« Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? » Oui, espèrons le!

Publié le par Mailgorn Gouez

« Est-il trop tard
pour sauver l’Amérique ? »
Oui, espèrons le!

 
 

Patrick Artus et Marie Paule Virard poursuivent leur autopsie de la mondialisation. Après « Le capitalisme est en train de s’autodétruire » et « Globalisation, le pire est à venir » le duo de choc vient de publier un essai au titre évocateur « Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? » En attendant le prochain qui devrait certainement s’intituler « On est foutu, le monde est au fond du trou » !


Comme toujours l’ouvrage est une remarquable description du fonctionnement de l’économie mondiale, clair dans l’exposé, pédagogique dans l’explication des ressorts du système, objectif dans les constats, remarquablement documenté et, ce qui ne gâte rien, court et facile à lire.


En revanche, comme toujours chez Artus, la conclusion est plus que discutable. Les solutions qu’il préconise peinent à convaincre et on ressort de la lecture avec le sentiment qu’il faudrait un miracle pour que le pari d’Obama réussisse, un miracle hautement improbable. On voit mal en effet pourquoi le reste du monde continuerait à financer à fonds perdus le fonctionnement de l’économie américaine et comment celle-ci pourrait dans le contexte de la mondialisation, parvenir à reconstruire une économie productive performante.


Le portrait d'une Amérique exsangue


Le diagnostic de l’économie comme de la société américaine est implacable : excès d’endettement confinant à l’insolvabilité, société en voie de paupérisation minée par des inégalités insupportables, système social inexistant, délabrement des infrastructures, désindustrialisation presque achevée, déficits budgétaires et commerciaux structurels. Et last but not least un rêve américain évanoui, « qui nécessite d’être endormi pour y croire encore »


Comment les Etats-Unis en sont arrivé là ? Inutile de chercher des boucs-émissaires. Ils se sont mis tout seul dans cette galère grâce à leur optimisme naturel et la foi en leur superpuissance. Ils ont parié sur un modèle de développement qui apparaît à la lumière de l’expérience comme une impasse. Ce modèle Artus, le qualifie de « bipolaire » à savoir une spécialisation sur les deux bouts de la chaine : les activités hautement qualifiées de très haut de gamme (finance, management, développement) et les services bas de gamme de l’économie résidentielle (des bads jobs, sous rémunérés, précaires et sans couverture sociale). Entre ces deux pôles, l’économie industrielle a été délocalisée pour satisfaire la soif inextinguible du consommateur pour les produits à bas coûts.


La faillite d'un modèle d'adaptation à la mondialisation.


Naturellement ce modèle a eu des conséquences sociales, notamment une quasi disparition de la classe moyenne, la montée de la précarité, l’apparition des travailleurs pauvres et une explosion des inégalités. Mais ce n’est pas sur ce terrain que se place Artus pour le condamner. Il ne marche tout simplement pas sur le plan économique. Pour trois raisons. 1- Tout est potentiellement délocalisable. 2- L’excédent commercial des services haut de gammes ne peut pas compenser le déficit lié à l’importation des produits manufacturés 3- Les gains de productivité dans les services ne sont pas suffisants pour générer une croissance non soutenue par l’endettement.


Notons que ce modèle est grosso modo celui de tous les pays développés dans la mondialisation, à l’exception des pays industriels spécialisé comme l’Allemagne. Voilà qui devrait faire réfléchir sur la viabilité de la division internationale du travail rêvée par les libres échangistes : aux pays pauvres la production, aux pays riches les activités de conception et de management.


Artus nous dépeint donc une Amérique dévastée et exsangue dont la survie dépend du bon vouloir de ses créanciers. On considère généralement que l’URSS a périclitée après avoir perdu la guerre froide (via notamment des dépenses militaires excessives) On peut aujourd’hui considérer que l’Amérique s’est ruinée dans une guerre économique mondiale qu’elle a perdue, elle aussi, en se croyant trop forte.


Une improbable happy-end


L’Amérique ne peut donc s’en sortir qu’à la double condition de continuer à être financé par le reste du monde et de savoir inventer nouveau modèle productif. Pour Artus, le monde dans son ensemble doit encourager cette évolution, car l’effondrement du dollar entrainant celle de la consommation américaine serait extrêmement dommageable pour tout le monde.


La première des conditions apparaît douteuse. A supposer même que les pays disposant d’épargne aient toujours les moyens de faire face aux besoins de capitaux croissant des Etats-Unis, (pour soutenir leur demande, rebâtir des infrastructures et un système social ou reconstruire un appareil productif) encore faudrait-il qu’ils le veuillent bien ! Cela va devenir de plus en plus difficile de convaincre les épargnants mondiaux « d’investir » aux Etats-Unis à mesure que les menaces sur la solidité du Dollar s’accentueront et après l’épisode de la bulle internet et des subprimes où beaucoup ont perdu leur mise en croyant acheter des actifs qui n’étaient virtuels ou toxiques !


En outre, Artus n’évoque jamais la question de la solvabilité des Etats-Unis. Ces investissements colossaux seront-ils remboursables un jour ou s’agirait-il d’un « plan Marshall » pour reprendre l’expression d’Emmanuel Todd. Cette question en amène une autre sur le plan moral. Les Etats-Unis, qui ont creusé eux-mêmes leur tombe et y on entraîné le monde dans leur chute, méritent-ils vraiment un gigantesque plan de sauvetage financé par le reste de la planète ? On n’a pas été aussi généreux avec la Russie quand son économie s’est effondrée après la disparition de l’URSS. Au contraire !


En tout état de cause, si le sauvetage des Etats-Unis devait se faire par un financement mondial à fonds perdu, la moindre des choses serait que le bénéficiaire fasse amende honorable, reconnaisse l’erreur de sa politique économique et s’excuse de l’avoir imposé au monde par un impérialisme économique, idéologique, monétaire et militaire ! Encore faudrait-il également que ce financement n’alimente pas comme par le passé la consommation courante et un mode de vie indécent, mais des investissements productifs, ce qui impose de fait une mise sous tutelle des Etats-Unis par la communauté internationale, comme n’importe quel Etats en faillite pris en charge par le FMI.On aurait aimé qu'Artus se penche sur la question de « l'aléa moral ».


La deuxième des conditions apparaît quant à elle, illusoire. La réindustrialisation des Etats-Unis ne semble pouvoir s’effectuer que dans le cadre d’un protectionnisme coopératif, accepté par ses partenaires commerciaux et ses financeurs. Or Artus, comme toujours (mais plus mollement cette fois) évacue l’hypothèse en une petite page, avec des motifs purement techniques que j’avoue ne pas être parvenu à saisir. La question de l’élasticité-prix des importations empêcheraient leur substitution par des productions locales (?!?!?)

Si les Etats-Unis ne peuvent techniquement pas rapatrier sur leur sol des activités délocalisées, sur quoi se ferait alors cette réindustrialisation ? Artus est sur ce point perplexe. Il reconnaît qu’il leur faudra franchir une « nouvelle frontière » et inventer une « nouvelle nouvelle économie » Mais il fait toute confiance pour réaliser ce miracle au génie créateur de ce peuple et à sa grande capacité à la résilience. Néanmoins l’hypothèse pose deux « petits » problèmes.


Quand le piège de la mondialisation se ferme sur sa victime


La question de la compétitivité de ces nouvelles productions, tout d’abords. Rien ne dit que passé le stade de la conception, l’activité se matérialiserait aux Etats-Unis. On voit mal pourquoi la règle qui prévalait antérieurement selon laquelle la production devait se faire dans les pays à bas coûts ne fonctionnerait plus pour cette « nouvelle industrie » ! Admettons que les ingénieurs américains puissent faire d’immenses progrès dans les technologies propres, pourquoi donc les panneaux solaires et autres équipements nécessaire aux économies d’énergies ne se fabriqueraient pas en Chine ? Il ne faut pas confondre innovation et réindustrialisation !


La pérennité de l’avantage comparatif des Etats-Unis sur l’innovation, ensuite. Sur quoi était-il fondé ? Sur une supériorité intrinsèque quasi génétique des américains à inventer ? Certainement pas. Il reposait sur un enseignement supérieur de haut niveau, une capacité à attirer les meilleurs cerveaux du monde et un système de financement particulièrement efficace pour les activités de R&D et les starts-up. Ce système semble lui-même à bout de souffle. Le système financier est en quasi faillite. Les universités américaines commencent à connaître de sérieuses difficultés financières. Le système éducatif est considéré dans un état déplorable. Enfin, les Etats-Unis ne sont pas certain de pouvoir continuer à attirer les meilleurs cerveaux une fois perdue leur centralité économique. Dans ces conditions présupposer que les industries de demain naîtront nécessairement aux Etats-Unis apparaît assez hasardeux.


Alors oui, il est peut-être trop tard pour sauver l’Amérique ! La lecture du dernier Artus amène à méditer sur cet échec qui est celui du modèle anglo-saxon et de l’occident dans son ensemble dans une mondialisation qu’il pensait pouvoir maîtriser à son avantage. L’enjeu est aujourd’hui de savoir rompre au plus vite avec ce modèle pour ne pas suivre les Etats-Unis au fond du gouffre. Compte tenu des inerties intellectuelles et de la fascination qu’ont toujours exercée les Etats-Unis sur nos élites, le risque est réel. C’est pourquoi il faut lire et faire lire « Est-il trop tard pour sauver l’Amérique » en pensant que ce qui la description qui est faite des Etats-Unis pourrait bien être celle de l’Europe très prochainement.
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Publié dans Vent Libertaire 29

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