Le dialogue secret entre les Etats-Unis et l'UE sur les normes de la lutte antiterroriste

Publié le par Mailgorn Gouez

Le dialogue secret entre les Etats-Unis et l'UE sur les normes
 de la lutte antiterroriste






La scène se déroule le 8 février 2006 à Bruxelles, dans une salle du Conseil européen. John Bellinger, le conseiller juridique du département d'Etat américain, alors dirigé par Condoleezza Rice, est assis à l'extrémité d'une longue table. Face à lui, les conseillers juridiques des ministères des affaires étrangères des vingt-sept pays de l'Union européenne (UE). Au menu de la discussion : les dérives de l'administration Bush dans la lutte antiterroriste, la torture, les détentions secrètes, le camp de Guantanamo, bref, tout ce qui, en plus de l'Irak, empoisonne le climat transatlantique.




L'Américain veut défendre les positions de son gouvernement, du moins, mieux les faire comprendre. "L'administration a fait des erreurs, continue-t-il de plaider aujourd'hui. Mais pendant le premier mandat Bush, nous prenions des décisions au pied levé, sans avoir le temps de penser à toutes les procédures pour les prisonniers".




La réunion est secrète, informelle. C'est la première. Il y en a eu en tout quatorze, à Bruxelles, Strasbourg et New York, étalées sur une période de trois ans, jusqu'à la fin de 2008. Les positions ne se rapprocheront jamais tout à fait. Le fossé est béant entre cette Amérique qui pense l'antiterrorisme en tant que "guerre", et les Européens, Britanniques compris, qui rejettent le concept. Mais, selon un participant, "une plus grande tolérance réciproque a émergé. Qui ne valait pas adhésion".




C'est ainsi qu'a été lancé le "dialogue Bellinger", loin de l'attention des médias, tandis qu'éclatait le scandale des vols secrets de la CIA en Europe. Un processus qui, bien que lancé à l'époque Bush, revêt aujourd'hui une importance singulière, au moment où les Européens et l'administration Obama envisagent de préparer une plate-forme commune de "principes" dans l'antiterrorisme, une première depuis les attentats d'Al-Qaida en 2001.




Comment concilier des lectures divergentes du droit international quand, au grand dam des Européens, des textes comme les conventions de Genève sur le traitement des prisonniers étaient jetés aux oubliettes par l'administration Bush, qui les jugeait inadaptés à son paradigme de "guerre globale contre le terrorisme" ?

Assis face aux Européens, John Bellinger s'est d'abord senti "comme un témoin à la barre", nous raconte-t-il. "Au début, il était sur la défensive", se souvient le diplomate autrichien Ferdinand Trauttmansdorff, un des artisans-clés du processus. "Rapidement, ça a changé, on a noué de nombreux contacts avec lui." La conviction de ce fin juriste autrichien, sa volonté de rétablir des ponts à travers l'Atlantique, et les bonnes relations qu'il noue avec Bellinger, contribuent à un certain succès.




Car le "dialogue Bellinger" a poussé les Européens à formuler leur propre position, unifiée. Ils ont produit un document utile pour les discussions à venir avec l'équipe Obama. "Je leur ai dit, raconte John Bellinger, d'accord, vous pensez qu'on se trompe, mais quelles règles proposez-vous face à une menace terroriste extérieure qui nous pose à tous de nouveaux défis ?"




Voilà comment a été élaboré, côté européen, en septembre 2006, un texte intitulé "Les Eléments", terme neutre, reflétant le caractère informel des discussions, mais servant de repère. Ce document, dont Le Monde révèle l'existence, expose en huit points les principes défendus par les Européens. Invoquant le droit humanitaire international et les droits de l'homme, il fixe le cadre dans lequel l'UE souhaite inscrire toute coopération antiterroriste.




Les "Eléments" n'ont pas été endossés par l'équipe Bush, qui en a seulement pris note. Le seront-ils par celle de Barack Obama ? Le nouveau président n'a que partiellement annulé les dispositions de la lutte antiterroriste héritées de son prédécesseur. Il n'a pas renoncé aux tribunaux militaires ni aux détentions illimitées sans procédure judiciaire.




Les "Eléments" doivent être prochainement envoyés à la secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton. Les Européens ont une ambition : contribuer, par cette démarche, à la révision de la politique américaine sur les détentions, qu'a ordonnée M. Obama, et dont les résultats doivent être présentés le 22 juillet. Le grand objectif est de parvenir à une proclamation solennelle UE-Etats-Unis sur l'antiterrorisme et les valeurs communes, sans doute en 2010, pendant la présidence espagnole de l'UE.




Cette envie de peser sur les Américains est explicite dans la "déclaration commune UE-Etats-Unis" rendue publique, lundi 15 juin, lors d'une réunion des ministres européens à Luxembourg. Le texte appelle à "une future coopération antiterroriste basée sur des valeurs partagées, le droit international et le respect de l'Etat de droit et des droits de l'homme".




Les Européens établissent un lien entre leur aide à la fermeture de Guantanamo (accueil d'anciens prisonniers) et leur demande d'un changement complet de la politique américaine antiterroriste.




Le "dialogue Bellinger", du moins ce qui en filtrait, a attiré des soupçons. Notamment au sein de la commission d'enquête du Parlement européen qui a rendu un rapport en janvier 2007 sur les vols de la CIA. Certains parlent, à ce jour, d'une compromission des Européens avec l'administration Bush. Ils rappellent que des Etats européens ont pris part à la face sombre de la lutte antiterroriste américaine, comme les "sites noirs" de la CIA ou les "restitutions extraordinaires" de prisonniers vers des pays où ils étaient torturés.




Les gouvernements européens préféraient la confidentialité du dialogue, car ils craignaient, comme le dit John Bellinger, que "la terrible impopularité" de l'administration Bush ne rejaillisse sur eux. Face aux Américains, il fallait aussi trouver le ton juste, "ne pas être donneur de leçons", raconte un Européen, "sinon tout pouvait s'interrompre".




John Bellinger cherchait à neutraliser les critiques européennes contre la doctrine Bush de la "guerre", mais il s'en servait aussi dans les luttes d'influence qui se livraient au sein de l'administration. Avec Condoleezza Rice, il cherchait des appuis pour contrecarrer le vice-président, Dick Cheney, car ils s'inquiétaient de l'image dégradée du pays et des dégâts sur les liens avec les alliés.




En quittant son poste fin 2008, John Bellinger a laissé une recommandation : poursuivre le dialogue avec les Européens. Le conseil a été suivi. En mars, à Strasbourg, une réunion a eu lieu, tout aussi discrète que les précédentes. La première de l'ère Obama.




Source : Natalie Nougayrède pour Le Monde


la suite : http://antirepression.over-blog.com/article-32733739.html




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Publié dans Vent Libertaire 29

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