Le sécuritaire, c’est la guerre

Publié le par Mailgorn Gouez

Le sécuritaire, c’est la guerre

 

 

Contrôle, garde à vue, pistolet Taser, fichage biométrique, caméra de surveillance, CRS Robocop, surveillance des frontières, charter, Tarnac… La question des libertés, publiques et privées, est en jeu. Comme il y a plus de deux siècles, l’ordre redevient central.


Le climat actuel est tel qu’il nous a semblé important à Regards de revenir sur les manifestations incessantes de ce processus sécuritaire dans un numéro hors-série. En republiant une partie de nos reportages et analyses, complétés par des entretiens sur les derniers soubresauts de cette politique, il s’agit, outre l’intérêt que Regards porte à cette question depuis le début, d’inscrire les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les libertés dans une histoire récente qui remonte à 1997, avec le congrès de Villepinte, et qui a connu une phase d’accélération depuis l’arrivée de l’actuel président, Nicolas Sarkozy, au ministère de l’Intérieur.

 


A la fin du XVIIIe siècle, les sociétés de l’Europe occidentale craquent sous le double effet de l’épuisement de la rente féodale et de l’essoufflement de l’absolutisme monarchique. La montée des mécontentements et des troubles sociaux (les « émotions ») appellent à de nouveaux équilibres. Face à l’ordre de l’Ancien régime, les poussées bourgeoises et révolutionnaires imposent la réponse d’un ordre différent, fondé sur l’affirmation de l’individu et le primat de la démocratie représentative.

 


Concurrence et gouvernance sont les deux faces inséparables d’une inégalité croissante et d’un ordre porteur d’angoisse sécuritaire et de contraction des libertés.

 


Aujourd’hui, les sociétés occidentales vivent dans une situation d’incertitude extrême, effet d’une double évolution concomitante. Partout, la logique concurrentielle « pure » a tout à la fois exacerbé les inégalités, réduit les réseaux anciens de sociabilité et effacé la plupart des mécanismes collectifs de protection et de redistribution. Partout, la crise de « l’Etat providence » s’est accompagnée du recul des services publics, d’un grippage des procédures de la démocratie classique et d’une panne de l’esprit civique et public. La compétitivité déchire les territoires, sépare les groupes sociaux, oppose les individus ; l’anémie démocratique affaiblit les procédures anciennes de la décision, accroît la perplexité à l’égard des institutions, brouille le sens et l’utilité perçue de l’implication civique.

 


Du côté des classes dominantes, depuis le milieu des années soixante-dix du siècle dernier, se sont tissés les cadres d’une redéfinition sociale. En 1975, la Trilatérale (un puissant think tank transnational) faisait le constat de la crise d’une démocratie jugée globalement inapte à la fluidité des choix. Dans les années suivantes, se façonne aux Etats-Unis la théorie de la « gouvernance », puis de la « bonne gouvernance », à peu près au moment où se nouent la crise finale du soviétisme et l’échec du premier tiers-mondisme. Plutôt que la multiplication des espaces de délibération démocratique, on préfère favoriser la participation des élites de la « société civile », autour de la conviction que la régulation des marchés est la plus efficace pour soutenir la croissance.

 


Mais pour que la prééminence des experts puisse se déployer au mieux, encore faut-il qu’ils n’agissent pas trop sous la pression des catégories pénalisées par le libre jeu de la concurrence. En d’autres termes, la possibilité de la bonne gouvernance suppose que l’ordre social maintenu contienne l’instabilité potentielle générée par la spirale des inégalités. Le début du XXIe siècle, comme celui du XIXe siècle, voit ainsi le grand retour des classes dangereuses et la recherche d’un arsenal coercitif capable de réduire, ou plutôt de contenir le substrat contestataire des sociétés du capital. Puisque l’inégalité et l’exclusion qu’elle suscite sont inévitables, à l’échelle du monde comme à celle de chaque société particulière, autant en prévenir les effets par la mise à l’écart des présumés marginaux et – capacité technologique oblige – par le grand contrôle des comportements. La figure moderne de la guerre devient celle qui se mène contre les peuples les plus démunis, au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie ; la figure de l’ordre intérieur devient celle de la guerre contre les franges dangereuses (les banlieues, les jeunes, les clandestins, l’ultra-gauche…) ; le tout se mène sous les auspices d’une sécurité présentée comme le premier des « droits ».

 


Telle est la racine de la dérive liberticide. En combattre les manifestations est un devoir. En comprendre les racines est une nécessité. Lui opposer la perspective générale d’une autre manière de « faire société » est un impératif catégorique. Mais, dans ce domaine, difficile de jouer petit bras. La concurrence et la gouvernance sont les deux faces inséparables d’une inégalité croissante et d’un ordre inéluctablement porteur d’angoisse sécuritaire et de contraction des libertés. L’espace public, le partage solidaire et la démocratie d’implication citoyenne sont, face à ce dispositif, les conditions nécessaires d’une mise en commun respectueuse, tout à la fois, de l’autonomie des personnes, du respect de l’autre et de l’universelle solidarité. L’égalité et la liberté confondues ou, si l’on préfère, « l’égaliberté » contre l’ordre sécuritaire et liberticide : le combat est toujours devant nous. R.M.


Source : Regards

 


La suite : http://antirepression.over-blog.com/article-32197923.html

 


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Publié dans Vent Libertaire 29

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