Lettre d’un « évadé de Moulins »

Publié le par Mailgorn Gouez

Lettre d’un « évadé de Moulins »


Les détenus en quartier d’isolement sont un peu moins entendus que les surveillants de prison. Bakchich publie la lettre du prisonnier Omar Top El Hadj, l’un des « évadés de Moulins ».

 


Notre décision de publier le témoignage d’Omar Top El Hadj répond à une double exigence journalistique : donner la parole à ceux qui vivent de l’intérieur la privation de liberté, indispensable à une juste compréhension du monde carcéral. Relayer cette matière brute, parfois imparfaite, pour éclairer la vérité sous tous ses angles et vous la rapporter.

 


Cet arbitrage ne justifie ni n’excuse les faits commis par Omar Top El Hadj dont il revient de dresser les actes d’accusations pour une complète connaissance de notre source d’information.

 


Omar Top El Hadj est sous le coup d’une condamnation pour meurtre d’un officier ministériel, vols, recels, infractions à la législation sur les armes et tentatives d’évasion. Le 2 décembre 2002 lors d’un contrôle routier à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), Omar Top El Hadj avait sorti une kalachnikov du coffre de sa voiture et tiré sur les policiers qui avaient riposté en le blessant. Il était « libérable en 2021 » - son évasion n’a pas encore été jugée -, selon une source judiciaire, classé « détenu particulièrement surveillé » par l’administration pénitentiaire et inscrit au fichier du grand banditisme.

 


Lettre du prisonnier Omar Top El Hadj :

 


« Moi El Hadj Omar Top, prisonnier en quartier d’isolement à Fleury Mérogis communique à mes avocats Pierre Lumbroso, Philippe Dehopiot et Philippe Sèvre, la présente déclaration à l’intention du ministre de la Justice, du garde des Sceaux et des humains qui la liront. Des dizaines de milliers d’individus sont ensevelis vivant dans ces tombeaux d’isolement et les cachots de la République.

 


Afin de ne plus souffrir d’être isolé de mes frères humains, je préfère renoncer à vivre à l’âge de 30 ans. En conséquent, je demande à Madame Rachida Dati, que je sois euthanasié. Sans la possibilité de parler à un ami et de le voir, sans contact humain à quoi bon endurer ce calvaire plus longtemps. Ce supplice nie le besoin ontologique de sociabilité et d’affectivité. Cette perversité d’infliger une torture psychologique raffinée a été relaté par Stephan Zweig dans Le joueur d’échec. La torture blanche, invisible en apparence, stigmatise le corps au plus profond de l’être et laisse des séquelles psychologiques. Cette somatisation se révèle par des mutilations plus ou moins importantes jusqu’au nihilisme du suicide.

 


D’après les psychiatres lorsque le langage est interdit les capacités cérébrales diminuent. Sans l’expression on intériorise sa souffrance qui ne trouve d’exutoire qu’à travers des gémissements, pleurs et hurlements, qui hantent les nébuleuses pénitentiaires. On entend notamment les cognements de têtes contre les murs, les portes et les fenêtres à des centaines de mètres des enceintes de la honte. Dans ces lieux dit disciplinaires et d’isolement ont croupi pour des durées de un mois et demi à 3 mois renouvelables à l’infini grâce à transfèrements de prison. Cela fait perdre toute notion spatio-temporelle. Ce régime brise les liens familiaux, sociaux et les individus qui le subissent. On ne voit jamais d’autres détenus, on ne côtoie que des tortionnaires et des observateurs indifférents de notre souffrance car ils ne l’éprouvent pas.

 


L’emprisonnement est l’exclusion de la société, l’isolement est l’exclusion de l’espèce humaine, c’est une vengeance sournoise qui fait préférer le suicide à de nombreux jeunes que l’on retrouve pendus dans les cellules de cachot et d’isolement, immolés par le feu vidés de leur sang, empoisonnés ou asphyxiés par les fumées d’incendie. Les meurtres des matons suite aux agressions qu’ils exercent sur les personnes à leur charge sont maquillés fréquemment en suicide. Nombreux sont les pendus pleins de contusions sur le corps, comme il y a peu, au Mitard de la Centrale de Clairvaux. Pour la dignité humaine il faut abolir cette violence barbare, institutionnalisée, préméditée et orchestrée scientifiquement pour écraser l’individu.

 


Dans les prisons françaises on traite les humains comme des bêtes sauvages qu’annihile cette arène ignominieuse, grâce à l’opacité de ses murs. Pour dissimuler ce massacre de milliers et de milliers de jeunes on invoque la sécurité des établissements pour empêcher les médias de filmer librement afin de révéler aux français et au monde ce scandale.

 


Un rapporteur déplore chaque année les conditions inhumaines, rien ne change pour autant. Le droit élémentaire à la parole, la sociabilité, la dignité des individus ne sont pas respectées. Les enchainements aux pieds et aux mains allongé sur un lit sont monnaie courante. Des dizaines de surveillants avec des combinaisons de C.R.S et des boucliers promènent les détenus avec une laisse pour chien, attachés aux pieds et aux mains. Les mises à nues et les brimades quotidiennes sont imposées avec des accroupissements en toussant, des ordres de se passer la main entre les fesses et de mettre ses doigts dans la bouche, les gardiens malaxent les cheveux… On humilie avec quatre mises à nu par jour avec un rituel de pantin qui consiste à lever les bras, ouvrir la bouche, tirer la langue, écarter les jambes et soulever latéralement les jambes, soulever les pieds, se baisser et tousser, passer un doigt derrière ses lèvres et soulever ses parties génitales. Il y a des palpations brutales et de passages avec détecteurs de métaux aux portiques de sécurité. Cette atmosphère invivable est créée pour terroriser. Toutes les trente minutes, un projecteur réveille avec le bruit de l’œilleton du voyeur. Les rires des gardiens ne cessent pas de la nuit avec le soudage des barreaux qui sont tapés violemment avec des barres en fer matin et soir avec le claquement des verrous, portes et loquets. Cette torture par le bruit et la lumière pour empêcher de dormir était pratiquée pendant la guerre d’Algérie et constitue une incitation au suicide.

 


Au mitard on souffre toujours de la faim, on n’a plus le droit d’acheter de la nourriture, les deux repas sont insuffisants pour un adulte, d’une quantité et d’une qualité digne de la famine. On termine le repas et l’on a encore faim. A l’isolement aussi la quantité est insuffisante et l’on ne peut pas bénéficier de la solidarité des détenus car rien n’est autorisé de s’envoyer entre détenus. Les grilles aux fenêtres interdites par l’Union Européenne abîment les yeux. Quand il y en a les fenêtres sont condamnées, on ne peut pas respirer dans ces cercueils. Tout le mobilier est soudé au sol. Cet enfermement ne correspond plus seulement à la privation de liberté, mais c’est une privation de vivre.

 


La personnification d’une justice élégante dissimule en fait une justice qui ensanglante. Les milliers de jeunes et de pères et mères acculés au suicide chaque année démontre que ce modèle archaïque a atteint ses limites.

 


Je réclame la fermeture sans condition des quartiers disciplinaire, des quartiers d’isolement et de tous les autres quartiers déguisés sous d’autres appellations de quartiers protégés et de quartiers d’arrivant ou l’on est isolé. Les tortures de l’isolement sous toutes ses formes et selon toutes ses durées ne conviennent plus à des sociétés civilisées au 21ème siècle.

 


Ces pratiques rétrogrades infâmes vont à l’encontre de tous les droits à la dignité et sont assimilés à des tortures. Ce n’est pas la quantité plus ou moins importante de souffrance infligée qui est éducative.

 


El Hadj Omar Top. »


Source : Bakchich

 

article complet : http://antirepression.over-blog.com/article-31408233.html

 


Publié dans Vent Libertaire 29

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