Surveillants de prison: pas vus, pas pris?

Publié le par Mailgorn Gouez

Surveillants de prison:
pas vus, pas pris? 


 

 

 


Quand les surveillants de prison décident de bloquer les établissements pénitentiaires, comme ce fut le cas une partie de la semaine dernière, dans le but de dénoncer des conditions de travail devenues insupportables et qui nuisent ainsi aux détenus, on ne peut que soutenir leur action. Mais quand 339 d'entre- eux attaquent pour complicité de diffamation une journaliste du quotidien « Le Parisien », parce que ce journal dénonce de son côté, via le témoignage accablant d'un ex- détenu, l'enfer de l'enferment à  Fleury-Mérogis et la conduite déplacée de certains matons, on approuve pas du tout. Le procès en appel de cette affaire s'est tenu hier au tribunal correctionnel de Paris.

 


En France, un des pays d'Europe où les détenus sont les plus mal lotis, des prisons, telle Fleury-Mérogis, accusent parfois 150% de « taux de remplissage ». On dénombre 63 351 détenus pour 52 000 places. Les surveillants se plaignent d'abord du manque d'effectifs qu'accroît une surpopulation qui ne cesse d'augmenter depuis la mise en place des peines plancher pour les récidivistes. Il arrive souvent qu'un maton doive gérer seul une coursive réunissant près d'une centaine de détenus. Les rondes de nuit ont été multipliées pour tenter d'enrayer une propagation considérable des suicides (53 depuis le début de cette année). L'ouverture louable des 194 établissements pénitentiaires au total, à de nombreux d'intervenants extérieurs tels des psychologues, des enseignants, des prêtres ou des imans, amplifie encore les tâches de surveillants dont le nombre évolue peu.

 


Les 177 créations de postes promises pour 2010 par Rachida Dati, en plus des 174 postes déjà pourvus, ne sauraient suffire à combler l'énorme déficit en personnel pénitentiaire. « Les relations entre les détenus et le personnel se détériorent nettement ces dernières années, sans compter les incidents violents toujours plus nombreux entre détenus », dit, dans le quotidien « La Croix », Michel Jouannot, vice président de l'Association nationale des visiteurs de prison. Et c'est exactement ce qu'explique le témoin « Guy- Charles », interviewé par « Le Parisien » à sa sortie de Fleury -Mérogis, en novembre 2006, après 18 mois de détention préventive. La maison d'arrêt de Fleury-Mérogis est la plus grande prison d'Europe avec 3700 détenus- pour seulement 2885 places-, encadrés par 1400 gardiens.


Les faits dénoncés dans  "Le Parisien" concernent les trafics qui s'y déroulent, la violence entre détenus sous l'oeil passif de certains surveillants. Avant de citer les passages faisant l'objet de la plainte pour diffamation de 339 matons de cette prison, voici la vidéo tournée clandestinement par des détenus à l'intérieur de l'établissement.


Vie quotidienne à Fleury-Mérogis, filmée clandestinement par des détenus

 


Voici les passages diffamatoires, de ce témoignage, en regard des 339 surveillants

 


Les trafics: "En prison, tout ce qui est interdit circule. Héroïne, cocaïne, alcool, téléphones portables, cachetons. A condition d'y mettre le prix, on peut se procurer tout ce qu'on veut. L'unité de mesures est le paquet de cigarettes. Un joint, c'est un paquet; un coup de téléphone ou 1 gramme de cocaïne, c'est deux paquets ; 1 gramme d'héroïne, c'est trois paquets". Les gardiens de Fleury-Mérogis s'estiment accusés de ne pas exercer leur rôle de surveillance en mettant fin à ces trafics.

 


Les abus sexuels: "J'ai vu un homme se faire violer sous la douche par une dizaine d'autres détenus sans que personne n'intervienne, poursuit le témoin. A la sortie, il n'était pas question pour lui de se plaindre au surveillant. Il aurait eu de gros ennuis. On appelle ces détenus "les serveuses". Ils appartiennent à des chefs de clans. Une serveuse, comme n'importe quoi, se négocie. C'est le chef de clan qui fixe le prix. On les repère vite, en promenade, ces détenus: des gars paumés, qui ne savent plus très bien où ils en sont. Tout le monde sait ce qu'ils subissent, y compris les surveillants, mais on ferme les yeux". Dans ce passage les plaignants se sentent désignés comme étant avertis des atteintes sexuelles commises à l'encontre de certains détenus et, pour autant, de laisser faire.

 


Les surveillants: "Certains matons, notamment les femmes, sont très durs. Ils se comportent comme de vraies machines. Tu leur parles, c'est à peine s'ils te regardent. Certains d'entre- eux te cherchent, essaient de te pousser à bout. Quand un surveillant est humain, ça change beaucoup de choses. Il y en a un qui m'a remis des petits cadeaux à offrir à mon gamin à la sortie. C'est un souvenir que je ne suis pas prêt d'oublier". Là, les plaignants n'acceptent pas d'être décrits comme des machines. Comme des personnes sans humanité. Pourtant, le témoin souligne bien combien la gentillesse et la compassion dont certains surveillants font preuve, améliore grandement un séjour en prison.

 


La discipline: "Pour un oui ou pour un non, un surveillant peut décider de faire intervenir ses collègues. Il lui suffit de siffler. S'il le fait, ton compte est bon. Les matons arrivent alors de partout, ils ne cherchent pas à comprendre, ils te tombent dessus aussitôt. Tu sors défiguré et tu pars direct au mitard. C'est pour cela aussi qu'il y a autant de tensions entre les détenus et eux". Un comportement que les plaignants jugent totalement contraire à la déontologie de la profession, donc, par conséquence, inexistant.

 


Il est intéressant de relire les déclarations de certains gardiens de prison dans la presse, lors de leur "soulèvement" de la semaine dernière, tel celui-ci dans "Le Monde": "Notre métier, c'est de gérer l'humain mais nous sommes nous mêmes gérés comme des machines". En résumé, toutes les bonnes volontés seraient écrasées par le poids d'une administration pénitentiaire encore kafkaïenne, où le maton est le dernier maillon de la chaîne... juste avant le détenu.

 


Les 339 matons de Fleury-Mérogis avaient été déboutés en première instance de leur plainte contre « Le Parisien ». Celle-ci ayant été déclarée irrecevable, en septembre 2008, par le tribunal correctionnel d'Evry au motif que la « class action » ou recours judiciaire collectif, étant interdit en France, les surveillants en question devaient porter plainte individuellement. Mais ces derniers, dont l'identité ne figure même pas dans le dossier et qui, pour certains, seraient employés à la bibliothèque ou à la maison des femmes de la prison, soit ailleurs que dans le quartier de détention visé, ont quand même fait appel. La recevabilité de leur plainte a de nouveau été mise en délibéré pour un jugement fixé au 17 juin.  Si cette plainte est acceptée, c'est son fond qui sera alors examiné. Or, dans le témoignage de « Guy- Charles », rien ne permet d'identifier un quelconque surveillant de Fleury-Mérogis.  Ce que raconte ce témoin n'est qu'une réalité régulièrement dénoncée par l'Observatoire international des prisons (OIP). Il est extrêmement difficile pour la presse d'obtenir de l'Administration pénitentiaire de faire des reportages en prison. Condamner une journaliste qui n'a fait que son travail, en interviewant une personne au sortir de son séjour à Fleury-Mérogis parce il est quasi impossible de pénétrer à l'intérieur de l'établissement, reviendrait à interdire aux médias d'informer le public sur ce qui se passe réellement dans nos prisons.

 


Source : SV sur Nouvel  Obs.com

 


article complet : http://antirepression.over-blog.com/article-31410963.html

 


Publié dans Vent Libertaire 29

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