Increvables anarchistes - VOLUME 8 - Les années 1950 et 1960 - (2 ème partie )

Publié le par Mailgorn Gouez

Increvables anarchistes

VOLUME 8


(2 ème partie )
Les années 1950 et 1960
Avec un A comme dans Culture

 

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LE MONDE LIBERTAIRE - ÉTÉ 1993

Léo Ferré

J-J Julien

L'anarchie est la formulation politique du désespoir. Léo Ferré.

Toi qui l'a connu, peux-tu faire quelques lignes pour le journal ? Me voilà encore trop à mon goût investi d'une mission déplaisante. Que pensent les anars de la mort de Léo ? Question cent fois posée en ce moment par les médias. À un journaliste venu aux nouvelles samedi à la boutique, je lui ai dit : Vous avez sans doute une famille. Que penseriez-vous de la disparition de votre frère ? Imaginez et écrivez directement vous-même. C'est exactement çà qu'on éprouve aujourd'hui.

L'attachement de Léo Ferré aux idées libertaires avait la particularité d'être double : une adhésion qu'on pourrait qualifier de philosophique, viscérale à la négation de tout pouvoir d'un groupe humain sur un autre et cela quelles que soient les justifications possibles, voire compréhensibles et quand bien même ce pouvoir serait (prétendument) temporaire pour des raisons d'efficacité.

C'est la différence fondamentale et irrémédiable qui nous sépare des marxistes des différentes chapelles. Cela, beaucoup de sympathisants libertaires le ressentent. Parmi eux, des artistes tels que Brassens, Brel, Caussimon ou Debronkart l'exprimaient. D'autres continuent comme Mocky ou Lavilliers, sans oublier la longue liste de talents que les médias veulent ignorer.

Mais un autre volet de l'anarchie existe. C'est son prolongement social et économique : ce sont des propositions concrètes et viables telles que le mutualisme, le fédéralisme et la (vraie) autogestion. Peu de gens le savaient : Léo (ancien de Sciences Po) connaissait parfaitement ces bases nécessaires à un véritable engagement anarchiste. Qu'on veuille rester solitaire et militer à sa manière ou qu'on veuille se grouper, les deux façons sont aussi efficaces pour la propagation de l'idée, l'une se renforçant au contact de l'autre.

Cette connaissance des deux versants de l'anarchie faisait de Léo un cas presque unique dans la galaxie libertaire du monde artistique.

Sa révolte était basée sur une approche philosophique mais aussi purement sociale de l'anarchie. Ce double engagement transparaît dans toute son œuvre et beaucoup de couplets deviennent alors éclairants. C'est fondamentalement ce qui explique ces rejets, ces haines et racontars imbéciles qu'il a suscités tout au long de sa vie. Autant, une certaine intelligentsia culturo-médiatique pardonne (voire approuve amusée) les velléités dites libertaires à la Frédéric Dard ; autant elle rejette et étouffe toute révolte dont elle sent bien qu'elle est plus profonde, plus radicale et destructrice pour les valeurs qu'elle-même pérennise. Au passage, cela explique aussi pourquoi les médias ne s'adressent jamais aux anarchistes pour parler de l'anarchie.

Car, il faut bien le dire, prendre date, le mettre par écrit pour que cela soit en mémoire : tant l'œuvre de Léo que l'homme, furent insultés, diffamés, niés. On lui a craché à la figure. On a fait des campagnes pour saboter son travail sur scène. Un abruti d'extrême-droite comme Jean-Édern Hallier a organisé des commandos de jets de boulons ; un affairiste comme Eddie Barclay lui a fait un procès pour une chansonnette (lettre à une chanteuse morte) et l'a censuré ; un éditeur véreux l'a floué ; De Gaulle l'a interdit...

Tout cela explique, aux yeux des lecteurs, l'attachement de cet homme aux œuvres des anarchistes : leur revue culturelle La Rue où il a écrit, Radio Libertaire ou le Théâtre Libertaire de Paris où il pouvait parler librement.

Bien sûr comme chacun de nous, il a participé à la chaîne solidaire. L'un manifeste, l'autre colle des affiches ; un autre cause dans le poste ou encore parce qu'il est peintre, rénove la boutique. Léo, lui, comme nous tous, se servait de son travail pour apporter sa contribution. Et comme nous, librement, sans contrainte, jamais de contrat signé (dérisoire...) ; la parole donnée valant beaucoup plus. Pas plus que nous, il ne demandait, ni n'avait d'ailleurs, de merci particulier. Une poignée de main fraternelle et tout était dit. Une bonne bouffe entre copains comme quand on revient d'un collage et c'est tout. Et Paulo, notre vieux copain parti lui aussi, qui a tout offert de son temps, son amitié, son énergie, le peu qu'il avait et même ce qu'il n'avait pas, Léo fit exactement pareil. Bien sûr, l'œuvre de l'un restera à jamais obscure ; sa mémoire survivra à peine. L'œuvre de l'autre demeurera. Mais, pour nous, ils ont exactement la même importance. Ce sont deux pierres de même volume ajoutées à la maison commune.

À chaque fois qu'il était à Paris et que son emploi de temps le permettait, il venait au studio de la Radio. À dire vrai, une chose m'a toujours étonnée chez Léo : pendant la vingtaine d'heures d'émissions faites avec lui, il a rarement parlé de ses chansons. Il ignorait d'ailleurs superbement sa discographie. Mais il a toujours abordé les difficultés incessantes qu'il éprouvait pour faire son métier : Barclay, l'éditeur, la censure... Et surtout l'ostracisme dont il fut victime de la part des musiciens dits classiques lorsqu'il a dirigé un orchestre symphonique. Pensez donc ! Un chanteur de variétés tenir une baguette ! Si, en Italie, cela ne posa pas de problème avec la troupe prestigieuse de la Scala de Milan, il en alla autrement en France où la chapelle des classiques lui déniait même la faculté de savoir écrire trois notes. Après son concert au Palais des congrès, en 1975, où il chanta en dirigeant un grand orchestre, ce ne furent que critiques condescendantes du style : Un ancien pianiste de cabaret quasi autodidacte secoue les bras en chantant devant 120 musiciens. Personne ou presque n'a dit que le spectacle était bon (j'y étais) et que c'était une idée nouvelle que Léo amorçait pour la variété intelligente (comme il l'avait fait avec le groupe Zoo). Et puis après ! Schubert (ancien instituteur) était pianiste de bordel et a laissé une œuvre autrement importante que celle que laissera jamais un certain Pierre Petit, grand pourfendeur de Léo et directeur du conservatoire, vieux fossile pontifiant et chiant. Tout cela, Léo, l'avait sur le cœur et en était blessé.

Une autre chose ne cessait de l'étonner ou plutôt de l'intriguer. Un jour, raconta-t-il au micro, j'étais dans la rue avec Marie, ma compagne. Une dame traversa la rue, se planta devant moi et me cracha à la figure : Monsieur Ferré, je vous déteste, dit-elle. Et se retournant vers Marie, assise derrière lui au studio, il ajouta hors micro : Mais enfin, je ne lui avais rien fait ! Je ne la connaissais même pas !

Il avait à ce moment l'œil malicieux d'un adolescent qui vient de casser un carreau, car Léo était le plus jeune d'entre nous et je suis sûr qu'il devait rire au fond de lui-même tant il est bien établi qu'on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

J-J Julien

 

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ANECDOTE

La nuit du 10 mai 1968

On organise le Gala annuel du Groupe libertaire Louise Michel. Georges Brassens, initialement prévu pour y chanter le 15 mars, étant malade, on doit faire appel à Léo Ferré et changer la date. Le hasard du calendrier rejoint le hasard objectif de l'Histoire. Cette rencontre a lieu le 10 mai. Au programme, Léo Ferré, accompagné au piano par Paul Castanier, et, en première partie, Consuelo Ibanez, l'accordéoniste Marcel Azzola, Henri Gougaud, une jeune chanteuse, Marie Minois, André Valardy et Anne Vanderlove.

Léo Ferré arrive à la Mutualité avant le début du spectacle. Comme il est en train de boire un verre avec Maurice Frot, Paul Castanier et quelques copains anars au café en face de la salle de spectacle, il voit passer des milliers de jeunes gens brandissant des drapeaux noirs et rouges. Certains le reconnaissent et l'invitent à les suivre. Je ne peux pas, leur dit Ferré, je chante ce soir pour les anars.

Le tour de chant de Ferré ne comporte aucune chanson écrite pour la circonstance. Le beatnik fais-toi anar de Salut beatnik, les chansons Quartier latin, Ils ont voté, Madame la misère, La Marseillaise (Quand on faisait valser l'histoire dans l'drapeau noir), Sans façons (Un jour vous n'aurez que la peau/ Messieurs les mecs des ministères/ Un jour nous ferons notre pain/ Dans vos pétrins avec nos armes) Y en a marre, On n'est pas des saints et Les Anarchistes, ont été écrites avant 68. C'est au cours de ce gala que la chanson Les Anarchistes est chantée pour la première fois sur scène. Au cours de cette même soirée, est mis en vente le premier numéro de la Revue littéraire d'expression anarchiste, La Rue, revue créée par les militants du Groupe libertaire Louise Michel. Léo Ferré y publie un texte intitulé : Je donnerai dix jours de ma vie, qui évoque la vie à Perdrigal. Dans les numéros suivants, de nombreux amis du Groupe collaboreront de façon régulière. Parmi eux, Michel Ragon, Jean-Pierre Chabrol, Gabriel Pomerand, Henri Gougaud, Louis Chavance, Bernard Clavel, Françoise Travelet, Isidore Isou, Jeanne Humbert, Helyette Bess, Roger Grenier, Maurice Frot et Jean Roffin. Ce soir-là, après le gala, Ferré, Maurice Joyeux et quelques copains anars vont souper chez Monique Moreffi qui possède un cabaret sur la Butte-Montmartre, rue du Chevalier-de-la-Barre. Cette nuit du 10 mai 1968, restera la nuit tragique, la nuit la plus sanglante de cette période. Ferré rentre à son hôtel près de la gare Saint-Lazare. Le jour se lève. La rue Gay-Lussac est dévastée.

Dominique Mira-Milos

Extrait du livre Léo Ferré - Amour Anarchie, Ergo Presse, 1989.

 

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LA RUE - NUMÉRO 34

Léo Ferré
et la Fédération Anarchiste

Interview réalisée par Françoise Travelet

13 décembre 1983... 20 heures, Espace Balard. Un immense chapiteau dressé entre terre et nuit sur le terrain vague d'une usine en démolition. Gala de soutien à Radio Libertaire. Au-dessus de la scène, une banderole : Fédération Anarchiste, une rumeur diffuse... Des volutes de fumées... Ce qu'on appelle l'attente.

13 décembre 1983... 15 heures. Un hôtel près de la gare de Lyon. La sérénité, le sourire de Léo... Comment imaginer cette dépossession de soi, quelques heures plus tard, sur scène ? Et la ferveur de quelque 7.000 spectateurs...

En feuilletant la collection du Libertaire, j'ai vu que tu avais commencé à chanter pour les anarchistes en 1948-49. Te souviens-tu de ces premiers galas ?

Léo Ferré : Je n'ai pas de souvenirs précis, sinon que l'on me contactait et que je venais chanter deux ou trois chansons. Je suppose que la première rencontre s'est faite en 1948. On m'avait demandé de chanter pour des exilés espagnols et, forcément, il y avait parmi eux beaucoup d'anarchistes. C'est à cette occasion que j'ai écrit, dans un autobus, Le Flamenco de Paris, c'est à cette occasion que les premiers liens ont dû se tisser... Mais l'enchaînement ? Ensuite, en alternance avec Brassens, tantôt au Moulin de la Galette, tantôt à la Mutualité, j'ai fait en moyenne un gala par an pour Le Monde Libertaire et la Fédération Anarchiste, entre 1953 et 1971. Je me rappelle même avoir été convoqué, avec Maurice Joyeux, Quai des Orfèvres, pour des affiches collées en-dehors des panneaux autorisés. J'ai laissé parler le type... Une machine à écrire cliquetait... Au bout d'un certain temps, je lui ai dit : Excusez-moi de vous interrompre, mais avez-vous trouvé quelqu'un en train de poser une de ces affiches ? Il m'a répondu Non, alors, je lui ai fait remarquer que la loi exigeait le constat du délit, et je suis parti.

Dans quelles circonstances as-tu découvert l'anarchie ?

C'était en 1930, j'avais quatorze ans... J'ai cherché - parce qu'on avait dû m'en parler - le mot anarchie dans Le petit Larousse et j'ai lu : Négation de toute autorité, d'où qu'elle vienne. Cela m'a plu. Quelques années plus tard, je me suis dit que cela devait être le sentiment, même caché, de la plupart des gens. La négation de toute autorité, c'est aussi noble que l'amour... C'est pour cela que je dis Anarchie avec un grand A comme Amour.

Pour toi, l'anarchie ne se confond pas avec les théoriciens ?

Non, sauf un type formidable : Max Stirner. Je l'ai lu - ou plutôt surlu - une première fois, dans une mauvaise traduction, sur un papier abominable, dans une édition faite sous l'occupation. Je l'ai relu depuis, dans une traduction, puis en italien. Je ne comprends pas que Stirner soit à ce point méconnu, en France mais aussi en Allemagne... Quand j'ai chanté, en avril dernier à Hambourg, j'ai parlé de Stirner à une jeune étudiante qui ne le connaissait pas. Il paraît que le lendemain, elle embêté tout le monde pour trouver un texte de Stirner.

Propos recueillis par Françoise Travelet

 

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Les anarchistes

Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent

La plupart espagnols allez savoir pourquoi

Faut croire qu'en Espagne on ne les comprend pas

Les anarchistes

Ils ont tout ramassé

Des beignes et des pavés

Ils ont gueulé si fort

Qu'ils peuv'nt gueuler encore

Ils ont le coeur devant

Et leurs rêves au mitan

Et puis l'âme toute rongée

Par des foutues idées

Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent

La plupart fils de rien ou bien fils de si peu

Qu'on ne les voit jamais que lorsqu'on a peur d'eux

Les anarchistes

Ils sont morts cent dix fois

Pour que dalle et pour quoi ?

Avec l'amour au poing

Sur la table ou sur rien

Avec l'air entêté

Qui fait le sang versé

Ils ont frappé si fort

Qu'ils peuvent frapper encor

Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent

Et s'il faut commencer par les coups d'pied au cul

Faudrait pas oublier qu'ça descend dans la rue

Les anarchistes

Ils ont un drapeau noir

En berne sur l'Espoir

Et la mélancolie

Pour traîner dans la vie

Des couteaux pour trancher

Le pain de l'Amitié

Et des armes rouillées

Pour ne pas oublier

Qu'y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent

Et qu'ils se tiennent bien le bras dessus bras dessous

Joyeux, et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout

Les anarchistes

Léo Ferré

 

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LE MONDE LIBERTAIRE - MAI 1988

Ils ont voté...
et puis après ?

Collectif

Cette interview, réalisée à l'occasion des 20 ans de Mai 68, est parue dans Le Monde Libertaire en 1988 et a été reprise dans un ouvrage collectif, Mai 68 par eux-mêmes, paru aux Éditions du Monde Libertaire (voir le catalogue en fin de brochure).

Léo Ferré n'a pas attendu 68 pour chanter l'Anarchie. Ils ont voté... et puis après ?, toujours d'actualité dans le combat des libertaires, contre l'État.

- Qu'est-ce que mai 68 a représenté pour toi, en tant qu'homme, en tant qu'anarchiste et qu'artiste ?

Pour moi, ça a été extraordinaire de voir cette façon d'agir, de voir ce bouleversement... les révolutions viennent parce qu'elles doivent venir. Je dis toujours que ce ne sont pas les hommes qui font les révolutions mais que ce sont les révolutions qui se font parce qu'elles doivent se faire. Un rien et tout claque. Par exemple, il y a Nanterre, les filles veulent recevoir les garçons, les uns et les autres veulent pouvoir se rencontrer tranquillement. Un refus et ils se révoltent, ils se révoltent et ça déborde dans la vie. Mai 68, je l'ai reçu comme des tas de gens l'ont reçu, c'est-à-dire comme un moment mémorable, pour moi plus important que 1789, sa loi Le Chapelier et son Robespierre.

- Mai 68 a-t-il modifié ta conception de la chanson, ton type d'engagement ?

Je n'ai pas décidé d'être autre chose parce qu'il y avait eu Mai 68, j'ai évolué parce que je vis quotidiennement comme tout le monde, que les événements m'intéressent, que je les prends comme il faut les prendre mais avec ma façon à moi.

Il y a vingt ans, le soir de la nuit des barricades, je faisais un gala à la Mutu en soutien au Monde Libertaire. À la sortie, les anarchistes rejoignent l'insurrection, aujourd'hui, 20 ans après, je chante au Théâtre Libertaire de Paris. Ce jour-là dans l'après-midi, j'avais fait une petite répétition pour tout mettre en place, je n'arrivais pas avec des lasers... La Mutu était un lieu vraiment ouvert, comme un fromage à trous. J'étais sorti pour aller au café du coin et j'ai vu dans la rue, j'en avais les larmes aux yeux, des étudiants avec leurs profs qui avaient des drapeaux rouges et des drapeaux noirs, C'était la première fois que je voyais des gens dans la rue avec des drapeaux noirs. Mai 68, ça a été une porte ouverte, entrouverte plutôt, une porte qu'il fallait pousser en avant, qui a permis la libération sur des tas de plans. C'est vrai le monde a changé, je n'invente rien. Je ne peux pas dire que mai 68 m'ait changé mais j'ai fait des choses, à ce moment-là, j'ai eu des tas d'envies, j'ai travaillé avec les Zoo. À l'époque aussi, il y avait contre moi une espèce d'appel au meurtre prononcé par ce type abominable "d'extrême-droite" qui se disait d'extrême-gauche : Jean-Édern Hallier. Il avait dit qu'il fallait aller foutre des pavés sur la scène à Léo Ferré. Ça a commencé à Lille, pas des pavés d'ailleurs mais des tire-fonds pour fixer les rails de chemin de fer. Je n'ai jamais compris pourquoi, ça a duré toute une journée, vraisemblablement parce que je disais des choses qu'ils ne savaient pas dire ou qu'ils ne voulaient pas entendre.

- Aujourd'hui avec ces élections (1) ça donne envie de dégueuler, de dégueuler le sens de la vie. Que reste-t-il de 68 ?

Une porte entrouverte, en 68 les gens avaient 20 ans, ils en ont 40, ils sont dans la vie mais ils ont vieilli peut-être plus vite que d'autres. Mai 68, c'est Paul Castanier (2) qui a trouvé l'expression et que je cite : Mai 68, disait-il, c'est la révolte collective de l'intelligence, ça ne s'était jamais vu. Après, les révoltes sont reparties mais ça ne fait rien car la révolution se fait quels que soient les hommes. Les hommes passent, les idées généreuses restent. Ce serait plus facile s'il n'y avait pas cette foutue télévision qui gâte tout. Quand les gens achètent la télévision, ils achètent un flic et chez eux ils ouvrent le flic. À 20 heures, la police vous parle, aujourd'hui il y a six chaînes, six flics qui se relaient 24 heures sur 24. En 68. j'ai cru au Père Noël et ceux du 22 mars aussi, heureusement en 68 il n'y avait pas d'armes, car les armes c'est le drame.

(1) La rencontre a eu lieu le 8 mai 1988, le jour de l'élection présidentielle.

(2) Pianiste lors des concerts de Léo Ferré.

 

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LE MONDE LIBERTAIRE
JANVIER 1968

Introduction
à l'anarchie

Léo Ferré

Ce texte, publié dans Le Monde Libertaire de janvier 1968 sous le titre Introduction à l'anarchie fut repris dans le Testament phonographe et La mauvaise graine sous le titre L'anarchie est la formulation politique du désespoir.

L'anarchie est la formulation politique du désespoir. L'anarchie n'est pas un fait de solitaire ; le désespoir non plus. Ce sont les autres qui nous informent sur notre destinée. Ce sont les autres qui nous font, qui nous détruisent. Avec les autres on est un autre. Alors, nous détruisons les autres, et, ce faisant, c'est nous-mêmes que nous détruisons. Cela a été dit ; il importe que cela soit redit. Le Christ, le péché, le malheur, le riche, le pauvre... nous vivons embrigadés dans des idées-mots. Nous sommes des conceptuels, des abstraits, rien. Une morale de l'anarchie ne peut se concevoir que dans le refus. C'est en refusant que nous créons. C'est en refusant que nous nous mettons dans une situation d'attente, et le taux d'agressivité que recèle notre prise de position, notre négativité est la mesure même de l'agressivité inverse : tout est fonction des pôles. Nous sommes de l'électricité consciente ou que nous croyons telle, cela devant nous suffire. Les postulats, les théorèmes, le quid éternel qui est notre condition d'homo curiosus, tout nous porte vers des solutions d'altérité à des problèmes que nous fabriquons. L'énoncé du problème est suspect par cela même qu'il s'exprime dans un langage conventionnel. Müller, au siècle dernier, s'inquiétait de savoir pourquoi le passé du verbe to love n'est le passé que dans le suffixe. Loved... et le passé s'étale, dramatique. Ce n'est rien d'entendre dire : love ; c'est un présent qui nous satisfait ou nous informe, simplement. Il suffit que la désinence entre dans le jeu pour que tout change, en dehors même du problème linguistique. Ce d, ce loved suscite immédiatement le regret qui est de la révolte civilisée. Tout un potentiel d'irréversibilité s'inscrit dans cette lettre qui semble conventionnelle et qui n'est que le résultat d'une longue évolution phonétique tendant vers la simplicité, vers la clarté de la parole. La grammaire soumise, il reste cet outil, ce mot faisant du passé, fabriquant une conscience, des pensées, de la mélancolie, de l'histoire. Nous ne savons pas que les conventions, qu'elles soient linguistiques, morales, religieuses, économiques, nous enferment dans le "social" comme une toile invisible qui nous met en situation de faire quelque chose, de penser cette chose comme si de toute évidence elle était une création de notre volonté de faire et de penser, alors que nous sommes la mouche prise, réduite, par une araignée qui nous observe sans nous manger. L'homme est mangé par la société mais il se réinvente perpétuellement, par une sorte de connivence inconsciente qui fait de la victime l'élan vital de son bourreau. Sans crime, point de bourreau, pardi ! Ce sont les juges qui fabriquent les délinquants. Comme le dit Sartre à propos de la trahison, la répression est un crime adventice, un crime au second degré qui ne saurait montrer son visage le premier, c'est pour cela que les sociétés sont répressives : elles tuent par délégation, en second lieu ou mieux, par ricochet. Elles tuent par la Morale, aussi tranchante, mais enfermée et garantie de par la procédure. La procédure est une façon mécano-graphique de tuer son prochain.

L'histoire de l'Humanité est une statistique de la contrainte. Je ne pense pas, dans nos modes habituels de penser, qu'il puisse y avoir une vie possible sans la contrainte. La Loi, quelle qu'elle soit - fût-elle la plus désintéressée - comprend toujours ce qui est en dehors d'elle, son contraire, l'anti-loi, ce qui est derrière la promulgation. Il y a dans la pensée du législateur des coins d'ombre où mûrissent les activités louches et nécessaires de la jurisprudence. Une loi contre la torture n'est pas une loi complète si elle ne prévoit pas la torture pour qui torture...

Pour un œil, deux yeux... pour une dent, toute la gueule disait Lénine, je crois, avec un sens troublant de la métaphysique de la vengeance et de ses intérêts composés...

Ce qui saute aux yeux et à la gorge de l'homme c'est bien cette contrainte sans quoi la société ne pourrait subsister, et c'est bien de subsistance qu'il s'agit. Cette force contraignante qui me fait m'habiller aux mieux des canons de la mode contemporaine afin de ne point forcer le rire de ceux qui me regardent, en dit assez long sur l'accoutumance du citoyen à la règle du ça se fait, ça ne se fait pas. Ce qui me hante, c'est la contrainte et pourquoi je m'y donne. Montrez-moi donc un homme dans cet univers de matricule !

La destruction est un ordre inversé. C'est la négation du Bien social que j'analyse dans la grenade amorcée. Qu'est-ce que le Bien social sinon ce qu'aujourd'hui je définis comme étant le Mal, mon Mal, ce Mal qui me bâillonne, qui me soumet. Les gonds de la porte sautés, je rentre dans la Cité, des fleurs noires à la main, et on me lynche. J'entre avec mon Bien qui devient leur supplice, leur Mal par moi donné. Je suis devenu le diable. La contrainte est cette exonération de principe qui me justifie dans ma prudente obéissance, véritable image du civisme.

J'obéis, sans ordre. J'obéis, parce que membre de cette société je m'ordonne de me taire. Il y a chez tout domestique une heureuse disposition d'esprit qui le fait se plier sans casser jamais. Les images contraignantes me sont projetées jour après jour selon des normes acquises et tellement envahissantes d'admirables techniques que le poste de réception qui me transmet les mots d'ordre est réglé pour le son et pour la juste valeur des points, des lignes, par moi. J'ai cessé de penser par moi. Chez moi, je pense on. Le je est défiguré par une grammaire nouvelle qui me désapprend la solitude et le courage, celui qui me met à portée de voix de la vraie vie s'est émasculé. J'ai coupé les plombs à mon courage. Je suis noir. Dehors, si je le sortais indemne, il y a fort à parier qu'on me le rapporterait avec un catalogue de pénalités. Nul droit privé, nul droit public ; ce sont des mots de doctrine. Il n'est qu'un droit : pénal. Rien ne va plus dans l'obligation que je me mets sur le dos en signant au bas du contrat, sans l'assortiment prévu de contraintes pécuniaires, si je ne m'oblige pas. Pourquoi n'assure-t-on pas la contrainte ? Parce que la peine ne peut se garantir. Elle est assumée de toute éternité. J'en suis l'artisan. Si je la révoque, elle se retourne et me gifle. À genoux, je rythme la cadence des coups qu'elle me porte, sous le charme, malgré tout, du délai et de la grâce.

Dans ce Bien, dans ce Mal, je me sens étranger. Je suis un forain de la Morale. Si le Bien est femelle, le Mal laboure. Un troisième sexe m'importe davantage et c'est peut-être cela, l'indifférence. L'indifférent s'est dépossédé de son droit. Il n'invoque plus rien. Il regarde, le cas échéant, il regarde le droit : signal d'alarme, rue barrée, conscience du fait social. Je crois en une relativité juridique dès que j'ai sabordé les postulats fondant la règle de droit. Nous sommes encore des romanistes. Le Code civil est un traité pratique de droit romain revu par une séquelle révolutionnaire. Nous ne sommes guère loin du sacramentum in rem, de l'in jure cessio, et des formules du très ancien droit qui sanctionnait telle manigance juridique. On a simplement dénaturé les actions de la loi pour en arriver à cette tartufferie jurisprudentielle qui saute de l'article 1382 à l'article 1384 et qui inclut de la responsabilité dans une arche de béton, s'il le faut. La responsabilité des choses a mis le risque dans la gueule du chien. Le maître mord par procuration, et c'est cela la civilisation du droit : donner une pensée à la matière inerte, mettre l'homme au ras de la chose, le dépersonnaliser au point de transformer ce qu'une morale antique nommait la faute en un risque latent. Le risque c'est de la faute antidatée.

De cette machinerie dont je suis le serf, de cette incessante ingérence de mes viscères, de mon sang, de mes nerfs, de cette prison définitive où l'on m'a mis - moi, mammifère bipède - je ne me libère que par des mots. Ma pensée, régie par mes humeurs, mon imagination qui se règle sur le déjà fait, le déjà vu, me sont une tromperie supplémentaire. Mon désespoir est un désespoir chimique. Je me meurs de mourir à chaque seconde. Je n'ai de salut que dans le refus, une tromperie de plus mais terriblement suractivante.

Je suis roi de ma douleur et c'est elle qui me soumet. Au fond, la douleur serait un plaisir, n'était la démangeaison qui me la met toujours en épigraphe. Sur le livre de notre vie, un mot plein, signifiant : Souffre !

Le chien qui crie, un homme qui gueule, rien ne les différencie. Je me sens particulièrement "chien" à mes heures de retrait du monde. D'ailleurs, je prends mes facultés de parole. Je ne me parle jamais. Je me chante. Je me mathématique. Je me nature. Je parlerai de cette grammaire qui nous a muselés depuis longtemps. Je ne puis supporter la faute d'orthographe. La règle, à ce point ancrée, est au-dessus de la règle. Elle est transcendée, dirait le philosophe... Et la règle se surpassant devient moi. La morale, d'où qu'elle émane, est bien près de cette autodictature. Ce ne sont pas les tyrans qui gouvernent. Le monde c'est de l'anarchie tempérée par des règlements de solitaires et quelques barèmes policiers.

La propriété ? C'est le mot qu'il faut changer. Je suis propriétaire de mon droit de revendiquer "cette" propriété, objet de ma convoitise et dont la sanction possessive ne s'en remet qu'à l'argent qu'il me faut pour en devenir le maître, à moins que je n'aie décidé de transgresser l'ordre établi et de m'emparer par la force ou par la ruse d'un bien que je considère, de toute éternité, comme devant m'appartenir. Et ce qui m'appartient, je peux le casser : c'est ça le droit de propriété, le droit de détruire... ad libitum ! Le droit de propriété sur le Van Gogh que j'ai payé trois cent millions, ça n'est pas celui de le mettre à la banque en attendant les jours maigres, ça n'est pas non plus celui de le regarder tout seul, chez moi, en maugréant ou non sur les façons particulières que le peintre avait d'aller au bordel, le rasoir dans la poche et l'oreille aux aguets... Non, mon véritable droit de propriété sur ce tableau est de pouvoir le brûler, dans ma cheminée, sur un bûcher d'indifférence, avec, dans l'œil et dans cette mémoire imaginée qui ne se trompe guère car les choses tournent en rond, les critiques d'art de l'époque qui n'ont rien vu du génie de Vincent. Or, moi, je vois et je suis devenu seul à "voir" dans cette pyromanie critique !

Je ne vois pas la pâtée de mon chien parce que je ne mange pas "chien". Ce n'est pas si sûr que ça, d'ailleurs. Dans le confort de mon salaire, de ma quinzaine, de ma paie, de mes émoluments, de mes honoraires (curieuse façon de multiplier le vocabulaire du fric...), je ne regarde même pas le chien manger. C'est un monde qui m'indiffère. Moi, je suis un homme qui pense et qui mange du sauté de veau, du caviar frais ou du laitage, car le médecin me l'a recommandé. Mais ce système niveleur qui consisterait à me mettre à portée animale, à mesurer l'étendue, le territoire de la faim, de l'hydre jusqu'aux abonnés de la cantine communautaire, à souscrire au garde-manger des mouches tirées à quatre épingles sur la toile d'araignée en me disant : C'est très bien, je "m'araigne", j'en ai encore pour quatre jours...", cela, jamais, et pourtant... Si je meurs de faim, je broute, je dure, je ne pense plus au manger "chien" ou "homme" mais il importe que je "tienne" parce que la société m'a identifié, elle m'a donné un nom, je suis le fils de quelqu'un. Ce n'est pas un droit, la filiation, c'est un état. Un chien qui vole reçoit un coup de pied. Si je vole un pain, on m'enferme. Mon travail donc me vaut de n'être pas aux fers. Il vaut mieux, des heures durant, planter des clous dans l'imbécile planning de la merde prolétarienne que de bayer aux corneilles et, le soir venu, tendre des filets aux "honnêtes" gens et puis aller faire des comptes au commissariat de police. Le contentieux correctionnel que j'évite me fait l'esclave de quelqu'un et, aujourd'hui, d'un être précis : la société anonyme. Je veux dire par là, non pas l'artifice juridique qui met le Capital dans une action cotée en Bourse, mais ces gueules multiples du trottoir et du métro, le Peuple, l'humus sur lequel pousse tous les quatre ou cinq ans ce qu'il est convenu d'appeler le suffrage universel ! Les gens que je ne vois n'existent pas. Si je ne suis pas un bandit c'est parce que le Peuple a voté pour qu'on invente le Procureur de la République.

Le peuple, c'est le fourrier de la tyrannie.

Une psychanalyse de la patrimonialité commencerait par nommer : le droit se parle. Mon patrimoine ne saurait vaincre jamais les prétentions de l'État à me soumettre à ses vues d'expropriation ou l'appréhension d'un voisin arguant d'une servitude de mitoyenneté si je ne produis pas la preuve cadastrale de mon bien. Qu'est-ce que le Mien sinon une convention achetée ? Mon chêne à moi, mon chêne est centenaire. Une vue plus saine m'indiquerait qu'il est à celui qui l'a planté, au chêne père de la libre nature, au paysage dont il est un point mouvant dans la tempête ou statique dans l'été bleu. Qu'il est à lui-même, enfin ! Mon rein est à moi...

Cette parole qui m'enchaîne au droit patrimonial est une parole de circonstance, une parole admise, écrite au bas de l'acte notarié et transcrite sur le registre des hypothèques, autre certitude d 'authenticité. Le mot est lâché : authentique. Je m'en remets au parchemin, à l'écriture serve de cette parole inventée par le jeu social.

Nous jouons à nous barricader dans les mots de possession : ma maison, ma femme, mon stylo, ton droit, son chien, Karl Marx n'a pas assez médité sur la conjugaison possessive, la seule à ne jamais craindre les fautes d'orthographe, la conjugaison du mien et du tien. Toute l'Économie Politique repose sur un geste : la main qui livre, la main qui prend. Les théories sont en marge et n'expliquent qu'une certaine psychologie dans la détente de la production. Les macrodécisions ont des doigts d'acier. Le sien reste plus objectif : le sien est une parole d'attente. Le sien est un bien ignoré du bourgeois et en vitrine pour le gangster. En dehors des normes juridiques - et, singulièrement, des contraintes pénales - le sien perd de son objectivité : il peut devenir mien ou tien. C'est dans une telle perspective langagière qu'il convient d'étudier la psychologie du voleur. Le voleur, sorti du chemin légal, ne prend qu'un bien vacant, et qui est vacant à l'heure de la technique, au moment où l'attirail du fric-frac est mis en œuvre, au moment du guet - ce qui est un travail dur et précis, au même titre qu'un travail sur un objet manufacturé. Le voleur ne prend pas "ses" risques. Il assume sa condition de voleur : il a contre lui la loi et, pour lui, l'anti-loi c'est-à-dire sa loi propre. Il est significatif que cette loi dite du milieu qu'un romantisme sommaire a reléguée dans la mythologie du film policier soit en réalité une façon marginale de dire le droit, aussi, ou plutôt de dire l'anti-droit. Dans le cas précis du milieu, le code d'honneur est un code du silence. Celui qui parle, qui se met à table est passé de l'autre côté. La trahison lui a servi de support pour rentrer dans le rang. Et le rang, c'est une façon d'attendre les décorations ou le règlement de comptes. Au fond, la trahison est une morale du bien-être social, et le bourgeois trahit par omission.

Sans situation juridique il n'y a pas de droit. Sans mot pour le nommer il n'y a pas d'arbre. Nous faisons nos chaînes : par la règle, par les mots. J'entends par mot - cela va de soit - l'immédiat concept qui me rive au discours intérieur. Sans le mot arbre toute une tranche de ma connaissance s'évanouit : je ne vois plus de forêts, je ne sais plus m'y promener, je perd le feu et, perdant le feu, mon sang se fige, je suis perdu à tout jamais. J'entends bien le désespoir me sonner dans la brume de cette constatation. Je ne parle plus. Je ne vois plus les nids, le recommencement total à chaque fois des mêmes vols, des mêmes cris, des mêmes chants. Sans arbre, où se nicheront les oiseaux ? Quand je les vois voler, pourquoi ne puis-je plus penser au mouvement des ailes, à cette géométrie apprise et que je retrouve dans le vol du corbeau, encore que, croassant, il inquiète les données magiques, apprises elles aussi ?

Quand je vois un corbeau, je retrouve Poë et, ce faisant, les fiches psychanalytiques de Marie Bonaparte, et je me demande quel est celui des deux qu'il fallait mettre à la question. Le corbeau est devenu, pour moi, un fait littéraire et c'est cela que je nomme le désespoir. Je ne sais plus voir le corvidé. Je vois une forme allusive du destin et sa résonance littéraire ou poétique : trois coups portés à la vitre.

L'anarchie, cela vient du dedans. Il n'y a pas de modèle d'anarchie, aucune définition non plus. Définir, c'est s'avouer vaincu d'avance. Définir, c'est arrêter le train qui roule dans la nuit quand il s'écartèle à l'aiguillage. Autant dire qu'on est pressé d'en finir avec l'intelligence de l'événement. C'est par son inaptitude foncière à ne savoir rien définir que l'homme piaffe dans les remarques et la philosophie. Un train à l'aiguillage, c'est un devoir bien fait, c'est de la route honnêtement vendue à moi, passager, acheteur de cette ligne de nuit qui me conduit à X en passant par l'aiguillage Y, bretelle nécessaire mais dont j'ignore la raison déviationniste. On ne me dévie pas de ma route, on me la rend parfaite et sûre. Moi, je ne pense qu'au bruit d'enfer et la peur m'envahit. Je définis l'aiguillage par rapport à mon problème de solitaire roulant. Si je pense au bloc dispensateur de voie libre, j'y pense en imaginant l'homme aux manettes et à la possibilité d'une fausse manœuvre. Je ne donne pas la définition de l'ingénieur, je ne vois pas la route en coupe où je risquerais de comprendre techniquement la croisée des rails. Je ne sais pas qu'après mon passage - et il est bien question de mon et non pas d'une donnée objective et chiffrée par le trafic - cette soupape se fermera, des bras de fer illuminés de vert se mettront en garde, pour laisser glisser vers un point X, mon semblable, ce "prochain" de la gare que j'ai vu naguère sur le quai, hélant un porteur et s'installant dans le train suiveur, à cinq minutes, ce train suiveur qui me court aux fesses - et j'y pense - et qui trouvera la route libre sur ce chiffre de fer tordu, objet de mon ressentiment. Il n'y a pas que moi dans le monde des trains. Et pourtant, c'est cela qui me retire tout à fait du monde à ce moment précis où - contre toute évidence -je me crois seul, fait comme un rat dans ce véhicule qui, au dépôt, n'est jamais qu'une abstraction de plus fuyant dans la nuit. Dans cette solitude du muscle, je ne me connais et ne me reconnais aucun maître, et voilà que je suis contraint de me solidariser avec le rail, le rail de mon inquiétude et le rail des autres, de tous les autres. J'ai le moyen de m'immoler à cette peur et je n'en ai qu'un, immédiat, auquel je n'ose me rapporter : le signal d'alarme, car au-delà de cette poignée que je crois être de sécurité, il y a un tarif de pénalité, ce nivellement de l'autonomie, un simple avis qui me muselle. Ainsi de l'homme en société : il n'ose jamais tirer le signal, garant de sociabilité.

Le mot seul est chargé de brume, c'est une parole de réflexion, de lumière réfléchie, noire, à peine valide. C'est dans le seul que je me retrouve chaque soir après la pause des travaux journaliers et divertissants. Dans la rue, le solitaire est agréé par l'identique, par le monsieur qui marche au-devant et qui lui réfléchit cette lumière particulière qui fait d'un dos commun, courbé, le propre dos du suiveur, de l'attente. Cette solitude viscérale est à la portée de toutes les consciences. Qui n'a dit qu'il se sentait seul dans une foule ? Cliché piteux qui fait de cette foule un creuset de misère mentale. Aussitôt embrigadé, aussitôt muselé, défenestré, tapi dans le lieu commun politique. Il faut des lieux communs aux tyrans qui s'essuient sur le multiple de la sottise. Les tyrans, ce jour, ont beau jeu. Politiquement, la solitude est un non-sens. Il n'y a même pas de quoi faire un solitaire dans l'arsenal démocratique. L'isoloir est une place publique. Cette psychologie du vote secret est un rejet de la confession. On se confesse à un bulletin. L'isoloir, vespasienne sèche, ce couvent du socialisme à l'heure apéritive... J'enrage à la pensée que des hommes acceptent de s'isoler administrativement autrement que pour uriner. La souveraineté nationale à ce point traquée dans un cabinet municipal, cela monte du fond de mon cœur comme une nausée de principe. Les idées qui sentent, je ne sais rien de plus définitif dans notre condition de Peuple-Roi.

Léo Ferré

 

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LE MONDE LIBERTAIRE - JUIN 1955

Le soldat

Boris Vian

Un soldat se traînait sur la route

les deux poignets liés

un soldat se traînait sur la route

avec ses vieux souliers

tout le long de la ville

il y avait des veuves

en le voyant si triste

se mettant à pleurer

marche, brave soldat, marche sur la route

ils t'ont fait prisonnier

Ils l'ont mis dans une forteresse

les deux poignets liés

ils l'ont mis dans une forteresse

accrochés par les pieds

des hommes sont venus

des lames affilées

le sang sur sa peau nue

parle, brave soldat, parle

il faut que tu parles

car tu es prisonnier

si je dis ce que je ne veux pas dire

je pourrai m'en aller

si je dis ce que je ne veux pas dire

ils vont me libérer

mais si je veux taire

jamais ne reverrai

ma femme ni ma mère

et mes enfantellets

pleure, brave soldat, pleure

il faut que tu pleures

comme les prisonniers

quand il eut vendu ses camarades

on l'a laissé aller

quand il eut vendu ses camarades

on l'a laissé aller

portant sa pauvre honte

son pauvre cœur blessé

s'en alla sur la route

avec ses vieux souliers

marche brave soldat, marche

car ils t'ont libéré

quand il est rentré dans sa demeure

le temps avait écoulé

quand il est rentré dans sa demeure

une lettre il a trouvé

pardonne moi mon homme

on ne peut pas toujours

coucher avec un rêve

et se passer d'amour

Crève brave soldat, crève

mieux vaut que tu crèves

on ira t'enterrer

Boris Vian

 

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LE MONDE LIBERTAIRE
SEPTEMBRE 1982

Armand Gatti

Propos recueillis par S. Pey

Je ne me bats pour aucun pouvoir, mais pour une prise de conscience. Armand Gatti.

Gatti, le poète, le cinéaste, le dramaturge (La passion du général Franco, La colonne Durruti, L'Enclos) revient en force avec dans ses valises de révolté itinérant, un film, Nous étions tous des noms d'arbres et une pièce Le labyrinthe. L'année prochaine, Armand Gatti pense fonder à Toulouse des Ateliers de création populaire. Là aussi des habitudes à casser, des conscience à éveiller...

Est-ce que tu considères ta démarche comme un combat ?

Armand Gatti : Je ne me bats pour aucun pouvoir, mais pour une prise de conscience et je ne rentre pas dans des contradictions, comme les stals qui après se tapent sur la poitrine en disant que la révolution est foutue. Je n'ai pas le problème d'une coupure politique. En luttant pour la prise de conscience, je suis en accord avec moi-même, d'autant plus que c'est avec le langage que je travaille. Si on veut changer le monde, il faut en changer les mécanismes, quelle que soit la formule économique choisie... Pour moi, le langage est porteur de ces mécanismes... Si le langage entérine l'ancienne forme de pensée, ça veut dire que toutes les révolutions que tu peux faire pourrissent et meurent de l'intérieur.

En fait pour moi, c'est toujours le même combat, celui d'Auguste, mon père, mon anar à moi, les valeurs qu'il défendait sont toujours là...

Dans la mesure où toute forme d'anarchie est partie à la remorque du marxisme ou de la pensée autoritaire, il doit avoir des problèmes... Pour moi, ce n'est pas le cas, l'anarchie telle que je l'ai vécue, d'abords fraternels, d'inventions partagées, se continue toujours...

Le problème, c'est la forme d'expression anarchiste. Y en a-t-il une ? Chez nous, on a de grands visionnaires, mais pas des gens de parole... On a Malatesta, Bakounine, Kropotkine, etc. Mais ce qui est à hurler, par exemple, c'est la guerre d'Espagne qui a enfanté de nouveaux chants russes... Il n'y a aucune invention... Le réalisme socialiste n'appartient pas qu'au stalinisme et quelquefois c'est pire ; dans certaines publications de compagnons, c'est le réalisme bourgeois, on a l'impression de lire Le Figaro. IL y a une dissociation entre leur parler politique et le parler culturel... Et pourtant c'est le même combat... Je ne voudrais pas m'infliger le ridicule de dire que je me bats pour un art anarchiste, ce serait contraire à ce que je pense... mais il y a une pensée anarchiste, un dire anarchiste, un verbe anarchiste, un langage anarchiste.

Je m'inscris dans cette proposition...

Armand Gatti

Propos recueillis par S. Pey

 

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LE MAGAZINE LIBERTAIRE
FÉVRIER 1984

Art & contestation

Michel Ragon

La contestation dans l'art peut prendre différentes formes. La plus simple est de figurer en peignant par exemple des tableaux contre le racisme, contre la guerre, etc. Mais cette peinture politique exposée dans les salons (le salon de la jeune peinture lui a même été réservé) au même titre que les bouquets de fleurs et les paysages, vendue dans les galeries au même titre que les abstractions, recevant des prix, postulant aux biennales, apparaît vite comme une mystification.

Non pas que les artistes qui la pratiquent ne soient sincères, non pas qu'ils doutent de la sincérité de leur message, mais ce message est piégé, ce message politique - qui veut être explosif - est récupéré par la société de consommation qui le désamorce et en fait un de ses ornements.

Plus subtile paraît la sorte de guérilla culturelle qui s'est manifestée surtout depuis 1968, bien que reprenant des thèmes chers aux dadaïstes et aux surréalistes. Ils se proposaient en effet, non seulement de faire éclater les structures du marché de l'art, mais de remettre en question l'art proprement dit.

Cette subversion a pris des formes diverses. On a ridiculisé par exemple les musées en les détruisant symboliquement par l'exposition dans leurs salles de non-œuvres : tas de sable, détritus divers et en désacralisant des galeries marchandes, en les transformant en lieux de manifestation dites performances. La sculpture qui s'auto-détruit de Tinguély, la peinture informelle à la carabine de Nicky de Saint-Phalle, les emballages de Christo et tous les happenings ont voulu abolir la distance entre l'art et la vie, le domaine du hasard et de l'aléatoire.

Il est arrivé au happening de sortir du cadre rassurant des galeries et des musées, où l'on tente d'ailleurs avec succès de l'emprisonner, pour se lancer dans une guérilla culturelle beaucoup plus dangereuse. C'est ainsi que Abbie Hoffman, psychologue et organisateur du festival de Woodstock lança un jour sur les boursiers affolés de la bourse de New-York une pluie de dollars. Une autre fois, il réussit à scandaliser les passant de Wall street en s'asseyant au bord d'un trottoir et en brûlant tranquillement un billet de vingt dollars. Inculpé, Abbie Hoffman arriva chaque jour au tribunal dans une nouvelle tenue, tantôt drapé dans un drapeau américain, tantôt marchand sur les mains. Au même procès, un autre accusé, le journaliste Jerry Rubin, fit aussi devant les juges un happening permanent. Se présentant en Père Noël, parfois en robe de juge. Si bien qu'à la fin le vrai juge fut gagné par une crise d'hystérie où lui-même devenait un clown tragique, comme dans les tableaux de Daumier et de Rouault. Hoffmann et Rubin seront accusés à Chicago du plus grand des crimes : Conspiration contre les États-Unis. Ce qui était à la fois exagérément ridicule et fondamentalement, tout à fait réel.

Mêmes attitudes chez les artistes comme l'allemand Vostell lorsqu'il coule une tonne de béton sur une automobile à l'arrêt dans une rue ; ou bien chez le français Pierre Pinoncelli lorsqu'il tente de sacrifier un cochon en public dans une fête et manque de se faire écharper par la foule qui pourtant trouvait alors tout à fait naturel de voir griller des bonzes Vietnamiens à la télévision.

Cet art d'attitudes auquel participa par la suite l'art corporel, venait en insurrection contre le tableau de chevalet accusé justement de collusion avec le marché de l'art.

L'art de chevalet est bien sûr le plus facilement récupérable. Mais qui soutiendrait aujourd'hui que le Happening et tous les événements du type art corporel n'ont pas été aussi récupérés ? Ils sont même devenus l'une des formes quasiment officielles de l'avant-garde. Le dernier chic n'est plus de peindre un tableau, mais de s'exposer soi-même comme œuvre d'art, assis sur un tabouret et nu de préférence. Tant qu'à se vendre, autant se vendre tout entier.

En réalité, le désir de surprendre, de choquer, n'est pas lui-même sans danger d'amener les artistes à ressembler aux agents de publicité et aux journalistes à sensation. La course à l'avant-garde est entachée de notion mercantile de progrès associée à la consommation dirigée. Dans cette marche accélérée l'art se laisse engloutir dans le grand courant progressif de la surenchère, du phénoménal, de la mode du marché forcé, de la production et de la consommation frénétiques.

Comme tout mouvement révolutionnaire, l'art subit de perpétuelles tentations de bureaucratisation. Mais l'art n'est vivant qu'insurrectionnel. Il est une des formes (et sans doute la seule) de cette révolution permanente jadis prônée par Trostky, qui doit être une autocritique perpétuelle. Ce qu'est toujours l'artiste créateur.

L'art est révolutionnaire par essence, une source de perturbation. Lorsqu'il n'est ni l'un ni l'autre, c'est qu'il s'académise. Et il peut aussi bien s'académiser dans le happening que dans le tableau chevalet.

À l'artiste de se montrer vigilant.

 

Michel Ragon

 

 

 



Publié dans Anar

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