Increvables anarchistes - VOLUME 8 - Les années 1950 et 1960 - (1 ère partie )

Publié le par Mailgorn Gouez

Increvables anarchistes

VOLUME 8

(1 ère partie )
Les années 1950 et 1960
Avec un A comme dans Culture

 

 

éditions Alternative Libertaire
éditions du Monde Libertaire
 


SOMMAIRE

Note des éditeurs
Albert Camus et la pensée libertaire
Georges Brassens, le libertaire
Quelques textes parus dans Le Libertaire
Le Groupe Surréaliste (Hongrie, Soleil levant)
Les surréalistes et la révolution sociale
Surréalisme et anarchisme
Déclaration préalable
Jacques Prévert, un poète libertaire
Léo Ferré et la Fédération Anarchiste
Ils ont voté... et puis après ?
L'anarchie est la formulation politique du désespoir
Boris Vian (Le soldat)
Armand Gatti
Michel Ragon (Art & contestation)

 

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NOTE DES ÉDITEURS

Poètes, vos papiers !

Albert Camus participant à des meetings organisés par la CNT et la FA et publiant des articles dans le Monde Libertaire... Georges Brassens, permanent-correcteur de la Fédération Anarchiste, écrivant dans le journal de la FA (notamment sous le pseudo de Géo Cédille) et chantant à son profit... Léo Ferré écrivant dans La Rue, la revue du groupe parisien Louise Michel, dans Le Monde Libertaire et donnant régulièrement des galas de soutien pour la FA... Le Groupe surréaliste et André Breton alimentant le débat dans les colonnes du journal des anarchistes... Boris Vian publiant un poème dans Le Monde Libertaire... Jacques Prévert, Armand Gatti, Michel Ragon... et combien d'autres, dans les années 50 et 60, qui ont tissé des liens de sympathie avec les idées libertaires...

Hors du giron stalinien, dans cette période de l'après deuxième guerre mondiale, un parfum de drapeau noir flottait sur tout ce que comptait le monde intellectuel et artistique de rebelles.

Il flottait, en fait, depuis les origines du mouvement anarchiste - voir à ce propos les suppléments "littéraires" des Temps Nouveaux de Jean Grave. Car, il est dans la logique des choses qu'une histoire d'amour se construise dans la durée, entre une conception de l'art soucieuse de conjuguer son engagement politique et social à un autre temps que celui de l'asservissement (voir le "réalisme socialiste"), et une conception de la révolution intransigeante sur la nécessité d'une liberté absolue des Égaux.

Et, il en sera toujours ainsi, parce que l'art est avant tout rêve et que les rêves ne supportent ni dieu ni maître. Les dieux et les maîtres ne supportant pas plus les rêves. Et parce que l'âme de l'anarchisme social est marquée au fer rouge du seul rêve qui vaille : celui de l'aventure d'une recherche permanente d'un absolu de liberté et d'égalité.

Albert Camus, compagnon de route des libertaires et Sartre (mais qui se souvient encore de lui ?) troisième couteau des staliniens ; Gaston Coûté, chantre des gueux et Aragon bouffon des tsars rouges ; Brassens et Ferré, poètes de la révolte contre tous les intolérables et Ferra (il semblerait que les temps aient changé), Lyssenko de la chanson engagée ; Serge Utgé-Royo l'anar et Renaud qui appelle à voter Mitterrand ; Gaüzère, le Paganini du trait acerbe et Konk l'ex-première page du Monde serpillant désormais chez les fachos ; René Binamé qui nous rejoue à sa manière (remarquable) les chansons de toujours de l'espérance révolutionnaire et le dernier groupe machin presque à la mode qui demain n'hésitera pas une seconde à troquer les hardes d'une pseudo-révolte contre les habits de paillettes de tous les laquais argentés... l'histoire ne sera jamais assez impitoyable !

Pour l'heure, elle ne semble pourtant pas nous faire de cadeau.

Pour un Cartier-Bresson dédicaçant une de ses photos à l'école libertaire Bonaventure, un Laborit s'exprimant longuement sur Radio Libertaire, un Tardi dessinant pour les anars, un Bernard Lavillier chantant pour financer la librairie Publico ou un Benoist Rey offrant les bénéfices de la vente de son livre Les Égorgeurs à la librairie La Plume Noire... combien d'étoiles filantes du clinquant d'un jour d'une révolte sans lendemain autres que ceux de la thune et des trompettes de la renommée ?

Le show-biz aurait-il phagocyté l'art de ces dernières décennies ?

Johnny aurait-il assassiné Rimbaud ?

Les libertaires de toujours deviendraient-ils des khmers noirs ?

La chorale de la CNT a-t-elle été rebaptisée en chœurs de l'armée rouge ?

Mais qui a jamais nié que l'art pouvait avoir des plumes au cul, des comptes en Suisse et que les anarchistes pouvaient parfois faire dans le psycho-rigide ?

Les Camus, Brassens, Ferré, Vian, Gatti, et autres surréalistes dont vous avez l'occasion de découvrir les facettes libertaires dans cette brochure, portent aujourd'hui d'autres noms et s'expriment différemment.

Mais comment pourrait-il en être autrement ?

Les anarchistes et leurs foutues idées ne devraient-ils pas les aider à... pour que... ?

Quelque part, et c'est justice, l'art n'est révolution que quand la révolution est art !

Et, quelquefois, l'art n'est pas, obligatoirement en retard par rapport à la révolution.

De là à dire qu'il est en avance, c'est à l'évidence une affirmation dont les anarchistes ne demandent qu'à être convaincus.

Tant il est vrai que...

Qu'en penses-tu camarade ?


éditions du Monde Libertaire
éditions Alternative Libertaire

 


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LE MONDE LIBERTAIRE - ÉTÉ 1996


Albert Camus
et la pensée libertaire

Groupe Proudhon

Voilà un sujet d'étude que lycéens et étudiants ont peu de chance de se voir proposer. Quant aux professionnels de la critique, qu'elle soit littéraire ou philosophique, ce n'est pas sous cet angle qu'ils abordent Camus. On lit Albert Camus mais on le lit souvent mal. Est-ce que sa pensée dérangerait ?

Pour les uns, c'est l'écrivain de l'absurde, pour les autres un moraliste bien pensant dissertant sur la révolte sans souci d'efficacité (critique de gauche pour simplifier) ou un adversaire du communisme (essai de récupération de droite). Ces diverses approches, par leur côté réducteur, sont autant de négations d'une pensée de l'équilibre entre justice et liberté, absurdité et révolte, homme et société, vie et mort.

De Bab-el-Oued au prix Nobel

Rien ne prédisposait Camus à obtenir le prix Nobel de littérature. Né en 1913, dans une famille pauvre, il perd son père en 1916, tué à la bataille de la Marne. Élevé par sa mère qui fait des ménages et ne sait pas lire, il est remarqué par son instituteur qui le présente à l'examen des bourses du secondaire. Bachelier, mais aussi footballeur et membre d'une troupe théâtrale, Camus, atteint de tuberculose, ne peut se présenter à l'agrégation de philosophie.

Qu'importe ! Camus se lance dans l'aventure journalistique avec Pascal Pia. C'est Alger républicain où Camus se fait remarquer par des enquêtes qui dénotent sa volonté de justice et son souci de ne pas renier ses origines. Parallèlement, Camus commence à écrire et à publier L'Envers et l'endroit en 1937, Noces en 1939, L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe en 1942. Commence alors l'aventure de la résistance dans le réseau de résistance Combat. Il fait partie de la rédaction de Combat clandestin. À la Libération de Paris en 1944, première diffusion libre du journal Combat dont Camus est rédacteur en chef... et qu'il quittera en 1947 quand ce journal perdra sa liberté de parole. Il publie La Peste en 1947 et L'Homme révolté en 1950.

L'actualité algérienne ne le laisse pas indifférent et comme il avait tenté d'alerter l'opinion métropolitaine lors du soulèvement de Sétif en 1945, il le fait au début de la guerre d'Algérie sans résultat, le processus étant trop avancé. En 1957 l'Académie suédoise lui décerne le prix Nobel. Paraîtrons encore, La Chute en 1956, Réflexions sur la guillotine en 1957 avant que Camus ne trouve la mort dans un accident de voiture le 4 janvier 1960. Quarante-sept ans d'une vie bien remplie !

De l'absurde à la révolte

Le thème de l'absurde est au centre de trois œuvres de Camus : L'Étranger, Caligula et enfin Le Mythe de Sisyphe, essai dont l'ambition est de nous faire réfléchir sur notre condition d'homme. Cette réflexion, devant la découverte de toute raison profonde de vivre, débouche sur le sentiment de l'absurde. Camus pose alors la question du suicide. Mais c'est pour l'écarter, car le suicide n'est pas seulement la constatation de l'absurde, mais son acceptation. Il écarte également la foi religieuse, les métaphysiques de consolation et nous propose la révolte, seule capable de donner à l'humanité sa véritable dimension, car elle ne fait dépendre notre condition que d'une lutte sans cesse renouvelée. L'absurde n'est pas supprimé, mais perpétuellement repoussé : La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur d'un homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

L'Homme révolté, il s'agit là de l'ouvrage majeur de Camus et ce n'est pas un hasard s'il a provoqué tant de remous lors de sa publication. Il ne s'agit pas d'approfondir cette œuvre dans le cadre de cet article, mais simplement d'en dégager quelques éléments essentiels. Après avoir analysé La révolte métaphysique, révolte absolue, à travers Sade, Nietzche, Stirner, les surréalistes, Camus en vient à la suite logique, la révolte historique. De Marx au stalinisme, il met à jours les mécanismes qui transforment la révolution en césarisme. Il met en cause le dogmatisme et le caractère prophétique de la pensée de Marx aggravée par la pensée léniniste qui instaure l'efficacité comme valeur suprême. Tout est prêt pour que la dictature provisoire se prolonge. C'est la terreur rationnelle. La révolution a tué la révolte.

N'y a-t-il pas d'issue pour Camus ? Camus répond sous le titre La pensée de midi : Les pensées révoltées, celle de la Commune ou du syndicalisme révolutionnaire, n'ont cessé de nier le nihilisme bourgeois comme le socialisme césarien (...) Gouvernement et révolution sont incompatibles en sens direct, car tout gouvernement trouve sa plénitude dans le fait d'exister, accaparant les principes plutôt que de les détruire, tuant les hommes pour assurer la continuité du Césarisme (...) Le jour précisément, où la révolution césarienne a triomphé de l'esprit syndicaliste et libertaire, la pensée révolutionnaire a perdu, en elle-même, un contre-poids dont elle ne peut sans déchoir, se priver.

Ces quelques citations aux accents proudhoniens, montrent que Camus a choisi sa voie et font comprendre l'accueil hostile réservé à L'Homme révolté par les intellectuels de gauche en pleine guerre froide. Marionnettes du communisme international et volontiers donneur de leçons, ils se déchaînèrent. Peu nombreux, à part les libertaires, furent les défenseurs de Camus à cette occasion.

Convergence entre Camus et les libertaires

On peut multiplier les exemples des interventions de Camus aux côtés des libertaires : dans le procès contre Maurice Laisant, antimilitariste des Forces libres de la paix, lors des meetings et manifestations organisés par les libertaires contre les procès et la répression en Espagne, ainsi que contre le socialisme "césarien" des pays de l'Est, contre la répression de Berlin-Est en 1953, celle des émeutes de Poznam en 1956 et celle de Budapest la même année.

Quelques articles d'Albert Camus paraissent dans Le Libertaire, puis dans Le Monde Libertaire. Il est également très proche des syndicalistes révolutionnaires de la Révolution prolétarienne avec qui il fonda Les groupes de liaison internationale, pour aider les victimes du stalinisme et du franquisme.

Enfin, quand Louis Lecoin lance en 1958 sa campagne pour l'obtention d'un statut des objecteurs de conscience, Albert Camus participe activement à cette campagne dont il ne pourra malheureusement voir l'aboutissement.

Quand il trouve la mort en janvier 1960, c'est tout naturellement que Le Monde Libertaire de février 1960, qui est à l'époque mensuel et paraît sous un format de 40 centimètres sur 60 de quatre pages, lui consacre l'ensemble de sa quatre de couverture avec, entre autres, des articles de Maurice Joyeux, Maurice Laisant, F. Gomez Pelsez et Roger Grenier. La rédaction du Monde Libertaire, quant à elle, signe un article intitulé Albert Camus ou les chemins difficiles, ce qui résume bien sa vie et son œuvre.

Groupe Proudhon (Besançon)

 

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Camus et la guerre d'Algérie

Alors qu'une vague d'attentats contre des syndicalistes algériens, revendiqués par le FLN, déferle sur l'Algérie, Albert Camus lance un appel dans la revue la Révolution prolétarienne repris par Le Monde Libertaire de décembre 1957.

Puisque je m'adresse à des syndicalistes, j'ai une question à leur poser et à me poser. Allons-nous laisser assassiner les meilleurs militants syndicalistes algériens par une organisation qui semble vouloir conquérir, au moyen de l'assassinat, la direction totalitaire du mouvement algérien ? Les cadres algériens, dont l'Algérie de demain, quelle qu'elle soit, ne pourra se passer, sont rarissimes (et nous avons nos responsabilités dans cet état des choses). Mais parmi eux, au premier plan, sont les militants syndicalistes. On les tue les uns après les autres, et à chaque militant qui tombe, l'avenir algérien s'enfonce un peu plus dans la nuit. Il faut le dire au moins et le plus haut possible pour empêcher que l'anticolonialisme devienne la bonne conscience qui justifie tout et d'abord les tueurs.

Albert Camus

 

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LE MONDE LIBERTAIRE - FÉVRIER 1960

Hommage
à Albert Camus

Sartre, Bourdet, Roy, Daniel et quelques autres s'interrogent, inquiets sur la révolte de Camus qui malgré la lucidité des analyses débouche sur le vide, exaltant finalement la révolte individuelle aux dépens de toutes révolutions... Rassurons vite ces "bonnes âmes" auxquelles les pages extraites de L'homme révolté que nous publions ci-dessous ont certainement échappé. Le Monde Libertaire

Quant à savoir si une telle attitude (la défense de l'individu dans la révolution) trouve son expression politique dans le monde contemporain, il est facile d'évoquer, et ceci à titre d'exemple, ce qu'on appelle traditionnellement le syndicalisme révolutionnaire. Ce syndicalisme même n'est-il pas inefficace ? la réponse est simple : c'est lui qui, en un siècle, a prodigieusement amélioré la condition ouvrière depuis la journée de seize heures jusqu'à la semaine de quarante heures. L'empire idéologique, lui, a fait revenir le socialisme en arrière et détruit la plupart des conquêtes du syndicalisme. C'est que le syndicalisme partait de la base concrète, la profession qui est à l'ordre économique ce que la commune est à l'ordre politique, la cellule vivante sur la quelle l'organisme s'édifie tandis que la révolution césarienne part de la doctrine et y fait rentrer de force le réel. Le syndicalisme comme la commune est la négation au profit du réel du centralisme bureaucratique et abstrait. La révolution du XXe siècle, au contraire, prétend s'appuyer sur l'économie ; mais elle est d'abord une politique et une idéologie. Elle ne peut, par fonction, éviter la terreur et la violence faite au réel. Malgré ses prétentions, elle part de l'absolu pour modeler la réalité. La révolte inversement s'appuie sur le réel pour s'acheminer dans un combat perpétuel vers la vérité. La première tente de s'accomplir de haut en bas, la seconde de bas en haut. Loin d'être un romantisme, la révolte au contraire prend le parti du vrai réalisme. Si elle veut une révolution, elle la veut en faveur de la vie, non contre elle. C'est pourquoi elle s'appuie d'abord sur les réalités les plus concrètes, la profession, le village, où transparaissent l'Etre, le cœur vivant des chose et des hommes. La politique pour elle doit se soumettre à ces vérités. Pour finir, lorsqu'elle fait avancer l'histoire et soulage la douleur des hommes, elle le fait sans terreur, sinon sans violence et dans les conditions politiques les plus différentes.

Mais, cet exemple va plus loin qu'il ne paraît. Le jour précisément où la révolution césarienne a triomphé de l'esprit syndicaliste et libertaire, la pensée révolutionnaire a perdu en elle-même un contrepoids dont elle ne peut, sans déchoir, se priver. Ce contrepoids, cet esprit qui mesure la vie, est celui-là même qui anime la longue tradition de ce qu'on peut appeler la pensée solaire où, pour les Grecs, la nature a toujours été équilibrée au devenir. L'histoire de la Première internationale, où le socialisme allemand lutte sans arrêt contre la pensée libertaire des Français, des Espagnols et des Italiens, est l'histoire des luttes entre l'idéologie allemande et l'esprit méditerranéen.

Albert Camus - L'homme révolté

 

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LE MONDE LIBERTAIRE - MAI 1998

Brassens, le libertaire

Henri Bouyé

C'est au début de l'été 1946 que Brassens eut ses premiers contacts avec les anarchistes. Le Libertaire, journal hebdomadaire de la Fédération Anarchiste, qui tirait alors à cent mille exemplaires, était largement diffusé par Transport Presse, vendu à la criée, avait place à l'étal des kiosques à journaux et dans les librairies. J'étais alors secrétaire général de la Fédération Anarchiste et co-responsable à la rédaction de son journal.

Un beau jour, me trouvant à mon travail, avenue de la République (Paris), je vois arriver un grand gaillard moustachu, un tantinet débraillé, chevelure abondante et négligée, au regard quelque peu inquiet et indéchiffrable mais cependant non avare d'un sourire plein de sous-entendus. Il attaqua ainsi : C'est toi Bouyé ? Je viens du siège du Libertaire (145 Quai de Valmy) pour un entretien au sujet d'un article, et tes copains, après m'avoir donné ton adresse, m'ont dit : "Pour ça, va voir Bouyé". Après cette brève entrée en matière : Dis donc, c'est formidable que vous ayez eu le culot de publier mon article. Je vous l'ai envoyé, mais sans grand espoir qu'il soit imprimé, vu son contenu vachement anti-flic. Vous, au moins les anarchistes, vous ne vous dégonflez pas ! Et il ajouta, mi-sérieux, mi-plaisantin : Parce que, tu sais, moi je suis un peu fou - on me l'a déjà dit. Si tu me regardes bien dans les yeux, tu t'en rendras compte, ça se voit. Donc, qu'on ne me publie pas, c'est ça qui serait normal.

Son engagement militant

Après un coup d'œil sur le journal, quelques réflexions sur l'actualité, le courant étant bien passé, la cause était entendue. Nous étions amis. Et sous réserve de l'accord de mes co-responsables, il acceptait l'idée d'une collaboration occasionnelle ou suivie à la rédaction du journal. Et c'est ainsi que, durant un temps, nous en vînmes à nous voir presque quotidiennement. Il devint d'ailleurs membre, puis secrétaire du groupe anarchiste de Paris XV, où il rencontra cet autre poète qu'était Armand Robin, forte personnalité s'il en fut, qu'il amena chez moi (ce dernier, polyglotte, était alors traducteur, pour le général de Gaulle, des émissions radio du Moyen-Orient et de l'Extrême-Orient).

Brassens vivait alors une période de flânerie. Faute de pouvoir se payer un billet de métro, il n'était pas rare qu'il fasse à pied le chemin le séparant de mon travail, avenue de la République, lui venant de l'impasse Florimont où il habitait avec Jeanne et L'Auvergnat, qui l'avaient accueilli. S'il venait dans la matinée, il prenait à ma table son repas de midi, au grand plaisir de ceux qui pouvaient également s'y trouver, sa conversation et son sens de l'humour y étant appréciés. Alors que je goûtais peu le cinéma, il m'y entraîna souvent, pour y voir des films qu'il jugeait "bons". Et lui m'accompagnait fréquemment aux concerts (Pasdeloup, Champs Élysées, Châtelet, etc.) du samedi soir ou du dimanche après-midi.

Lecteur infatigable, sélectif et exigeant, amoureux des textes bien écrits, il se destinait à la littérature - ce dont il m'entretînt souvent. Georges était un grand ennemi de l'effort musculaire. Point question de le dépanner en lui trouvant un travail manuel ou simplement contraignant. Et lorsque par relation, il put entrer comme employé dans un bureau de perception, vite rebuté par un travail qu'il trouvait stupide, au bout de trois jours, il renonça. Et Jeanne, la brave, de lui dire : Ça fait rien, t'inquiète pas pour si peu. Moi je savais bien que tu ne tiendrais pas, tu n'es pas fais pour ça (et comme elle avait raison !) Il avait écrit - et écrivait - des poèmes, qu'il me donnait à lire, mais bien qu'il eût dans la tête des airs grâce auxquels la richesse de leur contenu ne pouvait échapper à personne, aucun de ceux-ci n'était conforté par une partition, une musique écrite. Dans son esprit, les poèmes qu'il avait écrits, tout en étant un moyen d'exprimer comment il percevait les choses et les êtres, pouvaient être en même temps un moyen de gagner - fût-ce modestement - sa subsistance, en lui laissant assez de temps pour écrire afin de pouvoir se consacrer principalement à la littérature (le succès énorme qu'il a connu plus tard l'accapara au point de ne pas lui en laisser le temps). Il ne cessait (dans cette optique) de s'appliquer à se perfectionner dans le maniement de la langue française, et j'ai encore des livres, annotés par lui, d'auteurs qu'il affectionnait non pour leurs idées ou l'intérêt de leurs récits mais simplement pour la perfection de leur écriture. Ce que ses biographes n'ont, à ma connaissance, jamais mentionné, peut-être ne s'en était-il pas ouvert auprès d'eux.

Un succès mérité

À cette époque, Jacques Grello, vieille connaissance à moi, chansonnier libertaire plein d'esprit, de finesse et de gentillesse, fort apprécié du public et bien implanté dans son milieu professionnel, passait souvent me voir (il habitait rue des Bleuets, tout près de mon travail). Je lui parlais de l'ami Brassens, qui malgré ses mérites et les espoirs que justifiaient son savoir et ses capacités, avait du mal à percer, à se faire connaître. Rendez-vous fut pris entre nous trois. Après lecture et audition de plusieurs de ses poèmes, Grello, enthousiaste, lui prêta sa guitare pour qu'il s'entraîne à en jouer et s'habitue à s'accompagner lui-même en public. Introduit par Jacques Grello, il se produisit sur scène mais un long moment sans succès, au grand désespoir de l'entourage qui le soutenait. Jusqu'au jour où, à Montmartre, il trouva une rampe de lancement au cabaret de Patachou, qui avait su déceler en lui une valeur certaine promise à un bel avenir. On sait la suite : succès grandissant et rapidement retentissant, répercuté et amplifié par les médias. Le lendemain de son premier passage à l'Olympia, le très sérieux Figaro, journal pourtant peu suspect de sympathie débordante pour les anarchistes, applaudissait à la poésie, au langage, et même au non-conformisme du Troubadour anarchiste.

Accaparé alors par des relations et suggestions liées à sa réussite, il allait de soi que nous nous voyions de moins en moins. Mais bien avant cela, après que j'eus démissionné de mes fonctions de responsable au cœur de la Fédération Anarchiste (au congrès de Dijon fin 1946), nous continuâmes à nous voir fréquemment. Lorsqu'il se produisait chez Patachou, mon travail se situant à l'angle des rues de l'École Polytechnique et Valette, il y venait à vélo car, m'expliquait-il, (ce n'était pas encore l'aisance) travaillant de nuit, cela lui permettait d'économiser le prix de son trajet quotidien en taxi - au tarif de nuit.

À une autre période où c'était moi qui travaillais de nuit, il venait fréquemment me voir à mon domicile rue Hippolyte Maindron (dans le XIVe), souvent en compagnie de celle qu'il appelait Puppchen, jeune femme fort sympathique, discrète et timide, fluette et même fragile d'aspect. Elle lui était extrêmement attachée, ce qu'il lui rendait largement et ne s'en cachait pas.

Après son passage à l'Olympia, l'aisance financière étant devenue pour lui un fait accompli, il n'était pas rare que des gens viennent frapper à sa porte pour le taper. Jeanne m'en signala quelques cas. En voici un pour l'exemple : une jeune fille lui ayant écrit qu'elle se trouvait dans un tel dénuement qu'elle ne voyait pas d'autre moyen pour en finir que de se suicider s'il ne lui "prêtait" pas trois mille francs. Elle vint et effectivement, elle repartit avec en poche ce qu'elle avait demandé. Et Jeanne d'ajouter : À chaque fois, ça marche ! Et bien mal inspiré serait celui qui oserait insinuer que le geste de Georges n'était pas dénué d'arrière-pensée libertine. Ce n'était pas son genre... À un sens profond de l'amitié s'ajoutait chez lui un cœur généreux et une grande sensibilité à la vue d'une détresse qui le rendait mal à l'aise (lui aussi était passé par là, il savait s'en souvenir).

Sa réussite, ses succès, ne l'avaient rendu ni distant, ni immodeste, ni insensible. Sa fréquentation du monde de la scène et de l'écran (partie intégrante de son activité professionnelle) ne l'avait pas transformé. La sophistication, le cabotinage et la fausse politesse n'eurent sur lui aucune emprise.

Dans ce milieu, il sut - ce qui n'est pas monnaie courante - demeurer lui-même. Il ne joua jamais l'"anar" avec ostentation. Rappeler cela, c'est le plus bel hommage que l'on puisse lui rendre. Là encore (comme dans ses chansons), c'est une preuve qu'au fond (et n'en déplaise à ceux de ses "biographes" qui ont pudiquement usé du bémol pour escamoter son passage chez les libertaires), c'est chez les anars qu'il vécu ses débuts de carrière qui furent comme un prélude à une réussite bien méritée.

Henri Bouyé

 

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LE MONDE LIBERTAIRE

Georges Brassens
dans Le Libertaire

Durant deux ans, entre 1946 et 1947,
Georges Brassens écrit une vingtaine
de chroniques qu'il signe, le plus souvent,
éo Cédille. Extraits.

Le Libertaire, 20 septembre 1946

VILAINS PROPOS SUR LA MARÉCHAUSSÉE

On peut l'avancer hardiment : les gendarmes ne jouissent pas d'une réputation superfine.

Il court sur eux des tas de mauvais bruits.

Rigoureusement fidèle à sa rosserie bien connue, la rumeur publique ne cesse de leur imputer les défauts les moins sympathiques, de leur prêter mille compromissions, de leur décocher des brocards douloureux.

Par exemple, elle leur reproche de se compromettre en la compagnie de gens de sac et de corde, de détrousseurs de poulaillers, d'étrangleurs de vieilles personnes, etc., etc.

Elle leur reproche de passer leur vie en prison, de détenir des pistolets, d'avoir souvent des chaînes au poignet, etc., etc.

La rumeur publique y va fort et la probité la plus élémentaire nous oblige à désapprouver vivement de semblables outrances, car les gendarmes sont utiles !

Qui donc, sans eux, flanquerait des contraventions aux chasseurs sans permis, aux automobilistes en défaut ?

Qui donc s'occuperait, en temps de guerre, des individus auxquels leurs principes interdisent sévèrement l'usage des armes à feu ?

Qui donc passerait à tabac les vieux poivrots et les vieux vagabonds ?

Et que ferait-on des casernes de gendarmerie ? On ne pourrait tout de même pas les abandonner à des manants dépourvus de maison !

Oui, les gendarmes sont utiles qu'en conséquence, la rumeur publique cesse de colporter de pareilles fadaises le temps n'est plus à la plaisanterie.

Cependant, il est un point sur lequel nous tombons d'accord avec la susdite rumeur.

Lorsqu'elle prétend que, pour faire son chemin dans la profession de Pandore, point n'est besoin d'avoir à sa disposition un intellect perfectionné.

En effet, cette respectable corporation regorge de braves passants entretenant des relations étroites, constantes et manifestes avec la bêtise la plus sordide...

C'est, certes, son droit le plus strict.

Nul ne saurait décemment tenir rigueur à des gendarmes de leur tendance à vouloir vivre en bonne intelligence avec la bêtise...

Mais, malgré tout, ce genre particulier de fraternisation a des bornes qu'il convient de ne point outrepasser sous peine de grave accident...

C'est pourtant, hélas ! ce qu'a commis aux environs d'Arras, le 13 septembre, un gendarme nommé Casier. Il fouillait dans une boîte à ordures. (Prière de ne pas céder docilement à la violente envie de penser qu'il se croyait en face d'un miroir.)

Il fouillait dans une boîte à ordures quand, soudain, un spasme de balourdise l'amena à prendre follement un détonateur pour une résistance de T.S.F.

Or, comme on ne l'ignore pas, les détonateurs ont horreur d'être pris pour des résistances, fussent-elles de T.S.F., et lorsque celui dont il est question eut la conviction que le gendarme nourrissait le scandaleux dessein de lui faire remplir une mission autre que celle pour laquelle il était créé, le détonateur fit ce que vous auriez fait à sa place : il détona, ce qui eut pour effet de rendre nécessaire le transport du gendarme à l'hôpital d'Arras...

Quant au malheureux poste récepteur, il est dans un état si grave que les spécialistes, appelés immédiatement à son chevet, ont désespéré de le sauver de la mort.

Géo CÉDILLE


Le Libertaire, 27 septembre 1946

LE HASARD S'ATTAQUE A LA POLICE

Si le hasard n'est pas encore la divinité officiellement reconnue par les doctrines anarchistes, il n'en est pas moins le seul système logique admis par les quelques hommes de bon sens que préoccupe le grave problème de l'intervention supérieure.

C'est là une de ces vérités premières avec lesquelles on ne badine pas.

Bien mieux. C'est une vérité première dont tout un chacun doit se pénétrer s'il veut comprendre la ferveur de la foi qui anime certains individus en face des miraculeuses manifestations de ce Dieu : le hasard.

Principes et constatations sont posés. Et maintenant, je vous le demande un peu, pourquoi ce dieu qui s'appelle le hasard ne ferait-il pas aussi bien les choses que le Dieu des catholiques, le dénommé Jésus-Christ. S'il ne les fait pas aussi bien, il faudra lui rendre cette justice qu'il ne les fait pas plus mal.

Car, soit dit en passant, les zélateurs de la religion catholique sont bien obligés d'imputer à leur fétiche tout puissant, Jésus-Christ, la conception et la réalisation des sanguinaires mise en scène que sont les guerres mondiales.

Obligés de lui reconnaître une intervention personnelle dans les catastrophes ferroviaires et autres fariboles qui ne constituent pour lui que les plus inoffensifs et dilettants passe-temps.

Contraints enfin de l'inculper de complicité bienveillante dans la corruption, la vénalité et la pourriture des individus et des temps.

Le revers de la médaille... quoi... Et bien, cette semaine, ce dieu, le hasard, que nous avons du moins l'indulgence de considérer comme irresponsable, nous a donné l'occasion de nous réjouir.

Un pandore a été écrasé. Et par inadvertance encore.

À la satisfaction que nous procure le fait, s'ajoute le plaisir causé par les circonstances. En effet, qui ne verrait dans cette inadvertance la magistrale et pour une fois heureuse intervention du hasard.

C'est à la plume d'un rédacteur de l'Aurore que nous devons la bonne nouvelle. Il ne s'en doutait pas le malheureux.

Ce spirituel personnage nous apprend qu'un cycliste surpris par le sifflet d'un gendarme, perd le contrôle de sa machine et tue le représentant de l'autorité. Bien sûr, le hasard a fait le modeste.

Il s'est contenté de peu. Un flic n'est qu'un flic, si abject soit-il... Et nous n'ignorons pas qu'en dépit de son trépas des milliers d'autres flics continuent malheureusement à vivre et à empuantir le pauvre monde.

Pourtant, nous ne négligeons pas les petites satisfactions. Et si pour notre part, nous rêvons de gigantesques écrasements de légions de policiers par des légions de cyclistes, nous ne pouvons tout de même que nous réjouir de l'événement qui nous vaut la disparition d'un membre de la police.

C'est un début. Notre dieu, le hasard, à l'instar du fétiche Jésus-Christ, ne se satisfait pas de prières. Aussi nous bornerons-nous à formuler l'espoir d'une heureuse continuation, après avoir applaudi à cette première initiative.

Comment ! diront les honnêtes gens, cette fois c'en est trop ! Les voyous du Libertaire osent se réjouir ouvertement de la mort d'un individu et souhaiter encore la mort d'autres individus ! Voilà qui dépasse les bornes du cynisme ; atteint au pinacle de la monstruosité.

Nous pourrions objecter fort justement qu'un flic n'est pas un individu.

Mais afin de prouver que nous ne sommes ni des monstres ni des cyniques, afin de prouver que nous n'en voulons pas à la vie d'autrui, quand cette vie serait celle d'un flic, afin de prouver en un mot que nous avons un idéal humanitaire, nous nous contenterons de leur répondre que nous ne nous réjouissons qu'en apparence.

Qu'au fond nous déplorons la fin malheureuse d'un homme, quel qu'il soit, car peut-être celui-ci était-il trop bête pour faire autre chose qu'un gendarme et par conséquent irresponsable de sa bêtise.

Qu'au fond nous plaignons la veuve et les enfants qu'il laisse peut-être et qui sont également irresponsables de la position conjugale ou paternelle.

Qu'au fond, tout cela est bien triste et que nous maudissons le hasard... oui.

Mais que diable ! pourquoi les gendarmes ont-ils des sifflets et pourquoi y a-t-il des gendarmes !...

G. C.


Le Libertaire, 4 octobre 1946

AU SUJET DE LA BOMBE ATOMIQUE

Suggestions à un général américain

L'on savait par cœur que les militaires de carrière étaient à couteaux tirés avec l'intelligence la plus élémentaire.

L'on ne savait pas moins qu'ils ne laissaient jamais échapper l'occasion de lui faire son affaire de la manière la plus inhumaine ; la plus sauvage.

C'est une vieille tradition dans cette corporation d'assassins patentés et considérés...

Il convient de reconnaître impartialement que ses membres s'y soumettent avec force de docilité (sic).

Dès qu'un individu pose le pied dans une caserne, se produit le même phénomène que dans un commissariat. (Il devient complètement idiot, s'il ne l'était pas auparavant...).

Au reste, opposerait-il la moindre résistance à cette œuvre de crétinisation qu'il ne tarderait pas à se voir intimer l'ordre de jeter son intelligence à la poubelle ou de redevenir un vulgaire, un ignoble civil.

C'est donc une affaire réglée : les militaires de carrière sont affligés d'un crétinisme hyperbolique.

Cependant on n'aurait jamais cru qu'ils fussent capables de se conduire à l'instar du général américain dénommé Kepner.

Ce cuistre qui assista aux opérations de Bikini en qualité d'adjoint au commandant des susdites opérations, trouvant que la bombe atomique n'avait pas donné de résultats assez concluants sur ses possibilités de destruction en cas de guerre vient de proposer à son gouvernement l'édification d'une grande ville moderne sur laquelle on pourrait expérimenter à loisir l'efficacité d'un nouvel engin de mort.

Édifier une ville nouvelle.

Quel raffinement dans la stupidité.

Mais bon sang général Kepner, à quoi bon se casser la tête, à quoi bon engloutir des milliards dans la construction de maisons modernes alors qu'il se trouve encore sur le sol de l'Europe caduque des villes que la guerre n'a même pas daigné effleurer !

Cette ville persuadez-vous en bien, se réjouirait d'un pareil honneur.

De plus, vous feriez d'une pierre deux coups en constatant les effets de l'uranium sur ses habitants.

Veuillez donc prendre bonne note de cette audacieuse suggestion, faites-la admettre à votre gouvernement et lancez au vieux Continent un appel conçu à peu près dans ces termes : On demande une ville volontaire pour servir de cobaye à la technique américaine.

Vous verrez affluer les candidatures.

Il y a encore tellement de héros ici bas. Tellement d'êtres humains disposés à se sacrifier pour le bien de l'humanité.

À mourir pour que le monde vive.

G. C.


Le Libertaire, 18 octobre 1946

ARAGON A-T-IL CAMBRIOLÉ L'ÉGLISE DE BON-SECOURS ?

C'est arrivé à Rouen ou, plus précisément à Blaneville-Bon-Secours, petite commune des environs de Rouen.

Trouvant que les calices en or et en argent massif ainsi que les colliers de pierres précieuses n'étaient pas nécessaires à la pratique du culte de la religion de Jésus-Christ - lequel comme chacun sait préconisait la pauvreté - des inconnus se sont amusés à fracturer les portes de la basilique de Bon-Secours et à rafler les susdits précieux objets.

Jusque-là, rien d'extraordinaire, rien d'alarmant.

Des individus s'aperçoivent que dans une église dorment, inutiles, des valeurs susceptibles de leur accorder le pouvoir d'achat qui leur fait défaut.

Ils s'en emparent. C'est normal, c'est légitime. Il faudrait être détraqué pour trouver à redire à cela.

Mais où l'affaire se corse, c'est lorsque des policiers amateurs(il y en a plus qu'on ne pense), s'avisent d'établir une corrélation entre ce "vol" et celui commis en 1927 par le poète Louis Aragon au préjudice de l'église de Melun et de signaler ce dernier à l'attention des enquêteurs.

Grossière, fâcheuse méprise à la vérité. Aragon est absolument incapable d'accomplir aujourd'hui un acte aussi noble, aussi grand. Entièrement soumis à la force capitaliste, il ne voudrait pour rien au monde la frustrer du moindre centime. Et d'ailleurs, lui, quand il volait, ce n'était pas dans un dessein de lucre, il volait pour voler, tout simplement.

C'était du beau lyrisme, nous en convenons.

Mais de là à oser lui faire endosser l'honneur de la paternité du cambriolage glorieux de la basilique de Bon-Secours, il y a du chemin. C'est à notre avis pousser un peu loin l'inconscience. Aragon n'a pas besoin de voler.

G.C.


Le Libertaire, 8 novembre 1946

LES GRANDES RÉSISTANCES

Mais oui, mon capitaine

Quatre longues années durant, du micro de la B.B.C. un misérable laideron du nom de Maurice Schumann déversa dans le cœur de ses compatriotes des ferments de haine féroce contre les oppresseurs nazis.

Quatre longues années durant, cette charogne abominable menaça de sanctions divines et humaines les Français qui suivraient le drapeau de Hitler, voire ceux qui ne tenteraient rien contre lui.

Quatre longues années durant, cet indécrottable pouilleux dont la vue seule éloignerait les plus sordides porcs du monde détermina par ses paroles un grand nombre de braves types à s'opposer à la brute fasciste et à se résoudre à périr.

Non pour l'idée de liberté, ce qui eût été magnifique, mais pour l'ordre-idée de patrie, pour que quelques crachats, en mal de despotisme, quelques minables galonnés dont le fameux échec du mois de juin 40 exacerbait la vanité puissent venir cultiver leur gangrène dans l'épave du quai d'Orsay.

Quatre longues années durant, confortablement installée dans un fauteuil de l'émetteur de Londres, cette créature fétide, de connivence avec la mort, sema des tombes à tous vents et fut la cause que des malheureux rendirent l'âme en célébrant cette putain de Marseillaise.

Mères, pères, enfants, compagnes de ces pauvres garçons balayés par les balles, vous toutes et vous tous dont un être chéri repose à présent sous la terre, réveillez-vous, remuez-vous, allez trouver cette ignoble canaille, allez lui demander des comptes pour ses manœuvres frauduleuses ; allez lui crier à la face qu'il n'est qu'un escroc dégoûtant.

Quatre longues années durant, il a fait des milliers de dupes ; il a persuadé des hommes généreux qu'ils se battaient pour quelque chose, alors qu'ils se battaient pour rien, puisque c'était pour la patrie ; puisque la liberté n'est pas née de leur mort ; puisque deux ans après le départ des nazis l'on peut mourir encore et de faim et de froid.

Les héros de la Résistance ont lutté pour changer de maîtres et de chaînes et non pour supprimer les maîtres et les chaînes.

Ils ont lutté pour que Schumann et ses complices puissent poser leurs sales fesses sur les bancs du Palais Bourbon.

Ils ont lutté et ils sont morts.

Alors, afin de les "venger" le leader du M.R.P. a persisté comme du temps de Londres, à vomir son venin sur les gens d'Allemagne, à leur imputer tous ses crimes.

Le comble de l'ignominie.

Capitaine Schumann, vous êtes un fumiste.

Par vos harangues captieuses, vous avez dupé vos semblables, vous les avez trompés sur les desseins réels que nourrissaient à leur égard les quelques charlatans de Londres.

Vous êtes un usurpateur.

Votre éloignement du champ de bataille vous interdisait l'initiative d'inciter le peuple de France à la révolte, de vous prétendre résistant.

Vous êtes un capitulard.

Au moment d'être bombardé sur le sol de la "doulce France" pour aider vos compatriotes, au moment de vous trouver en face de vos ennemis, vous avez reculé, vous avez cédé à la peur : soudainement, devant le vide qui vous attendait, vous vous êtes souvenu d'une vieille blessure et avez préféré retourner in England.

Dans le langage militaire, cela s'appelle désertion en présence de l'ennemi, et relève du Conseil de guerre.

Si vous aviez servi dans l'armée allemande (hypothèse plausible certes, ne vous nommez-vous pas Schumann ?) et adopté dans un semblable cas, l'attitude qui vous attire les avanies du colonel Passy, une ordure de votre espèce, tout laisse supposer que vous eussiez été précipité hors de l'avion à grands coups de bottes dans le derrière ou exécuté sur-le-champ. Alors votre charogne infecte, au lieu d'empuantir le monde serait allée dans les campagnes remplir le rôle d'un engrais.

Reste à savoir si les agriculteurs auraient admis sans protester que la dépouille putréfiée de l'horrible et puant Schumann s'élevât au rang du fumier.

Géo CÉDILLE


Le Libertaire, 6 septembre 1946

LE CHEMIN DU CALVAIRE

Toutes les personnalités notoires ont leurs porte-paroles... Thorez et ses apôtres ont L'Humanité, Front National, L'Avant-Garde, Ce Soir, etc... Blum a le Populaire, Jeunesse, Libé-Soir, etc... Francisque Gay a l'Aube, Forces Nouvelles. Herriot a l'Aurore...

Il serait anormal que Dieu n'ait pas les siens... Il les a d'ailleurs, tranquillisez-vous. Ce sont Temps présent, Témoignage Chrétien, La Croix, etc... La Croix ! Tout un poème avec son seul nom. Un journal très intéressant que nous ne saurions trop recommander à ceux qui souffrent de coliques... Un journal qui, avec une vaillance louable défend le point de vue de Dieu... C'est son droit strict... Chacun défend le point de vue qui lui semble le mieux placé...

Seulement, quelquefois La Croix exagère ; quelquefois, La Croix comble la mesure. Dans son numéro du dimanche 1er septembre par exemple. Non seulement elle comble la mesure mais encore elle cherre dans les bégonias, mais bien mieux, elle s'oublie dans la colle. Ce qui pour une croix n'est pas très convenable, croyons-nous... Elle commet l'inadvertance de reproduire la photographie d'un bon papa en train d'initier son rejeton au maniement d'une arme à feu. En vue de l'ouverture de la chasse... Cette photo produit un effet des plus réussis à quelques colonnes (cinq exactement) du pauvre Christ suspendu à son crucifix. Du pauvre Christ lequel, quelque temps avant l'accident qui devait le conduire là, disait à ses disciples : Vous ne tuerez point. Disait encore, et cela au cours du Sermon sur la montagne, que les oiseaux du ciel étaient nourris par le Père Céleste. Voilà maintenant que La Croix incite ses lecteurs à tuer les oiseaux engraissés par le Tout-Puissant...

C'est assez paradoxal, convenons-en...

Il est vrai que ce même Jésus, sur le lac Génézareth, monta dans la barque de Saint-Simon et, grâce à la vertu magique qu'il tenait de son père, pêcha force de (sic) beaux poissons...

Tellement, dit la sainte histoire, que la barque menaça dangereusement de couler...

Alors, puisque Jésus de Nazareth autorisait la pêche, il n'y a pas de raison qu'il défende la chasse... Le résultat est le même si les moyens diffèrent...

Il y a mort d'animaux...

C'est pourquoi, les honorables Chrétiens qui lisent le journal La Croix peuvent se livrer sans remords aux voluptés cynégétiques et descendre joyeusement les oisillons qui écrivent au ciel des paroles miraculeuses.

Ils n'encourront ni l'excommunication papale, ni la damnation éternelle...

Qu'ils fassent néanmoins attention de ne pas tirer trop, trop haut...

Car ils risqueraient, ce faisant, de flanquer quelques plombs dans l'aile ou... le derrière du roi du ciel et de la terre...

Et le susdit alors, qui sait, serait peut-être tenté de monter sur ses grands chevaux et de clouer La Croix au pilori...

Ce qui serait vraiment dommage...

 

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LE MONDE LIBERTAIRE
NOVEMBRE 1956


Hongrie, Soleil levant

Le Groupe surréaliste

La presse mondiale dispose de spécialistes pour tirer les conclusions politiques des récents événements et commenter la situation administrative par quoi l'ONU ne manquera pas de sanctionner la défaite du peuple hongrois. Quant à nous, il nous appartient de proclamer que Thermidor, Juin 1848, mai 1871, août 1936, janvier 1937 et mars 1938 à Moscou, avril 1939 en Espagne et novembre 1956 à Budapest, alimentent le même fleuve de sang qui sans équivoque possible, divise le monde en maîtres et en esclaves. La ruse suprême de l'époque moderne, c'est que les assassins d'aujourd'hui ont assimilé le rythme de l'histoire et que c'est désormais au nom de la démocratie et du socialisme que la mort policière fonctionne, en Algérie comme en Hongrie.

Il y a exactement 39 ans, l'impérialisme franco-britanique (qui vient de donner sa mesure en Égypte, selon ses techniques les plus éprouvées) tentait d'accréditer sa ver-sion intéressée de la révolution bolchévique, faisant de Lénine un agent du Kaiser ; le même argument est utilisé aujourd'hui par les prétendus disciples de Lénine contre les insurgés hongrois, confondus, dans leur ensemble, avec les quelques éléments fascistes qui ont dû, inévitablement, s'immiscer parmi eux. Mais en période d'insurrection, le jugement moral est pragmatique : les fascistes sont ceux qui tirent sur le peuple, aucune idéologie ne tient devant cette infamie. C'est Gallibet lui-même qui revient sans scrupule et sans honte, dans un tank à étoile rouge.

Seuls de tous les dirigeants "communistes" mondiaux Maurice Thorez et sa bande poursuivent cyniquement leur carrière de gîtons de ce Guépéou qui a décidément la peau si dure qu'il survit à la charogne de Staline.

La défaite du peuple hongrois est celle du prolétariat mondial. Quel que soit le tour nationaliste qu'ont dû prendre la résistance polonaise et la révolution hongroise, il s'agit d'un aspect circonstanciel, déterminé avant tout par les pressions colossales et forcenées de l'État ultra-nationaliste qu'est la Russie. Le principe internationaliste de la révolution prolétarienne n'est pas en cause. La classe ouvrière avait été saignée à blanc, dans sa totalité en 1871, par les Versaillais de France. À Budapest, face aux Versaillais de Moscou, la jeunesse - par delà tout espoir rebelle au dressage stalinien - lui a prodigué un sang qui ne peut manquer de prescrire son cours propre à la transformation du Monde.

Le Groupe surréaliste

Anne Bédouin ; Robert Benayoun ; Adrien Dax ; André Breton, Yves Ellequet, Charles Flamant ; Louis Janover ; Jean-Jacques Lebel ; Georges Goldfayn ; José Pierre ; Nora Mitrani ; Gérard Legrand ; André Pieyrre de Mandiargues ; Benjamin Perret ; Bernard Roger ; Jacques Sautes ; Jacques Senelier ; Jean-Claude Silbermann ; Jean Schuster.

 

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LE MONDE LIBERTAIRE
NOVEMBRE 1966


Les surréalistes
et la révolution sociale

Jean Rollin

André Breton est mort. Aragon est vivant... C'est un double malheur pour la pensée honnête (Une du Monde Libertaire paru en novembre 1966)

Silence ! il n'est pas de solution hors de l'amour (André Breton, avril 1929)

Pour ceux, qui à notre époque, abordent pour la première fois le surréalisme sans connaître les créateurs du mouvement, sans les avoir jamais rencontrés, la première sensation ressentie est celle du rire.

Un rire qui est celui que l'on ressent devant une évidence telle que l'on se trouve confondu de ne l'avoir pas reconnue plus tôt. Pareille à la Lettre volée de Poë, l'innocence première du surréalisme sera sa propre barrière vis-à-vis des gens sérieux et des chercheurs. Car, lorsque l'on connaît cette évidence là, il n'est plus besoin de fouiller dans l'enchevêtrement des moyens d'expression pour créer. Cette innocence, innocence sans laquelle il ne saurait y avoir d'appréhension affective de l'œuvre d'art et qui nous quitte au soupçon d'un piège (La clé des champs), est pour Breton et ses amis le synonyme de l'amour. C'est cette passionnante ouverture à pleins bras sur la vie, cette croyance en l'Homme et en lui seul, débarrassé de toute obligation extérieure, qui permit au surréalisme de changer complètement la vie.

C'est une terre ferme, aujourd'hui plus que jamais, mais avec ce qu'il faut d'insolence pour ridiculiser l'intellectualisme. Aucune compromission n'étonne aujourd'hui. Que ce soient les douteuses déclarations d'un Steinbeck, face au Viêt-nam, les faux fuyants d'un Camus envers l'Algérie ou la "destinée" d'un Malraux, de l'Espagne au Gaullisme. Rien n'a plus d'importance, car on sait que jamais le surréalisme ne trahira, que la signature de Breton au bas d'un manifeste sera toujours garante de sécurité intellectuelle, un gage de pureté.

Breton et ses amis apparaissent, vis-à-vis de qui ne les connaît pas personnellement, comme ceux qui peuvent se permettre de rire, parce que jamais l'ombre d'une compromission n'a pu leur être reprochée. L'intransigeance qu'on leur reproche habituellement fait maintenant figure de vigilance visant à conserver intact un des seuls mouvements totalement propres de notre époque.

La lutte incessante pour la culture, qui fut celle de Breton, devait amener le mouvement à se placer au-dessus de toute critique, chaque prise de position en face de telle ou telle œuvre, ou mouvement, ou tentative, faisant alors jugement indiscutable et sans réplique. Il est impossible de ne pas être surréaliste à un moment ou à un autre, si l'on se réclame de la révolte et de la remise en question de tous les systèmes sociaux existants.

Breton écrit dans La claire tour : Où le surréalisme s'est pour la première fois reconnu, bien avant de se définir à lui-même et quand il n'était encore qu'association libre entre individus rejetant spontanément et en bloc les contraintes sociales et morales de leur temps, c'est dans le miroir noir de l'anarchisme. Anarchie ! ô porteuse de flambeaux !

Qu'ils s'appellent non plus Tailhade, mais Baudelaire, Rimbaud, Jarry, que tous nos jeunes camarades libertaires devraient connaître comme tous ils devraient connaître Sade, Lautréamont, le Schwob des Paroles de Monelle.

Pourquoi une fusion organique n'a-t-elle pu s'opérer, à ce moment, entre éléments anarchistes proprement dits et éléments surréalistes ? J'en suis encore, vingt-cinq ans après, à me le demander... Les surréalistes ont vécu avec la conviction que la révolution sociale étendue à tous les pays ne pouvait manquer de promouvoir un monde libertaire (d'aucun disent d'un monde surréaliste, mais c'est le même). Tous au départ, en jugèrent ainsi y compris ceux - Aragon, Éluard - qui par la suite, ont déchu de leur idéal premier jusqu'à faire dans le stalinisme une carrière enviable (aux yeux des hommes d'affaires)... On sait assez quel impitoyable saccage a été fait de ces illusions durant le deuxième quart de ce siècle. Par une affreuse dérision, au monde libertaire dont on rêvait, s'est substitué un monde où la plus servile obéissance est de rigueur, où les droits les plus élémentaires sont déniés à l'Homme, où toute vie sociale tourne autours du policier et du bourreau. Comme dans tous les cas où un idéal humain en arrive à ce comble de corruption, le seul remède est de se retremper dans le grand courant sensible où il a pris naissance, de remonter aux principes qui lui ont permis de se constituer. C'est au terme même de ce mouvement, aujourd'hui plus nécessaire que jamais, qu'on rencontrera l'anarchisme et lui seul... Cette conception d'une révolte et d'une générosité indissociables l'une de l'autre et, n'en déplaise à Albert Camus, illimitables l'une comme l'autre, les surréalistes aujourd'hui la font leur, sans réserves. Dégagée des brumes de mort de ce temps, ils la tiennent pour la seule capable de faire resurgir, à des yeux d'instant en instant plus nombreux. La claire tour qui sur les flots domine !

Les surréalistes seuls n'ont jamais senti le besoin de se justifier. Breton, dans un texte attaquant Albert Camus, disait : Le mot alibi est affreux, il est du vocabulaire de la répression. Il n'y a que les imbéciles qui ont besoin qu'on s'explique sur une attitude aussi claire que celle qu'ont adoptée les surréalistes.

André Breton, pour qui la poésie, la révolte (en fait toute forme de création), se résumait dans le mot amour, auquel il a donné sa vraie valeur à une époque où le sentiment est sans cesse ramené à son niveau le plus bas, est certainement un des hommes les plus marquants de notre temps.

Jean Rollin

 

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LE LIBERTAIRE - 12 OCTOBRE 1951


Surréalisme et anarchisme

Déclaration préalable

Le Groupe surréaliste

La liberté est le seul mot qui m'exalte encore ! André Breton

Surréalistes, nous n'avons cessé de vouer à la trinité : État-travail-religion une exécration qui nous a souvent amenés à nous rencontrer avec les camarades de la Fédération Anarchiste. Ce rapprochement nous conduit, aujourd'hui, à nous exprimer dans Le Libertaire. Nous nous en félicitons d'autant plus que cette collaboration nous permettra, pensons-nous, de dégager quelques unes des grandes lignes de force communes à tous les esprits révolutionnaires.

Nous estimons qu'une large vision des doctrines s'impose d'urgence. Celle-ci n'est possible que si les révolutionnaires examinent, ensemble, tous les problèmes du socialisme dans le but, non d'y trouver une confirmation de leurs idées propres, mais d'en faire surgir une théorie susceptible de donner une impulsion nouvelle à la Révolution sociale. La libération de l'Homme ne saurait, sous peine de se nier aussitôt, être réduite aux seuls plans économique et politique, mais elle doit être étendue au plan éthique (assainissement définitif des rapports des hommes entre eux). Elle est liée à la prise de conscience par les masses de leurs possibilités révolutionnaires et ne peut à aucun prix mener à une société où tous les Hommes, à l'exemple de la Russie, seraient égaux en esclavage (1).

Irréconciliables avec le système d'oppression capitaliste, qu'il s'exprime sous la forme sournoise de la "démocratie" bourgeoise et odieusement colonialiste ou qu'il prenne l'aspect d'un régime totalitaire nazi ou stalinien, nous ne pouvons manquer d'affirmer une fois de plus notre hostilité fondamentale envers les deux blocs. Comme toute guerre impérialiste, celle qu'ils préparent pour résoudre leurs conflits et annihiler les volontés révolutionnaires n'est pas la nôtre. Seule peut en résulter une aggravation de la misère de l'ignorance et de la répression. Nous n'attendons que de l'action autonome des travailleurs l'opposition qui pourra l'empêcher et conduire à la subversion, au sens de refonte absolue, du monde actuel. Cette subversion, le surréalisme a été et reste le seul à l'entreprendre sur le terrain sensible qui lui est propre. Son développement, sa pénétration dans les esprits ont mis en évidence la faillite de toutes les formes d'expression traditionnelle et montré qu'elles étaient inadéquates à la manifestation d'une révolte consciente de l'artiste contre les conditions matérielles et morales imposées à l'homme. La lutte pour le remplacement des structures sociales et l'activité déployée par le surréalisme pour transformer les structures mentales, loin de s'exclure, sont complémentaires. Leur jonction doit hâter la venue d'un âge libéré de toute hiérarchie et de toute contrainte.

Le Groupe Surréaliste

Jean-Louis Bédouin ; Robert Benayoun

; André Breton ; Roland Brudieux ; Adrien Dax ; Guy Doumayrou ; Jacqueline et Jean-Pierre Duprey ; Jean Ferry ; Georges Goldfayn ; Alain Lebreton ; Gérard Legrand ; Jehan Mayoux ; Benjamin Perret ; Bernard Roger ; Anne Seghers ; Jean Schuster ; Clovis Trouille et leurs camarades étrangers actuellement à Paris

(1) Ainsi que je le remarquais déjà dans mes tracts, la formule selon laquelle, dans la Russie de Staline, Tous les hommes seraient égaux en esclavage ne me paraît pas très heureuse puis qu'elle omet de faire entrer en ligne de compte la classe bureaucratique, qui remplit exactement la place de la bourgeoisie dans les sociétés occidentales.

Commentaires : entre 1947 et janvier 1953, 31 billets, articles ou déclarations seront édités dans le Libertaire, par les signataires du textes présentés ci-dessus.

 

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LE MONDE LIBERTAIRE - MAI 1977

Jacques Prévert
Un poète libertaire

Maurice Joyeux

La poésie est partout comme Dieu est nulle part ! Jacques Prévert

Jacques Prévert est mort ! Toute une partie de notre existence active ou intellectuelle, défile devant nos yeux lorsqu'on évoque le souvenir du poète qui enchanta notre jeunesse et qui, une fois l'âge venu, nous rappela que le bourgeois, le curé et le militaire restaient les ennemis de notre émancipation. Car, au contraire de ces intellectuels de gauche qui encombrent le carrefour Saint-Germain, Jacques Prévert était resté fidèle aux idées de sa jeunesse. Et lui, qui avec des mots simples avait fait voler en éclat le corset à l'aide duquel les classiques enserraient la poésie, se servait de ces mêmes pour clamer son espoir et ses colères !

Pour les hommes de ma génération, tout commença avec Prévert. Juin 1936 : Quarante ans déjà ! Dans les usines que nous occupions, des saltimbanques dépenaillés qui, comme nous contestions nos patrons, contestaient tous les bourgeois respectables, venaient interpréter pour nous un poète inconnu : Jacques Prévert. Une poésie tendre et baroque, un théâtre d'avant-garde, des pièces récitées par des cœurs profonds, chantant la misère des travailleurs, un cinéma qui maintenant parlait, tels furent les liens qui unirent les jeunes travailleurs et le poète !

Son langage faisait sauter les verrous imposés par la syntaxe, et cette révolte contre l'académisme correspondait à l'esprit qui animait une jeunesse qui faisait connaissance avec le plein-air et qui d'auberge en auberge allait parcourir les routes du monde à la recherche de la solidarité, de la liberté, de sa raison d'exister. Puis ce fut la guerre, la fin des illusions. Pendant l'occupation, une édition ronéotypée de ses poèmes circulera clandestinement dans les lycées et dans les facultés. Les hommes qui, avec lui, avaient fait partie du groupe Octobre envahissaient les tréteaux des théâtres, les plateaux du cinéma, faisaient connaître aux gens du métier ses œuvres restées confidentielles, et, par leur talent consacrèrent Prévert et tous ceux qui avaient travaillé, avant la guerre, à le faire recevoir par le grand public.

À la libération, Paroles obtint un succès considérable bien qu'ignoré par une partie de la critique, choquant les puristes par son esprit provocant. Prévert est alors l'anti-bourgeois, l'anti-conformiste, l'anti-intellectualiste, l'anti-politicard. À une jeunesse enthousiaste, il apporte ce mouvement qui est le sel de la terre. Naturellement, le cinéma, le théâtre , la radio le monopoliseront quelques temps, mais en dehors de ses films dont les titres sont dans toutes les mémoires, la bourgeoisie intellectuelle qu'il a fortement étrillée restera réservée. C'est l'époque où nous l'avons connu, d'abord à la Fontaine des Quatre saisons, puis au gala du groupe Louise Michel au Moulin de la Galette. C'est par lui que nous connûmes un certains nombre d'artistes : les Garçons de la Rue, Jean Yanne, d'autres encore qui firent le succès de nos Fêtes annuelles.

Approcher Prévert ne décevait pas ! Il était l'homme de sa littérature. Contrairement à beaucoup, il saura vieillir en restant lui-même et en conservant cette fougue, cette chaleur, que le succès dégrade. Je l'entends encore crier dans le téléphone sa réprobation pour un article que j'avais publié dans La Rue sur Teilhard de Chardin et qu'il trouvait trop indulgent. Prévert n'aimait pas les curés, qu'ils soient de droite ou de gauche, ce qui n'empêchera pas certains d'entre eux de se réclamer de lui, bien sûr ! Cette simplicité narquoise on la retrouve tout entière dans ce morceau qui est bien de sa manière :

Autrefois, les ânes étaient tout à fait sauvages, c'est-à-dire qu'ils mangeaient quand ils avaient faim, qu'ils buvaient quand ils avaient soif et qu'ils couraient dans l'herbe quand ça leur faisait plaisir.

Prévert qui fut la tendresse, mais une tendresse lucide, nous a quittés ! La critique, y compris celle qui faisait la moue devant son œuvre, a beaucoup parlé de lui. Elle a fait un effort méritoire pour ne pas dire ce qu'il était et ce petit con de Kahn, s'est particulièrement distingué à la télévision dans cet exercice de style. Prévert était un poète libertaire au sens large du mot, son influence sur la génération de l'immédiat après-guerre fut considérable. C'est son souffle qui, en partie, poussa la jeunesse universitaire sur les barricades du Boulevard Saint-Michel. L'histoire, cette vieille catin qui une fois qu'ils sont morts aime les poètes qui refusent de marcher dans les clous , poussera Jacques Prévert vers ces sentiers verdoyants que cet ancêtre des écologistes aimait tant. Loin des bruits de l'Olympe il y retrouvera Vilon, Saint-Amant, Baudelaire, Couté Breton et quelques autres. Loin de la quincaillerie littéraire qu'on vend quai Conti, il sera en bonne compagnie pour attendre les générations de jeunes qui viendront périodiquement boire à sa source.

Maurice Joyeux

Prévert - Biographie

Quand je ne serai plus, ils n'ont pas fini de déconner.
Ils me connaîtront mieux que moi-même. Jacques Prévert

Né avec le siècle à Neuilly-sur-Seine, dans un milieu de petits bourgeois trop dévots, dont il ne cessera de moquer les obsessions et les convenances, Jacques Prévert sera l'aîné des trois enfants qu'auront Suzanne Catusse et André Prévert. Il se passionnera dès son plus jeune âge pour la lecture et le spectacle. À 15 ans, après son certificat d'études, il entreprend des petits boulots. Incorporé en 1920, il rejoint son régiment. Là, il forme un trio d'amis avec Roro, un garçon boucher d'Orléans, et Yves Tanguy qui sera envoyé peu après en Tunisie. Prévert, quant à lui partira pour Istanbul où il fera la connaissance de Marcel Duhamel. De retour à Paris en 1922, Jacques s'établira au 54 rue du Château qui sera bientôt le point de rencontre du mouvement surréaliste auquel participent Desnos, Malkine, Aragon, Leiris, Artaud sans oublier le chef de file André Breton. Prévert finira par prendre position contre l'autoritarisme du "Maître". Un peu plus tard, il prendra ses distances avec le Parti communiste auquel il n'adhérera jamais.

Sa vie durant, il défendra les faibles, les opprimés, les victimes, avec une générosité bourrue mais toujours discrète. Avec Prévert, un univers à part se crée fuyant l'ordre voulu par dieu et les "contre-amiraux" (l'une des nombreuses figures sociales qu'il tournait en dérision).

En 1933, le groupe de théâtre Octobre dont il fait partie, prend part à l'Olympiade du théâtre, à Moscou, obtenant un premier prix qui ne sera jamais remis...

Depuis longtemps, Prévert écrit, participant à des créations collectives, mais de plus en plus, souvent avec son frère Pierre, il produit les scénarios de quelques-uns des sommets poétiques du cinéma français : Le crime de Monsieur Lange (1935) pour Jean Renoir, Quai des brumes (1935), Drôle de drame (1937), Le jour se lève (1939), Les visiteurs du soir (1941), Les enfants du paradis (1944), Les portes de la nuit (1946), tous pour Marcel Carné. Enfin, La bergère et le ramoneur (1953) sera repris par Paul Grimault pour donner naissance, en 1979, à un dessin animé absolument fantastique intitulé Le roi et l'oiseau. Ses textes suscitent l'image et ses dialogues sont époustouflants de naturel, de justesse et d'humour.

Rayé des contrôles de l'armée en 1939, il quitte Paris l'année suivante et descend vers le sud s'établissant à la Tourette-sur-Loup, où Joseph Kosma, le photographe Trauner et bien d'autres encore le rejoignent pour travailler à des réalisations de films.

Jacques Prévert écrit aussi de fabuleux poèmes en prose qu'il donne à son ami Kosma qui les met en musique pour Agnès Capri, Marianne Oswald, Juliette Gréco, les Frères Jacques ou encore Yves Montand pour ne citer que les plus célèbres. Les Paroles de Prévert seront réunies, pour la première fois, en 1945 par René Bertelé. Bien que certains libraires avaient prophétisé que ça n'intéresse que quelques jeunes gens de Saint-Germain-des-Prés, l'ouvrage est accueilli comme une immense bouffée d'oxygène dans le climat littéraire d'après la libération et est réédité à 5.000 exemplaires dans la semaine suivant le jour de sa publication.

La deuxième guerre mondiale finie, Prévert revient à Paris. Ses poèmes sont sur toutes les lèvres ou dans le pli d'un collage, avec un parfum de bonheur nostalgique et de liberté retrouvée. Prévert restera toute sa vie d'un antimilitarisme à toute épreuve et son pacifisme ne souffrira aucun compromis.

Jacques Prévert s'éteindra auprès de sa femme Janine en 1977 à Omonville-la-Petite.

Curieusement, c'est ce révolté qui avait en sainte horreur les institutions que la république des lettres allait couronner en baptisant de son nom quelques collèges et lycées et en le faisant entrer, à partir de 1992, dans l'illustre collection - sur papier bible ! - de la Pléiade.

Jacques Prévert devenu un classique ? On a du mal à s'y faire.

 

 

 

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Publié dans Anar

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