Increvables anarchistes - VOLUME 6 - Espagne libertaire - ( 2 ème partie )

Publié le par Mailgorn Gouez

Increvables anarchistes

VOLUME 6

( 2 ème partie )
Espagne libertaire,
la révolution sociale contre le fascisme


Le Monde Libertaire - Décembre 1976

La contre-révolution
"communiste"
La Tchéka en Espagne
John Mac Govern

La Tchéka, police politique communiste, fut instituée en novembre 1917 par le pouvoir bolchevik russe afin d'anéantir toute révolte contre les nouveaux dictateurs. Supprimée sous cette dénomination en 1922, elle n'en demeurait pas moins et fit beaucoup parler d'elle en Espagne, pendant la guerre civile, par ses arrestations, assassinats et tortures de militants révolutionnaires.

Le parti communiste espagnol, petite organisation aux maigres effectifs avant 1936, profita de l'aide militaire soviétique pour se développer et investir les rouages de l'État renaissant. Sous les ordres de l'Internationale communiste, ses serviteurs voulaient à tout prit éviter la révolution sociale pour servir les intérêts de l'URSS, désireuse de conclure avec le gouvernement britannique une alliance militaire. Dès lors, il s'agissait de "défendre la démocratie" et pour cela l'élimination des anarchistes de la CNT-FAI et des marxistes du POUM importait plus que la victoire sur les fascistes.

Déjà en mars et avril 1937, des arrestations d'anarchistes à Bilbao et des tentatives de désarmer les éléments révolutionnaires eurent lieu. Essais qui se soldèrent, le 27 avril, par des affrontements armés entre anarchistes et communistes en Catalogne. Mais c'est après les événements de Barcelone (début mai 1937), où la bataille s'engagea entre les forces populaires et les gardes d'assaut gouvernementaux appuyés par les communistes, que la répression tchékiste s'installa avec la nomination d'un communiste comme chef de la police de Barcelone.

Les premières victimes seront les membres du POUM : Andres Nin, ancien ministre de la Justice dans le gouvernement catalan et secrétaire général de ce mouvement, accusé d'être un espion fasciste, fut arrêté, emmené à Madrid et exécuté. D'autres suivirent, anarchistes ou militants de l'aile gauche de l'UGT ; citons pour exemples les camarades Berneri, Barbieri, Aris, Rua... L'Espagne antifasciste n°7, du 30 novembre 1937, décrivait ainsi la Tchéka : Cette organisation policière clandestine a pour but d'éliminer, par tous les moyen, les ennemis de la néfaste politique moscoutaire ; et ces ennemis, bien entendu, il ne faut pas les chercher chez les fascistes, mais chez les révolutionnaires ennemis de toutes les dictatures. Elle a acquis une puissance extraordinaire, d'autant plus qu'elle jouit aujourd'hui de l'impunité totale, voire de la protection de la police officielle, dont le représentant à Barcelone est le senor Burillo, membre du Parti, qui a eu de lourdes responsabilités dans la chute de Tolède. Son état-major se trouve au Consulat même de l'URSS sous les ordres du Consul Antonov Ovsenko. Placé immédiatement sous les ordres du Consul, le chef de la Tchéka à Barcelone est un certain Alfred Herz, secondé par un nommé Hermann (et par) plusieurs agents de la police officielle ... Ce service est certainement beaucoup mieux organisé que la police du Gouvernement. Elle possède un fichier complet (qui pourrait servir de modèle à celui de l'État) auquel est jointe une liste noire des personnages les plus dangereux pour la mauvaise cause du Parti Communiste.

Le texte ci-dessous est composé d'extraits du compte rendu d'une mission d'information (qui eut lieu fin novembre 1937) menée, entre autres, par le député écossais Mac Govern (membre de l'Independent Labour Party, scission d'extrême gauche du Parti travailliste britannique). La totalité du compte rendu a été traduite et a paru dans La Révolution prolétarienne du 25 janvier 1938 sous le titre La terreur communiste en Espagne. Que ces quelques lignes puissent se graver dans nos mémoires et nous servir pour l'avenir.


Groupe Sacco-Vanzetti

À la Prison modèle

Le dimanche 28 novembre, nous allâmes à la Prison modèle de Barcelone, et présentâmes nos autorisations au directeur de la prison des hommes. Il fut très courtois et nous conduisit chez le médecin de la prison. On nous apprit qu'il y avait dans cette prison 1.500 prisonniers, dont 500 antifascistes, 500 fascistes et 500 délinquants de droit commun.

C'était dimanche, et l'heure des visites, aussi nous nous trouvâmes en présence de 500 à 600 visiteurs demandant à entrer afin de voir leurs amis. Comme il convient, c'était l'aile gauche de la prison qui était attribuée aux prisonniers de gauche ! Nous entrâmes dans une grande salle par une immense porte de fer de 6 mètres de large sur 3,5m de haut. Les prisonniers avaient appris que nous allions venir et nous firent une chaude réception.

La difficulté était que c'était à qui nous parlerait le premier des brutalités qu'il avait endurées de la part de la Tchéka, avant d'être entré dans cette prison-ci. Un prisonnier italien nous fit une remarquable description des tortures qui lui avaient été infligées dans une cellule souterraine. Il fut attaché au mur, les mains au-dessus de la tête, avec deux gardes à ses côtés, baïonnette au canon, pendant qu'un jeune officier de la Tchéka tenait des papiers de la main gauche et de la main droite un revolver dirigé sur sa poitrine. L'officier de la Tchéka le soumit à un interrogatoire du 3è degré prétendant qu'il avait de faux papiers, le sommant de dire où certains de ses camarades pourraient être trouvés, le menaçant de le tuer et de jeter son corps dans un égout qui passait dans la cellule. Cet Italien fut soumis à cette torture, durant 5 à 6 heures chaque fois, avant d'être finalement transféré à la Prison modèle.

Challaye et moi-même interrogeâmes également un Français, qui appartenait auparavant à l'armée française, et qui avait abandonné sa situation pour venir en Espagne combattre le fascisme. Il avait été nommé officier dans l'armée espagnole gouvernementale et avait combattu sur le front de Madrid pendant plus de 5 mois. La seule raison pour laquelle il se trouvait dans la prison modèle, était qu'il avait franchement exprimé son opinion sur le Komintern et les méthodes de la Tchéka. Il me donna l'impression d'un homme splendide. Il ressentait comme un outrage effroyable d'avoir été gardé en prison pendant plus de 4 mois ; il insistait sur ceci : Qu'on me fasse un procès si j'ai commis quelque faute ; sinon qu'on me rende ma liberté !

Il y avait également un bon nombre de ces prisonniers qui avaient été blessés au cours des combats contre Franco, et cependant on les gardait en prison sous le prétexte qu'ils étaient des alliés de Franco ! Notre délégation fut spécialement bien accueillie par les prisonniers du POUM, et nous passâmes une heure dans la cellule de Gironella. Plusieurs prisonniers étaient d'ailleurs incarcérés dans cette même cellule. C'était une véritable Internationale de prisonniers que cette prison. Il y en avait de France, de Grèce, d'Allemagne, d'Italie, d'Autriche, de Belgique, de Hollande, de Suisse et d'Amérique autant que d'Espagne. Tous ces prisonniers nous pressèrent de faire connaître les brutalités de la Tchéka, avec ses tortures, son "troisième degré" et ses meurtres des militants socialistes combattant en Espagne.

Lorsque nous décidâmes de quitter l'aile antifasciste de la prison, il y eut un rush spontané de tout le monde vers la porte. Les prisonniers chantèrent deux hymnes de la CNT, puis l'Internationale, et terminèrent avec des vivats à l'adresse de la CNT, de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI) et du POUM. Le délégué de l'ILP fut spécialement l'objet de la reconnaissance internationale ; enfin il y eut des cris de : À bas la Tchéka du Komintern ! et à son adresse, de violents sifflets.

C'était une vue très émouvante que celle de ces 500 prisonniers antifascistes, la plupart jeunes, qui remplissaient les galeries, les escaliers et la grande salle, le poing fermé, l'œil brillant, la tête rejetée en arrière en une attitude de défi. Notre dernière vision fut celle de centaines d'hommes applaudissant, de l'autre côté de l'immense porte de fer. Cette porte de fer était pour nous comme le symbole de la Tchéka du Komintern. C'est par des moyens pareils qu'elle entend supprimer le mouvement révolutionnaire en Espagne afin de substituer au mot d'ordre de Pouvoir ouvrier celui de Démocratie bourgeoise. L'Internationale communiste et son organisation d'assassins sont en train de faire naître contre eux une haine formidable. Un jour, la tempête éclatera et détruira leur effroyable gangstérisme. Ce sera un désastre pour tous ceux qui y auront participé. ...

À la prison secrète de la Tchéka

Notre dernière visite fut pour la prison secrète de la Tchéka à la place Junta : Adraine Bonanova. Nous avions été avisés de l'existence de cette prison par plusieurs bons camarades. ... Lorsque nous eûmes monté les marches qui mènent à la prison, nous trouvâmes le chemin barré par deux gardiens, armés de fusils et baïonnette au canon. Nous présentâmes notre autorisation du directeur des prisons et du ministre de la Justice pour visiter les prisons et un mot fut envoyé à l'intérieur. Alors un officier apparut, qui regarda nos autorisations avec un mépris évident Il nous informa qu'il ne recevait pas d'ordres du directeur des prisons ou du ministre de la Justice, car ce n'étaient pas là ses patrons. Nous lui demandâmes alors qui était son patron, et il nous donna une adresse, celle du quartier général de la Tchéka. Son refus de nous permettre de visiter la prison et les prisonniers était total et définitif ...

Nous allâmes donc au quartier général de la Tchéka, Puerta del Angel 24. Nous entrâmes dans une cour et par un couloir dans une pièce intérieure qui avait toute l'apparence d'un lieu de détention. Nous remarquâmes qu'il y avait sur la table un grand nombre de livres de propagande russes et de journaux communistes, et aucune autre sorte de livres ou de journaux.

Après un court délai, une jeune femme entra, qui nous demanda ce que nous voulions. Elle ne nous cacha pas qu'elle savait qui nous étions, et qu'on l'avait prévenue, de la prison, que nous étions en train de venir. Elle prit les pièces qui nous autorisaient à visiter les prisons. Ensuite apparurent deux jeunes hommes dont ni l'un ni l'autre n'étaient espagnols. Notre interprète qui connaît un grand nombre de langues et de pays fut convaincu par leur accent que l'un était Russe et l'autre Allemand.

Le Russe nous informa que nous ne pouvions ni voir l'intérieur de la prison ni causer avec les prisonniers. Je répondis que nous avions des autorisations du directeur des prisons et du ministre de la Justice et nous demandâmes si notre interlocuteur était plus puissant que le gouvernement, en ajoutant que si on nous refusait l'entrée, nous serions obligés, comme de juste, d'en tirer des conclusions.

John Mac Govern

 


--------------------------------------------------------------------------------

Le Monde Libertaire - Été 1997

Contre-révolution
stalinienne à Barcelone
René Berthier

Les événements de mai 1937 à Barcelone sont exemplaires à plus d'un titre. Ils se réduisent à une idée principale : comment le stalinisme a utilisé l'antifascisme pour liquider la révolution sociale.

Pour réaliser cet objectif, il était indispensable de liquider le mouvement anarcho-syndicaliste. Mais à ce moment-là, ce mouvement, qui avait impulsé un vaste mouvement de collectivisations dans l'industrie, les transports, l'agriculture, était trop puissant, trop populaire pour être attaqué de front. Il fallait commencer par l'isoler en s'en prenant au POUM, petit parti marxiste mais qui était sur des positions révolutionnaires, dans lequel se trouvaient quelques trotskistes (1).

L'occasion était trop belle. En Allemagne, Staline avait fait le lit du nazisme en sacrifiant le parti communiste allemand pour liquider la social-démocratie. Tout mouvement se réclamant de la classe ouvrière non contrôlé par Moscou devait être liquidé. Staline menait une campagne contre les "hitléro-trotskistes" ; le POUM fut donc dans la ligne de mire des communistes espagnols, qui exigeaient de façon lancinante sa dissolution. Ils firent en sorte d'éliminer Andrès Nin du gouvernement de la généralité de Catalogne, le 13 décembre 1936, avec sinon la complicité, du moins l'accord de la direction de la CNT, qui ne sembla pas se rendre compte que cela, ajouté à d'innombrables autres manœuvres, contribuait à isoler la Confédération chaque fois un peu plus et à la rendre plus vulnérable face au stalinisme.

Les staliniens avaient déjà réussi à éliminer les militants du POUM de toute responsabilité dans l'UGT : or celle-ci était, avant sa prise en main par les staliniens, un allié naturel de la CNT... à condition qu'il y eût dedans des éléments suffisamment radicaux pour favoriser cette alliance. Ainsi, lorsque la CNT obtint que les deux partis marxistes se retirent de la généralité en laissant la place à la seule UGT, c'est en fait le parti communiste qu'elle avait face à elle. L'UGT, que les communistes contrôlaient, était littéralement devenue l'organisation de la petite bourgeoise et du patronat (2). Les événements de mai 37 sont donc exemplaires de l'incompréhension de la direction confédérale à saisir les rapports de force, à comprendre la nature réelle du stalinisme et son rôle contre-révolutionnaire, alors que la masse des travailleurs soutenait la CNT.

Communisme espagnol ?

Les communistes espagnols représentaient peu de chose avant la guerre civile, et ne purent se développer qu'en attirant à eux la paysannerie aisée opposée à la collectivisation, la petite bourgeoisie, beaucoup de fonctionnaires de police, des militaires. L'épine dorsale du mouvement communiste espagnol, soutenu par Moscou, offrait son expérience organisationnelle à des couches sociales dont les intérêts coïncidaient, à ce moment-là, avec les intérêts de la politique internationale de Staline. Ce dernier ne pouvait accepter l'idée d'une révolution prolétarienne se développant en dehors de son contrôle et sur des bases radicalement différentes de la révolution russe. En participant au gouvernement et en pratiquant le noyautage des instances de pouvoir, les communistes acquirent donc une puissance hors de proportion avec leur base sociale. Les communistes, soutenus par la petite bourgeoisie nationaliste catalane, s'exprimaient ouvertement contre les collectivisations ce qui est un paradoxe curieux, sachant qu'en Russie ils avaient imposé la collectivisation forcée de l'agriculture avec la violence la plus inouïe, faisant des millions de morts...

En octobre 1936, un communiste est nommé ministre du ravitaillement, poste précédemment tenu par un anarchiste. Les comités ouvriers de ravitaillement, mis en place par les anarchistes et qui fonctionnaient efficacement, sont dissouts. La distribution de l'alimentation, assurée par le système de la vente directe des produits et organisée par les comités des syndicats, est remise au commerce privé. Les prix augmentent, provoquant la pénurie. Le mécontentement de la population monte, mais les communistes accusent les anarchistes.

Les forces de police - garde civile et gardes d'assaut - avaient été dissoutes et remplacées par des patrouilles de contrôle. Mais la police sera rapidement reconstituée, contrôlée par les staliniens. Le même processus s'était passé, le 10 octobre 1936, avec la militarisation des milices, dont les communistes étaient de chauds partisans. La Batalla du 1er mai 1937 décrit la composition sociale et le mode de recrutement de la police contrôlée par les communistes : ils ont concentré en Catalogne une partie de la formidable armée de carabiniers, qui avait été créée dans des buts contre-révolutionnaires, en la recrutant parmi les éléments du parti communiste dépourvus d'éducation politique, parmi les ouvriers n'appartenant à aucune idéologie, et même parmi les petits-bourgeois déclassés, ayant perdu toute confiance dans le rétablissement de leur position.

Une offensive est lancée contre la liberté d'expression. La censure devient de plus en plus importante, y compris la censure politique. Un meeting CNT-POUM est interdit le 26 février 1937 à Tarragona.

Le 26 mars 1937 les libertaires s'opposent à un décret qui dissout les patrouilles de contrôle, qui interdit le port d'armes par les civils et l'affiliation politique ou syndicale des gardes et des officiers de police, et qui dissout les conseils d'ouvriers et de soldats, ce qui équivalait à la liquidation du pouvoir réel de la Confédération, élément moteur des milices, maîtresse de la rue et des usines. De fait, les patrouilles de contrôle ne rendent pas leurs armes, au contraire, les militants sortent dans la rue et désarment les forces de police régulières, qui résistent ; des coups de feu sont échangés. La mesure de suppression des patrouilles de contrôle avait été prise en accord avec les conseillers anarchistes de la Généralité, qui furent critiqués par leur base et retirèrent leur appui au décret. La crise sera résolue par la formation d'un nouveau gouvernement, identique au précédent. Les affrontements armés continuent.

Les faits

La provocation du 3 mai 1937 fut donc l'aboutissement d'une longue série d'escarmouches dont l'objectif était, pour les staliniens, la liquidation de la révolution sociale, la liquidation des libertaires comme force hégémonique dans la classe ouvrière catalane, la restauration du pouvoir de la bourgeoisie dûment "drivée" par les conseillers techniques du GPU (3). Que se passa-t-il ce jour-là ? Le lundi 3 mai 1937 la police communiste tente de prendre le contrôle du central téléphonique de Barcelone, qui est sous contrôle CNT-UGT, mais dont la majorité des employés est à la CNT.

Les miliciens présents se saisissent de leurs armes et résistent violemment, avec succès. Une heure plus tard les miliciens de la FAI et des membres des patrouilles de contrôle arrivent en renfort. Les usines s'arrêtent. Les armes sortent des cachettes. Les barricades s'élèvent. L'insurrection s'étend à toute la ville. Le gouvernement -avec ses représentants anarchistes !- est en fait assiégé par la force populaire. Il s'agit d'une authentique riposte spontanée à une provocation stalinienne. Le comité régional de la CNT et de la FAI se contente d'exiger la destitution de Rodriguez Sala, communiste, commissaire à l'ordre public de Barcelone. Comme si Sala pouvait être quoi que ce soit en dehors des forces qui se trouvaient derrière lui. Comme le 19 juillet 1936 lorsque les fascistes ont tenté de prendre le pouvoir, ce sont, à la base, les comités de défense confédéraux CNT-FAI qui organisèrent la contre-offensive populaire, mais cette fois contre l'avis de la direction de la CNT.

Le lendemain, mardi 4 mai, la bataille fait rage toute la journée. La rapidité de la réaction des miliciens de la CNT-FAI et du POUM contre la police a été stupéfiante, autant qu'a été terrible l'acharnement de la police noyautée par les communistes. Cette crise révèle un conflit aigu à l'intérieur même du camp républicain. Le sort de la révolution sociale était en jeu. Pendant que les prolétaires se battent dans la rue contre la réaction intérieure au camp républicain, les états-majors marchandent : il faut former un nouveau gouvernement. Les dirigeants de l'UGT et de la CNT appellent à cesser le feu. Les ministres anarchistes du gouvernement central appuient cette initiative, mais Companys, président de la généralité, refuse de renvoyer Rodriguez Sala.

Garcia Oliver, ministre anarchiste du gouvernement central, dirigeant de la CNT mais aussi de la FAI, fait un discours ridicule au nom de l'unité antifasciste, appelle à déposer les armes : Tous ceux qui sont morts aujourd'hui sont mes frères, je m'incline devant eux et je les embrasse, y compris sans doute les staliniens et les policiers. Oliver accrédite ainsi l'idée que la bataille qui a eu lieu n'était qu'un accident de parcours dans le camp républicain, alors qu'elle était un authentique combat de classe, le projet des communistes étant de rétablir tous les attributs de l'ordre bourgeois : propriété privée, pouvoir centralisé, police, hiérarchie. Il évacue l'objectif de cette bataille, qui se résumait dans l'alternative : poursuite de la révolution sociale ou restauration de l'État bourgeois.

Dans la nuit du 4 au 5 mai, les marchandages au palais de la généralité continuent. Les communistes veulent grignoter un peu plus de pouvoir aux comités ouvriers et doivent affronter les travailleurs en armes. Leur objectif : écraser définitivement la révolution. Force est de constater que les dirigeants anarchistes sont dépassés par les événements. À la radio, ils se succèdent tous pour appeler les combattants à déposer les armes : Garcia Oliver, Federica Montseny, tous deux CNT et FAI, et les autres. Companys exige comme préalable à tout accord que les travailleurs se retirent de la rue.

Le lendemain, mercredi 5 mai, la bataille est plus violente encore que la veille. La Gare de France, occupée par les anarchistes, est prise par la garde civile ; les employés de la centrale téléphonique se rendent aux gardes d'assaut. Le gouvernement catalan démissionne. Les divisions anarchistes du front proposent de venir à Barcelone, mais le comité régional de la CNT leur annonce qu'on n'a pas besoin d'elles... Le soir, de nouveaux appels demandent aux ouvriers de quitter les barricades et de rentrer chez eux. Le mécontentement grandit dans les rangs de la CNT-FAI. De nombreux militants déchirent leur carte.

Une partie importante des jeunesses libertaires, de nombreux comités et groupes de base dans les entreprises et les quartiers s'opposent à l'attitude conciliatrice et à courte vue de la direction du mouvement libertaire catalan.

Les Amis de Durruti proposent la formation d'une junte révolutionnaire qui devait remplacer la généralité.

Le POUM devait être admis dans cette junte car il s'est placé du côté des travailleurs. Ils réclament la socialisation de l'économie, la dissolution des partis et des corps armés qui ont participé à l'agression, le châtiment des coupables. Ces positions sont dénoncées par le comité régional de la CNT. Le groupe sera plus tard exclu de la CNT.

Les Amis de Durruti n'étaient pas, malgré leur nom, des survivants des groupes Los Solidarios ou Nosotros dont Durruti avait fait partie.

C'était un petit groupe formé d'irréductibles hostiles à la militarisation des milices, à la participation de la CNT au gouvernement, et dirigé par les Faïstes Carreno, Pablo Ruiz, Eleuterio Roig et Jaime Balius. Accusé d'être à la traîne du POUM et d'être constitué d'anarchistes bolchévisés, ce groupe eut un faible impact et son existence fut courte, car il ne se manifeste plus après l'été 37. Cela ne retire rien au fait que certaines (pas toutes, loin s'en faut) des positions qu'il prit à un certain moment aient pu être dignes d'être prises en considération.

Les critiques qu'il faisait à l'encontre de l'appareil dirigeant de la CNT n'étaient en effet pas infondées. Par exemple, le Comité national de la CNT, lors d'une conférence des délégués le 28 mars 1937, demanda la soumission de tous les organes de presse de la Confédération aux directives du Comité national. La proposition ne fut adoptée qu'à une voix de majorité. La minorité décida de ne pas tenir compte du vote. Il est incontestable qu'il s'était développé une couche de dirigeants spécialisés à la CNT, sans aucun contrôle de la base, et une hiérarchisation autoritaire de l'organisation, y compris à la FAI.

La direction du POUM dans cette affaire n'est elle-même pas exempte de critique. Andrès Nin tente de freiner l'ardeur des militants ; un curieux appel du comité exécutif du POUM propose à la fois de se débarrasser de l'ennemi et d'amorcer une retraite. Le 5 mai aura été le point culminant de la bataille. Le matin, le gouvernement est démissionnaire, le soir il se reforme. Berneri, une des figures de l'opposition révolutionnaire, est assassiné par les communistes, ainsi qu'un autre militant anarchiste italien, Barbieri.

Le matin du 6 mai, on constate un certain flottement chez les combattants, déçus et désorientés par l'attitude de la direction régionale de la CNT. Bientôt les barricades abandonnées sont réoccupées. La direction de la CNT renouvelle ses appels au calme. La lutte est terminée mais personne ne retourne au travail, les combattants restent sur place.

Dans la nuit du 6 au 7 mai, les dirigeants de la CNT-FAI réitèrent leurs propositions : retrait des barricades, libération des prisonniers et des otages. Le matin du 7, le gouvernement accepte les propositions de cessez-le-feu.

L'échec du mouvement insurrectionnel marquera le début d'une régression terrible des acquis des premiers mois de la révolution. L'emprise du stalinisme, s'appuyant sur les couches sociales les plus hostiles à la révolution dans le camp républicain, s'affirmera. Les assassinats de militants révolutionnaires par les staliniens redoubleront. Dès l'été 1937 les troupes du communiste Lister entreront en Aragon pour tenter de liquider par la terreur les collectivités agricoles libertaires et les remettre aux anciens propriétaires. L'adhésion des masses paysannes aux collectivisations était telle que la tentative de Lister se heurta à un échec cuisant.

Ni vous ni nous n'avons lancé les masses de Barcelone dans ce mouvement. Il n'a été qu'une réponse spontanée à une provocation du stalinisme. C'est maintenant le moment décisif pour faire la révolution. Ou bien nous nous mettons à la tête du mouvement pour détruire l'ennemi intérieur ou bien le mouvement échoue et nous serons détruits. Il faut choisir entre la révolution ou la contre-révolution. C'était l'alternative proposée par le POUM, dans la nuit du 3 mai, refusée par la direction de la CNT, et rapportée par Julian Gorkin (4).

Si c'était à refaire...

Ce serait cependant une grave erreur d'aborder la question en termes de "trahison" de la direction de la CNT par rapport à ses objectifs. Le bilan serein et non dogmatique de l'action de la confédération et des positions de ses dirigeants pendant la guerre civile reste encore à faire chez les libertaires. Il faut garder à l'esprit que la révolution espagnole n'était pas la révolution russe. On peut considérer cette dernière comme l'ultime révolution du XIXè siècle en termes de moyens techniques mis en œuvre. La révolution espagnole a été la première du XXè siècle, avec l'utilisation des blindés, de l'aviation, de la radio, etc. Elle a été le terrain d'entraînement de l'Allemagne hitlérienne pour la Seconde Guerre mondiale.

En Russie, l'État était en déliquescence, toutes les forces sociales opposées à la révolution étaient en état de dissolution. La société russe tout entière était en état de dissolution, après plusieurs années d'une guerre terrible. C'est cette situation qui a permis à un petit groupe d'hommes - quelques milliers en 1917 - de prendre le pouvoir. L'extrême degré d'organisation et de discipline de ce petit groupe d'hommes ne peut à lui seul expliquer l'efficacité de son action, ce qui ne retire rien au génie stratégique de Lénine, en tout cas au début.

La société espagnole ne présentait pas ce caractère de déliquescence. Les forces sociales en présence étaient précisément caractérisées et ancrées dans leur mode de vie. La bourgeoisie espagnole, et en particulier la bourgeoisie catalane, était puissante, influente. Des classes intermédiaires nombreuses faisaient tampon et épousaient d'autant plus les idées de la classe dominante qu'elles craignaient la prolétarisation. Une telle situation n'existait pas en Russie.

La révolution prolétarienne en Espagne a dû faire face à des adversaires autrement plus redoutables que ceux auxquels les révolutionnaires russes se sont affrontés, car les puissances capitalistes occidentales, après la Première Guerre mondiale, étaient elles aussi épuisées par la guerre, et les corps expéditionnaires qu'elle envoyait, étaient minés par les désertions. Les libertaires espagnols ont dû affronter à la fois les fascistes, les staliniens et les républicains. Ça fait beaucoup.

La révolution russe a eu lieu à une période d'effondrement général, où les puis-sances, au plan international, susceptibles de la combattre étaient elles-mêmes épui-sées par quatre années d'une guerre terrible. La révolution espagnole au contraire a eu lieu à une période de montée en puissance de forces réactionnaires d'une puissance jamais vue - nazisme allemand, fascisme mussolinien - qui a soutenu sans réserve de ses armes le fascisme espagnol. Parmi ces forces réactionnaires figurait le stalinisme, dont les marxistes révolutionnaires qui accusaient la CNT de tous les maux sont sinon directement, du moins intellectuellement responsables.

Si les libertaires l'avaient décidé, ils auraient pu aisément liquider les communistes en mai 37, et le comité régional, dans une certaine mesure, avait raison de dire qu'il n'avait pas besoin de dégarnir les divisions anarchistes du front (5). Les miliciens de Barcelone et de la région, les ouvriers insurgés, les comités de défense des faubourgs auraient largement suffi à la tâche. Mais la situation se serait limitée à la Catalogne, car à Madrid la CNT ne dominait pas. La direction de la CNT ne voulait pas risquer de se retrouver seule face à une coalition fascisto-stalino-républicaine. Par ailleurs, spéculer sur un phénomène d'entraînement dans la classe ouvrière espagnole, qui dans un grand élan d'enthousiasme, aurait soutenu les libertaires catalans, était un risque que la Confédération n'a pas voulu prendre. L'Espagne aurait éclaté en plusieurs blocs antagonistes, devenant une proie facile pour les franquistes. C-M Lorenzo a sans doute raison de dire qu'un triomphe de l'anarchisme espagnol entraînant l'effondrement de la légalité républicaine aurait provoqué à coup sûr contre lui la formation d'une coalition internationale allant de l'Union soviétique (suppression de toute aide en armes et en munitions) aux États occidentaux démocratiques (reconnaissance immédiate du gouvernement fasciste, blocus économique) (6). Le mouvement ouvrier international, et en particulier le mouvement ouvrier français largement influencé par les staliniens, auraient-ils soutenu une révolution anarchiste en Espagne qui se serait opposée par les armes aux communistes espagnols ?

Certes, les libertaires se sont de toute façon trouvés face à une coalition fascisto-stalino-républicaineY La question, dans ces conditions -qu'il est facile de poser soixante ans après-, est : est-ce qu'il ne valait pas mieux tenter le coup ? Il est facile, lorsqu'on vit constamment en plein délire d'identification avec la révolution russe, comme dit Carlos Semprun-Maura, lorsqu'on traîne un schéma de révolution qui se limite à la prise du Palais d'Hiver, de reprocher aux libertaires espagnols de ne pas l'avoir fait.

On peut, aujourd'hui, reprocher aux libertaires d'avoir fait une mauvaise analyse à la fois de la nature du stalinisme et de celle du républicanisme bourgeois. On est, aujourd'hui, confondu par leur naïveté (7) : ils sont les seuls à avoir joué honnêtement le jeu de l'antifascisme. Ils étaient les seuls authentiques antifascistes. Ils étaient les seuls dont l'objectif prioritaire réel était la liquidation du fascisme en Espagne sans pré-conditionner cet objectif à leur monopole du pouvoir. Au nom de l'unité antifasciste, la CNT, majoritaire en Catalogne, a accepté dans tous les organes de décision une représentation infiniment moindre que celle correspondant à ses effectifs réels, en gage de sa bonne foiY

Les libertaires ont fait, tragiquement et à leurs dépens, la preuve que l'antifascisme sans la révolution sociale n'a aucun sens. Ils ont démontré que la liquidation du fascisme ne peut pas se faire avec l'alliance avec un autre fascisme Ble stalinismeB, ni avec la bourgeoisie républicaine.

C'est une leçon qui vaut encore aujourd'hui.

René Berthier

(1) Le POUM (parti ouvrier d'unification marxiste), fondé en 1935, avait entre 3.000 et 5.000 adhérents avant la guerre civile (1 million pour la CNT). Qualifié à tort de trotskiste, y compris par les trotskistes d'aujourd'hui (qui l'ont un peu récupéré, surtout depuis le film de Ken Loach), il avait rompu avec Trotski et la IVe Internationale. L'attitude de la CNT par rapport au POUM s'explique en partie parce que les relations entre les deux organisations n'avaient jamais été bonnes, Joaquin Maurin ayant accusé la Confédération de tous les maux.

(2) Il y eut même des grèves opposant des ouvriers de la CNT et leur patron de l'UGT, ou des affrontements armés entre paysans collectivistes de la CNT et des petits propriétaires de l'UGT...

(3) L'"aide" soviétique, payée au prix fort par les républicains espagnols, était conditionnée à la présence de "conseillers" militaires soviétiques qui installèrent une tchéka qui procéda à l'exécution d'innombrables militants révolutionnaires.

(4) La preuve a posteriori que les anarchistes auraient pu sans difficulté liquider physiquement les communistes dès mai 37 se trouve dans les événements de mars 1939, à Madrid, lors desquels la CNT réalisa ce qu'elle aurait peut-être dû faire dès le début. Le 2 mars, Negrin fait un véritable coup d'État et met des communistes à tous les commandement militaires importants. La CNT décida alors de régler ses comptes avec le stalinisme en écrasant les troupes communistes. Du 5 au 12 mars 1939, le IVe corps d'armée anarchiste (150.000 hommes) commandé par Cipriano Mera, écrasa les Ier, IIe et IIIe corps d'armée communistes (350.000 hommes). Selon des témoignages oraux, tous les officiers communistes au-dessus du grade de sergent furent exécutés. La nature de classe du parti communiste espagnol est bien décrite dans ces propose de C-M Lorenzo : Il semble qu'il se produisit alors un véritable effondrement du Parti communiste. La masse innombrable de gens qui avaient adhéré à ce parti par haine de la Révolution, par peur, par amour de l'"ordre", par opportunisme politique, par arrivisme, n'avait aucune formation idéologique véritable, aucune connaissance du marxisme. Tous ces gens abandonnèrent le Parti dès qu'ils le virent en mauvaise posture et les communistes se retrouvèrent tels qu'ils étaient au début de la Guerre civile une poignée de cadres sans prise réelle sur la population. Le Parti communiste eut à la faveur des circonstances un gonflement absolument artificiel ; ce fut un organisme monstrueux aux pieds d'argile. C-M Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, Seuil.

(5) C-M Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, éditions le Seuil, p. 267.

(6) Solidaridad obrera du 21 janvier 1937 évoque en termes lyriques l'arrivée, la veille, du premier bateau soviétique débarquant farine, sucre et beurre, quelque temps après que les communistes catalans aient provoqué la pénurie et le renchérissement des produits alimentaires en liquidant les comités ouvriers de ravitaillement (7 janvier), fournissant le prétexte d'accuser les anarchistes d'être les responsables de la pénurie : Tout un peuple vibrait à cause de la signification profondément humaine de la première visite d'un autre peuple. La sensibilité rendait tribut à la solidarité. Ce messager du prolétariat russe a apporté en Espagne quelques tonnes de produits alimentaires, offrande de ses femmes aux nôtres, aimables caresses des tout petits d'Orient aux enfants d'Ibérie..., etc. Le quotidien de la CNT aurait pu préciser que ces produits étaient achetés au prix fort et à prix d'or aux Soviétiques, de même que le seront les armes, pour la plupart anciennes, livrées à l'Espagne et distribuées de façon très sélective.

(7) Cité par C-M Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, p. 266, Le Seuil. Cf. également J. Gorkin, Les communistes contre la révolution espagnole, Belfond, p. 59-60.

 

--------------------------------------------------------------------------------

Le Monde Libertaire - Décembre 1993

La colonne Durruti
Carl Einstein

L'éloge posthume de Durruti qui suit est dû à la plume de Carl Einstein, un écrivain allemand qui combattit dans la Colonne Durruti en 1936. Ce texte avait été rédigé pour la radio de la CNT-FAI, Radio Barcelone, et publié dans le Deutscher Informationsdienst der CNT-FAI, Barcelone 1936 par Herman Rüdiger, un anarchiste allemand chargé de l'information, H-M Enzersberger qui cite cette brochure dans la bibliographie de son livre Le bref été de l'anarchie, Paris 1973, ne fait pas état de ce texte de l'écrivain allemand.

Carl Einstein (né à Neuwied en Allemagne, en 1885, mort en France en 1940) était écrivain et historien de l'art. C'est un des représentants les plus importants, et parmi les moins connus en France, du mouvement expressionniste allemand. Il a fait connaître l'art africain en Allemagne (Negerplastik, 1915), le cubisme et la peinture de Picasso. Il a écrit une œuvre révolutionnaire pour la compréhension des arts plastiques et de la peinture : L'An du siècle (1926). En 1928, il est venu s'établir en France, précédant la vague d'émigration allemande de 1933. Il a fondé avec Georges Bataille et Michel Leiris la revue Documents qui parut en 1929 et 1930. Autodidacte en révolte perpétuelle contre toutes les Institutions et les pouvoirs, il prit part à la guerre d'Espagne dans les rangs anarchistes. Réfugié dans le Midi pour échapper aux nazis, il s'est suicidé en 1940. L'extrait de la préface d'Abel Paz à son livre Un anarchiste espagnol, Durruti, paru dans le Monde Libertaire nE 934 du 25 novembre 1993, nous offre l'occasion de publier cet hommage de Carl Einstein à Buenaventura Durruti.

M. S. Rollin

Notre colonne apprit la mort de Durruti dans la nuit. On parla peu. Sacrifier sa vie va de soi pour les camarades de Durruti. Quelqu'un dit à mi-voix : C'était le meilleur de nous tous. D'autres crièrent dans la nuit : Nous le vengerons. La consigne du lendemain fut : Venganza (vengeance).

Durruti, cet homme extraordinairement objectif et précis, ne parlait jamais de lui, de sa personne. Il avait banni de la grammaire le mot moi, ce terme préhistorique. Dans la colonne Durruti, on ne connaît que la syntaxe collective. Les camarades enseigneront aux écrivains à changer la grammaire pour la rendre collective. Durruti avait eu l'intuition profonde de la force anonyme du travail. Anonymat et communisme ne font qu'un. Le camarade Durruti vivait à des années-lumière de toute cette vanité des vedettes de gauche. Il vivait avec les camarades, il luttait en compagnon. Son rayonnement était le modèle qui nous animait. Nous n'avions pas de général ; mais la passion du combat, la profonde humilité face à la Cause, la Révolution, passaient de ses yeux bienveillants jusqu'à nos coeurs qui ne faisaient qu'un avec le sien, lequel continue à battre pour nous dans les montagnes. Nous entendrons toujours sa voix ; Adelante, adelante. Durruti n'était pas un général, il était notre camarade. Cela n'est pas décoratif, mais dans cette colonne prolétarienne, on n'exploite pas la Révolution, on ne fait pas de publicité. On ne pense qu'à une chose : la victoire et la Révolution.

Cette colonne anarcho-syndicaliste est née au sein de la Révolution. C'est elle qui est sa mère. Guerre et Révolution ne font qu'un pour nous. D'autres auront beau jeu d'en parler en termes choisis ou d'en discuter dans l'abstrait. La Colonne Durruti ne connaît que l'action, et nous sommes ses élèves. Nous sommes concrets tout simplement et nous croyons que l'action produit des idées plus claires qu'un programme progressif qui s'évapore dans 1a violence du Faire.

La Colonne Durruti se compose de travailleurs, des prolétaires venus des usines et des villages. Les ouvriers d'usine catalans sont partis en guerre avec Durruti, les camarades de la province les ont rejoints. Les agriculteurs et les petits paysans ont abandonné leurs villages, torturés et avilis par les fascistes, ils ont passé l'Ebre de nuit. La Colonne Durruti a grandi avec le pays qu'elle a conquis et libéré. Elle était née dans les quartiers ouvriers de Barcelone, aujourd'hui elle comprend toutes les couches révolutionnaires de Catalogne et d'Aragon, des villes et des campagnes. Les camarades de la Colonne Durruti sont des militants de la CNT-FAI. Nombre d'entre eux ont payé de peines de prison pour leurs convictions. Les jeunes se sont connus aux Juventudes Libertarias.

Les ouvriers agricoles et les petits paysans qui nous ont rejoints sont les mères et les fils de ceux qui sont encore réprimés là-bas. Ils regardent vers leurs villages. Nombre de leurs parents, pères et mères, frères et sœurs ont été assassinés par les fascistes. Les paysans regardent vers la plaine, dans leurs villages, avec espoir et colère. Mais ils ne combattent pas pour leur hameau ni pour leurs biens, ils se battent pour la liberté de tous. Des adolescents, presque des enfants, se sont enfuis chez nous, des orphelins dont les parents avaient été assassinés. Ces enfants se battent à nos côtés. Ils parlent peu, mais ils ont vite compris bien des choses. Le soir au bivouac, ils écoutent les plus âgés. Certains ne savent ni lire ni écrire. Ce sont les camarades qui leur apprennent.

La Colonne Durruti reviendra du champ de bataille sans analphabètes. Elle est une école.

La Colonne n'est organisée ni militairement ni de façon bureaucratique. Elle a émergé de façon organique du mouvement syndicaliste. C'est une association social-révolutionnaire, ce n'est pas une troupe. Nous formons une association des prolétaires asservis et qui se bat pour la liberté de tous. La Colonne est l'œuvre du camarade Durruti, qui a déterminé son esprit et encouragé sa liberté d'être jusqu'au dernier battement de son cœur. Les fondements de la Colonne sont la camaraderie et l'autodiscipline. Le but de son action est le communisme, rien d'autre.

Tous, nous haïssons la guerre, mais tous nous la considérons comme un moyen révolutionnaire. Nous ne sommes pas des pacifistes et nous nous battons avec passion. La guerre - cette idiotie complètement dépassée - ne se justifie que par la Révolution sociale. Nous ne luttons pas en tant que soldats, mais en tant que libérateurs. Nous avançons et prenons d'assaut, non pour conquérir de la propriété mais pour libérer tous ceux qui sont réprimés par les capitalistes et les fascistes. La Colonne est une association d'idéalistes qui ont une conscience de classe. Jusqu'à présent, victoires et défaites servaient au capital qui entretenait des armées et des officiers pour assurer et agrandir son profit et sa rente. La Colonne Durruti sert le prolétariat. Chaque succès de la Colonne entraîne la libération des travailleurs, quel que soit l'endroit où la Colonne a vaincu.

Nous sommes des communistes syndicalistes, mais nous savons l'importance de l'individu ; cela veut dire : chaque camarade possède les mêmes droits et remplit les mêmes tâches. Il n'y en a pas un au-dessus de l'autre, chacun doit développer et donner un maximum de sa personne. Les techniciens militaires conseillent, mais ne commandent pas. Nous ne sommes peut-être pas des stratèges, mais certainement des combattants prolétariens. La Colonne est forte, c'est un facteur important du front, car elle est constituée d'hommes qui ne poursuivent qu'un seul but depuis longtemps, le communisme, parce qu'il se compose de camarades organisés syndicalement depuis longtemps et travaillant de façon révolutionnaire. La Colonne est une communauté syndicaliste en lutte.

Les camarades savent qu'ils luttent cette fois-ci pour la classe laborieuse, non pour une minorité capitaliste, l'adversaire. Cette conviction impose à tous une autodiscipline sévère. Le milicien n'obéit pas, il poursuit avec tous ses camarades la réalisation de son idéal, d'une nécessité sociale.

La grandeur de Durruti venait justement de ce qu'il commandait rarement, mais éduquait continuellement. Les camarades venaient le retrouver sous sa tente quand il rentrait du front. Il leur expliquait le sens des mesures qu'il prenait et discutait avec eux. Durruti, ne commandait pas, il convainquait. Seule la conviction garantit une action claire et résolue. Chez nous, chacun connaît la raison de son action et ne fait qu'un avec elle. Chacun s'efforcera donc à tout prix d'assurer le succès à son action. Le camarade Durruti nous a donné l'exemple.

Le soldat obéit parce qu'il a peur et qu'il se sent inférieur socialement. Il combat par frustration. C'est pour cela que les soldats défendent toujours les intérêts de leurs adversaires sociaux, les capitalistes. Ces pauvres diables du côté fasciste nous en livrent le pitoyable exemple. Le milicien se bat avant tout pour le prolétariat, il veut la victoire de la classe ouvrière. Les soldats fascistes se battent pour une minorité en voie de disparition, leur adversaire, le milicien pour l'avenir de sa propre classe. Le milicien est donc plus intelligent que le soldat. C'est un idéal et non la parade au pas de l'oie qui règle la discipline de la Colonne Durruti.

Où que pénètre la Colonne, on collectivise. La terre est donnée à la communauté, les prolétaires agricoles, d'esclaves des caciques qu'ils étaient, se métamorphosent en hommes libres. On passe du féodalisme agraire au libre communisme. La population est soignée, nourrie et vêtue par la Colonne. Quand la Colonne fait halte dans un village, elle forme une communauté avec la population. Jadis cela s'appelait Armée et Peuple ou plus exactement l'armée contre le peuple. Aujourd'hui, cela s'appelle prolétariat au travail et en lutte, tous deux forment une unité inséparable. La milice est un facteur prolétaire, son être, son organisation sont prolétaires et doivent le rester. Les milices sont les représentantes de la lutte de classe. La révolution impose à la Colonne une discipline plus sévère que ne le pourrait n'importe quelle militarisation. Chacun se sent responsable du succès de la révolution sociale. Celle-ci forme le contenu de notre lutte qui restera déterminée par la dominante sociale. Je ne crois pas que des généraux ou un salut militaire puissent nous enseigner une attitude plus fonctionnelle. Je suis sûr de parler dans le sens de Durruti et des camarades.

Nous ne nions pas notre vieil antimilitarisme, notre saine méfiance contre le schématisme militaire qui n'a apporté jusqu'ici des avantages qu'aux capitalistes. C'est justement au moyen de ce schématisme militaire qu'on a empêché le prolétaire de se former en tant que sujet et qu'on l'a maintenu dans l'infériorité sociale. Le schématisme militaire avait pour but de briser la volonté et l'intelligence du prolétaire. Finalement, et en dernier lieu, nous luttons contre les généraux mutins. Le fait de la rébellion militaire prouve la valeur douteuse de la discipline militaire. Nous n'obéissons pas aux généraux, nous poursuivons la réalisation d'un idéal social qui fait sa part à la formation maximale de l'individualité prolétaire. La militarisation, par contre, était un moyen jusqu'alors populaire d'amoindrir la personnalité du prolétaire. Nous accomplirons tous et de toutes nos forces les lois de la Révolution. La base de notre Colonne, ce sont notre confiance réciproque et notre collaboration volontaire. Le fétichisme du commandement, la fabrication de vedettes, laissons cela aux fascistes. Nous restons des prolétaires en armes, qui se soumettent volontairement à une discipline fonctionnelle.

On comprend la Colonne Durruti si l'on a saisi qu'elle restera toujours la fille et la protection de la Révolution prolétarienne. La Colonne incarne l'esprit de Durruti et celui de la CNT-FAI. Durruti continue à vivre dans notre Colonne. Elle garantit son héritage dans la fidélité. La Colonne lutte avec tous les prolétaires pour la victoire de la Révolution.

Honneur à notre camarade tombé au combat.

Honneur à Durruti.

Carl Einstein

 


--------------------------------------------------------------------------------

Le Monde Libertaire - Mai/juin 1986

Principes et enseignements
des collectivisations
Gaston Leval

Ce texte a été presque entièrement repris par l'auteur dans son livre en français Espagne 36 sauf ce passage. Ce dernier a été traduit par F. Mintz pour la brochure de Noir et Rouge, La collectivisation dans l'Espagne révolutionnaire, 1963, revue en 1986 par le traducteur.

La rédaction

Tout ce qui par témoignage direct ou indirect a été exposé dans le livre : Né Franco, né Stalin, le colletivita anarchiche espagnole nella lotta contro Franco e la reazione staliniana, aide à la compréhension des enseignements suivants que j'ai formulés en synthèse comme sujet de méditation.

1. Le principe juridique des collectivités était entièrement "nouveau". Ce n'était ni le syndicat ni la mairie au sens traditionnel du mot et non plus la commune du Moyen-âge. Toutefois, elles étaient plus proches de l'esprit communal que de l'esprit syndical. Les collectivités auraient pu souvent s'appeler communautées, comme c'est le cas pour celle de Binefar et constituaient vraiment un tout dans lequel les groupes professionnels et corporatifs, les services publics, les échanges, les fonctions municipales, restaient subordonnées, dépendant de l'ensemble, tout en jouissant de l'autonomie dans leurs structure, dans leur fonctionnement interne, dans l'application de leurs buts particuliers.

2. Malgré leur détermination, les collectivités étaient pratiquement des organisations libertaires communistes, qui appliquaient la règle de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoin, soit par la quantité de ressources matérielles assurées à chacun là où l'argent était aboli, soit au moyen du salaire familial là où l'argent a été maintenu. La méthode technique différait, mais le principe moral et les résultats pratiques étaient les mêmes. Cette pratique était en effet sans exception dans les collectivités agraires ; peu fréquente au contraire dans les collectivisations et socialisations industrielles, la vie de la ville étant plus complexe et le sentiment de sociabilité moins profond.

3. La solidarité portée à un degré extrême était la règle générale des collectivités agraires. Non seulement le droit de tous à la vie était assuré, mais dans les fédérations mères s'établissaient toujours plus le principe de l'appui mutuel avec le fond commun dont jouissaient les villages moins favorisés par la nature. À Castellon, on établit dans ce but la Caisse de compensation. Dans le domaine industriel, cette pratique semble avoir commencé à Hospitalet, dans les Chemins de fer catalans et plus tard elle fut appliquée à Alcoy. Elle aurait été plus générale si l'arbitrage avec les autres partis n'avait pas empêché de socialiser ouvertement dès les premiers jours.

4. Une conquête d'une énorme importance a été le droit de la femme à la vie, quelques fussent ses fonctions sociales. Dans la moitié des collectivités agraires, le salaire qui lui était attribué était inférieur à celui de l'homme, dans l'autre moitié équivalent ; la différence s'expliquait en tenant compte que la femme célibataire vit rarement seule.

5. De même les enfants ont vu leur droit reconnu spontanément : non comme une aumône accordée par l'État, mais bien comme l'exercice d'un droit que nul ne pensait à nier. En même temps, les écoles leur ont été ouvertes jusqu'à 14 ou 15 ans : seule façon d'éviter que les parents ne les envoient travailler avant l'âge, et pour rendre l'instruction réellement générale.

6. Dans toutes les collectivités agraires d'Aragon, de Catalogne, du Levant, de Castille, d'Andalousie et d'Estrémadure, il y a eu pour règle spontanée de constituer des groupes de travailleurs presque toujours fixés dans des zones précises et qui se partageaient les cultures ou les terres. Egalement spontanée a été la réunion des délégués élus par ces groupes avec le délégué local de l'agriculture dans le but d'orienter le travail général.

7. En plus de ces réunions et d'autres analogues des groupes spécialisés, des réunions de la collectivité avaient lieu sous forme spontanée également (assemblées hebdomadaires, bi-mensuelles ou mensuelles). On s'y prononçait sur l'activité des conseillers nommés par elles, sur les cas spéciaux et les difficultés imprévus. Tous les habitants, hommes et femmes qu'ils fussent ou non producteurs de biens de consommation, intervenaient et déterminaient les accords pris. Souvent même les individualistes pouvaient se prononcer et voter.

8. Dans la collectivisation de la terre, les modifications les plus importantes ont été : l'augmentation du machinisme et de l'irrigation, l'extension de la polyculture, la plantation d'arbres de toutes espèces. Dans l'élevage des bestiaux : la sélection et la multiplication des espèces, leur adaptation aux conditions du milieu, du climat, de l'alimentation, etc., et la construction sur une vaste échelle d'étables, de porcheries et de bergeries collectives.

9. On étendait continuellement l'harmonie dans la production et la coordination des échanges, de même que l'unité dans le système de répartition. L'unification communale se complétait avec l'unification régionale, d'où la Fédération nationale était élue. À la base, la commune organisait l'échange. Exceptionnellement la commune isolée la pratiquait, mais sur autorisation de la fédération qui prenait note des échanges et pouvait les interrompre s'ils causaient un préjudice à l'économie générale. Cela arriva pour une collectivité isolée de Castille, qui ne vendait pas le blé pour son compte mais envoyait le client à l'office du blé à Madrid. En Aragon, la Fédération des collectivités, fondée en janvier 37, et dont la résidence centrale se trouvait à Caspe, commença à coordonner les échanges entre toutes les communes de la région, ainsi qu'à appliquer l'appui mutuel. La tendance à l'unité s'était faite plus claire avec l'adoption d'une carte de producteur unique, et d'une carte de consommateur également unique, qui impliquait la suppression de toutes les monnaies, locales ou non, suivant la résolution prise au congrès constitutif de février 37.

La coordination des échanges avec les autres régions et de la vente à l'extérieur s'améliorait toujours davantage. Dans le cas de bénéfices dus aux différences de change, ou à l'obtention de prix supérieurs aux prix de base déjà excédentaires, la Fédération régionale les employait pour aider les collectivités les plus pauvres. La solidarité dépassait le circuit communal.

10. La concentration industrielle tendait à se généraliser dans toutes les villes. Les petites usines, les ateliers anti-économiques disparurent. Le travail se rationalisa avec un objectif et une forme hautement sociale aussi bien dans les industries d'Alcoy que dans celles d'Hospitalet, dans les transports urbains de Barcelone que dans les collectivités d'Aragon.

11. La socialisation commençait souvent avec la répartition (à Sagorbe, Granollers, et différents villages d'Aragon). Dans certains cas, nos camarades arrachèrent à la municipalité des réformes immédiates (municipalisation des loyers, de la médecine à Elda, Benicarlo, Castellon, Alcaniz, Caspe, etc.)

12. L'enseignement progressa avec une rapidité jusqu'alors inconnue. L'immense majorité des collectivités et des municipalités plus ou moins socialisées a construit une ou plusieurs écoles. Chacune des collectivités de la Fédération du Levant avait son école au début de 1938.

13. Le nombre de collectivités augmentait continuellement. Le mouvement, né avec plus d'élan en Aragon, avait gagné dans les campagnes une partie de la Catalogne, prenant un élan extraordinaire, surtout dans le Levant, et ensuite en Castille, dont les réalisations ont été, selon des témoins responsables, peut-être supérieures à celles du Levant et de l'Aragon. L'Estrémadure et la partie de l'Andalousie que les fascistes tardèrent à conquérir - spécialement la province de Jaen - ont eux aussi leurs collectivités. Chaque région ayant les caractéristiques propres à son agriculture et à son organisation locale.

14. Dans nos enquêtes, j'ai rencontré seulement deux insuccès : celui de Boltana et celui d'Ainsa, au nord de l'Aragon. Le développement du mouvement et les adhésions qu'il recevait peut s'exprimer par ces faits : en février 1937 la région d'Angues avait 36 collectivités. Elle en avait 57 en juin de la même année. Nous manquons de chiffres exacts sur le nombre de collectivités créés dans toutes l'Espagne. Me basant sur les statistiques incomplètes du congrès de février en Aragon et sur les notes recueillies durant mon séjour prolongé dans cette région, je peux affirmer qu'il y en avait au moins 400. Celles du Levant étaient de 500 en 1938. Nous devons y ajouter celles des autres régions.

15. Les collectivités se sont complétées en certains lieux avec d'autres formes de socialisations. Le commerce se socialisa après mon passage à Caragente. Alcoy vit surgir une coopérative de consommation syndicale de production. D'autres collectivités s'agrandirent : Tomarite, Alcolea, Rubielas de Mora, Clanda, Pina, etc.

16. Les collectivités n'ont pas été l'œuvre exclusive du mouvement libertaire. Bien qu'elles appliquèrent des principes juridiques nettement anarchistes, elles étaient souvent la création spontanée de personnes éloignées de ce mouvement. La plus grande partie des collectivités de Castille et d'Estrémadure ont été l'œuvr

e de paysans catholiques et socialistes, inspirés ou non par la propagande de militants anarchistes, isolés.

Malgré l'opposition officielle de leur organisation, beaucoup de membres de l'UGT sont entrés dans les collectivités ou les ont organisées et aussi des républicains sincèrement désireux de réaliser la liberté et la justice.

17. Les petits propriétaires étaient respectés. Les cartes de consommateurs faites aussi pour eux, le compte courant qui leur était ouvert, les résolutions prises à leur égard l'attestent. On les empêchait seulement d'avoir plus de terres qu'ils n'en pouvaient cultiver, et d'exercer le commerce individuel. L'adhésion aux collectivités était volontaire ; les individualistes y adhéraient seulement quand ils étaient persuadés des résultats meilleurs du travail en commun.

Les principaux obstacles aux collectivités furent...

- La coexistence de couches conservatrices, des partis et des organisations qui les représentaient : républicains de toutes tendances, socialistes de droite et de gauche (Largo Caballero et Prieto), communistes staliniens, souvent poumistes (Avant d'être expulsé par le gouvernement de la Généralité, le POUM ne fut pas réellement un parti révolutionnaire. Il le devint quand il se trouva contraint à l'opposition. En juin 1937, un manifeste distribué par la section aragonaise du POUM attaquait les collectivités). L'UGT constituait l'instrument principal utilisé par ces différents politiciens.

- L'opposition de certains petits propriétaires (paysans, catalans et pyrénéens).

- La crainte manifestée même par quelques membres des collectivités que, la guerre terminée, le gouvernement ne détruise ces organisations. Cette peur fit hésiter même beaucoup de ceux qui n'étaient pas réellement réactionnaires et des petits propriétaires qui, sans cela, se seraient décidés à adhérer aux collectivités.

- La lutte active contre les collectivités, qui n'était pas l'action évidemment destructrice des troupes de Franco là où elles arrivaient. Cette lutte contre les collectivités a été conduite à main armée en Castille par les troupes communistes. Dans la région de Valence, il y eut même de vrais combats dans lesquels intervinrent les chars d'assaut. Dans la province de Huesca, la brigade Karl-Marx a persécuté les collectivités. La brigade Macia-Companys a fait de même dans la province de Teruel (mais les deux ont fui toujours le combat contre les fascistes). La première a toujours été inactive pendant que nos troupes luttaient pour prendre Huesca ou d'autres positions importantes. Les troupes marxistes se réservaient pour l'arrière-garde. La seconde abandonna sans lutte Vinel del Rio et d'autres communes de la région carbonifère de Utrillas. Les soldats qui s'enfuirent en chemise devant une petite attaque que d'autres forces continrent sans difficultés furent ensuite des combattants intrépides contre les paysans désarmés des collectivités.

19. Dans l'œuvre de création, de transformation et de socialisation qui a été réalisée, le paysan a montré une conscience sociale très supérieure à celle de l'ouvrier des villes.

 

Gaston Leval
(traduction de F. Mintz)



signature29.jpg

Publié dans Anar

Commenter cet article