Increvables anarchistes - VOLUME 6 - Espagne libertaire - ( 1ère partie )

Publié le par Mailgorn Gouez

Increvables anarchistes

VOLUME 6

( 1ère partie )
Espagne libertaire,
la révolution sociale contre le fascisme







 

éditions Alternative Libertaire
éditions du Monde Libertaire

SOMMAIRE

La révolution espagnole
1936, à la veille de la révolution
Les collectivisations en Espagne
Les Mujeres Libres
La contre-révolution "communiste"
Contre-révolution stalinienne à Barcelone
La colonne Durruti
Principes et enseignements des collectivisations

 

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Mise en situation

La révolution espagnole

Lors des élections de 1933, la gauche politique, majoritaire dans le pays depuis les années 30, échoue de peu dans sa conquête du pouvoir. La principale force sociale, le syndicat CNT (Confederacion Nacional del Trabajo, créée en 1911) et sa petite sœur la FAI (Federacion Anarquista Iberica, regroupant les libertaires d'Espagne et du Portugal, créée en 1927) ont en effet refusé de s'associer au processus électoral, fidèles à leurs conceptions de révolution sociale. Le boycott a été très efficace.

En revanche, en mai 36, la CNT décide de pas donner de mot d'ordre électoral mais de laisser les adhérents libres de leur attitude face à une gauche qui a fait des concessions et notamment, en cas de victoire électorale, la libération immédiate des dizaines de milliers de prisonniers politiques dont 80% sont anarchistes. C'est le raz-de-marée. La Catalogne élit comme président de la généralité Luis Jover Companys. C'est le début de ce qu'il est convenu d'appeler la Révolution Espagnole.

Depuis les années 20, la CNT est un syndicat puissant qui n'a pas de bureaucratie, pas d'appareil, pas de permanents payés (un seul fonctionnaire salarié !). Elle rassemble pourtant plus d'un million et demi d'adhérents, en 1936, sur vingt-quatre millions d'habitants ! Pour mémoire, un parti politique comme le POUM n'a guère que dix mille adhérents à la même époque. Tous les cadres de la CNT travaillent en usine ou au bureau. Son principal journal est Solidaridad Obrera (quotidien), celui de la FAI, Tierra y Libertad. Ses activités son multiples et ne se limitent pas aux portes des entreprises : associations de jeunes, de femmes, alphabétisation et écoles populaires, athénées dans les villages les plus reculés... La CNT structure réellement une contre-société libertaire.

Avec l'arrivée des républicains, la société espagnole commence à respirer mais... l'Espagne est encore au Maroc, en colonialiste. Des révolutionnaires marocains veulent se soulever en juillet 36, soutenus par la CNT, et même par Companys. Celui-ci a néanmoins besoin du feu vert des socialistes français, les seuls qui peuvent fournir les armes nécessaires. Léon Blum refuse toute aide. L'insurrection n'aura pas lieu.

Ce détail est fondamental. La guerre civile aurait pu être évitée de cette façon. C'est en effet au Maroc espagnol que les factieux vont préparer et démarrer leur putsch. Le soulèvement fasciste prend la place de celui, émancipateur, qui aurait dû avoir lieu. À leur tête, rapidement, brille un certain Fransisco Franco, connu pour la sauvagerie avec laquelle il a réprimé la révolte des mineurs des Asturies en 1934. Nous sommes le 17 juillet 1936...

Le 18, c'est le putsch sur le territoire espagnol. La CNT appelle aussitôt à la grève générale insurrectionnelle (effective dès le 18 au soir). Le 19, l'Andalousie est prise. Le 21, le tiers du pays est entre les mains des putschistes mais ils sont repoussés en Catalogne et à Madrid.

En Catalogne, le président Companys propose à la CNT de prendre le pouvoir politique. Garcia Oliver, représentant la CNT, décline l'offre. Le pouvoir est à présent dans la rue et les anarchistes, hier encore pourchassés, se retrouvent à la tête de l'Alliance révolutionnaire antifasciste. Joaquim Ascaso, Durruti, Garcia Oliver dirigent le Comité des milices antifascistes formé le 23 juillet. La CNT organise la reprise du travail et la remise en route de la production, elle contrôle la presse, la radio, les grands rassemblements populaires.

Ailleurs aussi, la CNT a le pouvoir social de fait, en Aragon par exemple, dont les maires et leaders républicains se sont enfuis comme des moineaux. Seules les communes tiennent, s'autogérant pendant la lutte.

Dans les endroits tenus par la CNT, les responsables organisent la distribution des biens de consommation, établissent un salaire familial, réaménagent les finances locales, impriment des bons de consommation (l'argent étant supprimé) avec points, montent des coopératives et des magasins municipaux où ils réintègrent les commerçants qui n'ont pas fui, sauvent la récolte de juillet (n'oublions pas que les hommes sont tous sur le front), réquisitionnent les machines agricoles et les cheptels, proposent à tout le monde au travail, en particulier aux femmes.

La collectivisation est plus ou moins grande selon les endroits. Ils ne peuvent compter que sur leurs propres forces. À l'extérieur, il n'y aura pas de soutien des démocraties parlementaires européennes. Pour elles, le danger révolutionnaire est plus grand que le danger fasciste. En France, le Front Populaire ne bougera pas... pour la seconde fois.

Dès l'automne 36, occupant l'espace laissé vide par les pays européens, Staline promet de fournir régulièrement des armes à la République. En échange, le gouvernement légal devra freiner par tous les moyens le processus d'émancipation social (qui donnerait un fort mauvais exemple aux derniers révolutionnaires encore en vie en URSS). Là encore une révolution non-léniniste, anti-autoritaire, est plus dangereuse pour Moscou que le péril fasciste. D'ailleurs les communistes russes sont sur le point de passer un pacte avec Hitler, et ils vont bientôt fournir des armes à Mussolini pour envahir l'Éthiopie.

Staline étant le seul fournisseur d'armes possible, c'est lui ou personne. Les armes soviétiques ne parviendront cependant qu'exceptionnellement au front, tenu par les miliciens anarchistes et ceux du POUM, alors que les communistes dans les villes de l'arrière en regorgent (elles leur seront très utile bientôt dans la répression).

Rappelons qu'en 1936, le Parti Communiste Espagnol est quasi-inexistant. Pour contrer les organisations libertaires, Staline va devoir en créer un de toutes pièces, en utilisant et en détournant les travailleurs de droite, les autres étant tous à la CNT ou à l'UGT, l'autre grand syndicat, socialiste. Il utilisera à fond pour cela les Brigades Internationales. Les communistes s'infiltreront dans la police, dans l'armée, dans la bureaucratie et y prendront les postes de responsabilité. Pour recruter, les staliniens rameutent, facilement, les paysans riches, les bourgeois modérés, hostiles à l'autogestion et aux collectivisations. La droite, celle qui se camoufle, va revenir en force, discrètement, au travers des administrations tenues par le PCE.

Le 26 septembre 1936, la CNT (et le POUM) accepte d'entrer dans le gouvernement de Catalogne rebaptisé pour l'occasion Conseil de défense régional.

Le 22 octobre 1936, les deux syndicats, CNT et UGT unis, précisent leurs objectifs : expropriation des grands capitalistes, collectivisation de leurs entreprises, maintien des petits producteurs.

Le 21 novembre 1936, atteind d'une balle (perdue ?) au poumon, Durruti tombe au cours de la bataille de Madrid.

Devant la menace fasciste sur la capitale, et sur l'insistance des socialistes et du secrétaire général de la CNT, Horacio Prieto, des cénétistes acceptent d'entrer dans le gouvernement Largo Caballero. Juan Garcia Oliver entre à la justice, Juan Peiré à l'industrie, Juan Lépez Sànchez au commerce, et Frederica Montseny prend en charge la santé. Certains diront qu'ils serviront d'alibi à une "gauche" qui ne parvient pas encore à réduire l'influence des libertaires dans la population.

En décembre 36, Staline réplique : il accordera son soutien officiel au gouvernement, en échange de postes clés dans le Conseil Suprême de Sécurité, la police politique. Deux jours plus tard, la Pravda annonce sans vergogne : En Catalogne a déjà commencé le nettoyage des trotskystes et des anarcho-syndicalistes. Il sera mené avec la même énergie qu'en URSS. Déjà, après la proclamation de la République, La Batalla (communiste) écrivait en titre : Faïsme = fascisme.

Le gouvernement Caballero va glisser petit à petit dans l'obéissance servile à Staline, et abandonner les éléments de sa souveraineté aux staliniens locaux ou internationaux. Le 24 décembre, par exemple, il interdit de porter les armes hors de la ligne de front. Lorsque les communistes trahiront leurs "alliés", le peuple ne pourra plus se défendre. Dès le 27, une campagne de diffamation est lancée contre le POUM, le Parti Ouvrier d'Unification Marxiste.

C'est le début de la pagaille idéologique à "gauche", en particulier dans les Brigades Internationales, composées de militants de tous les pays, accourus à la rescousse, et qui seront savamment manipulés par Staline. Le Komintern (IIIème Internationale) a d'ailleurs infiltré depuis longtemps les rangs des Brigades de ses commissaires politiques. Ceux qui auront bien servi et préparé la grande trahison de Mai 37 seront copieusement récompensés après la guerre ; par exemple, Tito, Togliatti, ou Enrico Berlinguer qui accèdent au sommet de leurs partis respectifs.

Le massacre commence en sourdine. Des liquidations bizarres passent inaperçues. Le ministre du ravitaillement, un homme de droite modéré, Comorera, supprime en janvier 37 les Comités de Ravitaillement et les Comités du Pain. En clair, cela signifie l'organisation délibérée de la disette, en particulier pour les combattants du front.

Dès avril, ce sont les armes qui ne parviennent plus (du tout) en Catalogne. Ce boycott général de la révolution est le fait des staliniens, mais aussi des sociaux-démocrates de droite, et de la droite modérée (ce terme désigne la droite non-franquiste, celle qui respecte la décision des urnes).

Et que fait la CNT et le peuple libertaire pendant ce temps ? Tous les membres du syndicat ne sont pas anarchistes, loin s'en faut, mais tous vont défendre bec et ongle l'autonomie, l'autogestion et la démocratie directe acquises dans la lutte.

Mi-février, à Caspe, les collectivités d'Aragon se fédèrent : deux cent soixante- quinze villages, groupés en vingt-cinq fédérations, représentent cent quarante mille membres actifs. Chiffre qui désormais ne cessera de croître.

Les frontières entre villages sont effacées, des volontaires se déplacent d'une commune à l'autre, les forêts sont soignées, les cheptels augmentés, les semences plantées, on crée des fermes et des pépinières expérimentales, les petits propriétaires sont autorisés à rester en dehors des collectivités, mais, en revanche, ne bénéficient pas des résultats. Par contre, les biens des franquistes sont saisis, les paysans prennent le pouvoir dans leurs fermes. On crée des écoles techniques, on organise les loisirs et la culture, le chômage disparaît comme par enchantement, les salaires sont payés à la semaine, les réfugiés pris en charge par les communes. Un conseil de défense remplace le préfet. Pour le détail de cette action, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture du remarquable travail de Gaston Leval, Espagne Libertaire publié en 1983 par les éditions du Monde Libertaire (disponible à la librairie Publico).

Pour les moissons, on convoque les gens, tous sexes et tous âges confondus, rue par rue, quartier par quartier. Les récoltes alimentent aussi les miliciennes et miliciens du front. Dans maints endroits on a supprimé le mariage, mais chaque nouveau couple a droit à un logement et à des meubles. L'électricité est produite par les collectivités locales, on utilise les cours d'eau, et un barrage est construit à Villajoyosa pour irriguer un million d'amandiers. Ce véritable miracle économique (étant donné le délai et les circonstances) est le fait d'une solide organisation, d'une tradition d'auto-éducation et d'un imaginaire travaillé depuis des dizaines d'années par la CNT. Des équipes collectives s'attachent à un problème particulier et travaillent sur plusieurs villages à la fois.

Dans le Levant, les paysans inventent même un nouveau dessert, le "miel d'orange" ! Ailleurs, c'est un nouvel aliment pour la volaille.

Contre l'analphabétisme, on crée des milliers d'écoles, à l'Université Agricole de Moncada, une école de secrétariat (trois cents élèves). Les communes riches aident les plus pauvres. Dans un restaurant socialisé, un repas coûte quatre fois moins cher que dans un restaurant normal. La production est en croissance nette partout. Pour cela, les libertaires n'ont pas hésité à détourner des cours d'eau, défricher des terres, construire des moulins, des fermes, des réfectoires, des crèches.

Dans les syndicats, la collectivisation suit le même cours. Sur les usines collectivisées, on peut lire Incantado (sous le contrôle des travailleurs). Même les dettes des capitalistes sont prises en charge. Pour la première fois, les tramways marchent bien en Espagne ; ils sont peints en rouge et noir, les couleurs de la révolution.

Tout cela en quelques mois ! Durant cette brève période de pouvoir réel, les libertaires organisent ou réorganisent l'eau, le gaz, l'électricité, les chemins de fer, la médecine, l'instruction publique (avec la collaboration des autres tendances républicaines), les maternités, les minoteries. À Elda, on crée même neuf cents nouveaux modèles de chaussures. À Barcelone, on installe un funiculaire tout neuf.

Sur le front, les colonnes réalisent des miracles quotidiens malgré le boycott des armes et des munitions par les communistes de l'arrière. La Colonne Durruti est la plus remarquable et la plus respectée. Mais il y a aussi la Colonne de Fer, composée de bagnards, taulards et autres, libérés par la révolution. Nourris par les paysans, ils ont récupéré leurs armes sur l'ennemi... ou les ont volées. Mal vus par les républicains (qui les traitent de bandits ou pire d'incontrôlés), ils seront pourtant parmi les plus sûrs révolutionnaires, au combat comme dans la vie quotidienne. Les possédants sont terrorisés, les communistes veulent liquider les miliciens de la Colonne de Fer. Très égalitaristes, ils ne toucheront pas de solde pendant des mois ; les délégués ont le même statut et la même vie. En mars 1937, ils seront intégrés à l'armée régulière... autant dire désintégrés.

En mars 37 à Barcelone, un premier affrontement provoqué par les staliniens est immédiatement éteint par les ministres de la CNT. Mais en mai, c'est l'attaque définitive des communistes et de la droite contre la CNT-FAI et le POUM. La semaine sanglante de Barcelone commence le 3 mai 37. Bien que le conflit soit latent, la trahison des staliniens stupéfie la plupart des combattants.

Le chef (communiste) de la police, Rodriguez Sala, sans prévenir le gouvernement, s'est signé lui-même son ordre de mission. Les combats sont terribles autour de la centrale téléphonique tenue par la CNT depuis juillet 36 et que les ouvriers anarcho-syndicalistes autogèrent depuis. En Catalogne, la grève est générale, tout le monde est dans la rue, en armes.

Mais Rodriguez Sala a bien préparé son coup. Les mois précédents, il a constitué les Gardes d'assaut, une police politique armée de onze mille hommes (qui auraient été si utiles au front). Au son du tocsin, les anarchistes se battent avec des fusils, des pistolets et des grenades contre l'artillerie, les mitrailleuses et les tanks staliniens... ce matériel même que Durruti réclamait depuis des mois et dont on prétendait qu'il était ailleurs sur le front !

Cette fois, les ministres de la CNT n'arrêtent rien. Aveugles, ils cherchent même à calmer les libertaires armés de Barcelone, déclenchant leur fureur. Les voilà trahis de tous les côtés. Depuis quelques mois, les ouvriers communistes, eux, sabotent les entreprises autogérées, tandis que les autorités "réquisitionnent" le matériel nécessaire pour les faire tourner. Soi-disant pour l'envoyer au front, qui en réclame bien sûr, mais... ne le recevra jamais. Des entrepôts entiers seront constitués avec des machines et du matériel stockés pour rien.

Les combats entre anarchistes et communistes durent jusqu'au 6 (voir à ce sujet la dernière partie du film de Ken Loach, Land and Freedom). Les staliniens ont pris le centre ville, la CNT est dans les faubourgs. L'ordre de repli survient du secrétariat national de la CNT avant que ce soit fini. Solidaridad Obrera appelle au calme.

Le calme revenu, le gouvernement envoie six mille hommes désarmer les anarchistes. Officiellement tout le monde doit déposer les armes, mais les Gardes d'Assaut seront autorisés à garder les leurs ! Les affrontements ont fait cinq cents morts, mille blessés. Le gouvernement central est désormais à Valence, la CNT est battue et la FAI déclarée illégale. Dans le même temps, le siège du POUM à l'Hôtel Falcon, place du Théâtre, s'est transformé en forteresse avec barricades et sacs de sable, les terrasses pleines de miliciens. Ils cesseront eux aussi le combat. À vrai dire, la reculade tragique des dirigeants de la CNT fut très mal acceptée. Les Amis de Durruti (à ne pas confondre avec la colonne du même nom), qui était parmi les groupes les plus décidés, même après la mort de Durruti, proposeront de continuer le combat. Mais ils ne seront pas suivis.

La crise gouvernementale arrive comme annoncée. C'est la droite des républicains qui prend le pouvoir... sur le papier. Dans les faits... ce sont les communistes. Ils sont les seuls à être suffisamment organisés, militarisés. Des ministres staliniens sont aux postes clefs. La répression sera terrible. Pillages, assassinats, enlèvements illégaux (sans en informer le gouvernement légal), prisons privées du NKVD (quinze mille prisonniers !)... ce sera le lot des révolutionnaires.

En août, il est interdit de critiquer Staline et l'URSS. Le Conseil de Défense d'Aragon, dernier bastion libertaire, est liquidé, son président, Joaquin Ascaso arrêté.

Dans les campagnes, Uribe, le ministre communiste de l'agriculture, va systématiquement détruire toutes les collectivités agraires, tout ce qui avait été construit pendant ces mois de révolution, avec un rare acharnement. Les divisions de la nouvelle armée républicaine, encadrée par les communistes, quand elles quittent pour le front, sont envoyées contre les paysans des communes autogérées. Leur chef principal est le sinistre Lister, qui montrera moins d'enthousiasme devant Franco quelques mois plus tard (il fuira simplement). C'est Lister qui utilisera les Brigades Internationales pour dissoudre les collectivités.

Dès 1938, les grands propriétaires sont invités à récupérer leurs terres. Dans les usines, les structures autogestionnaires sont liquidées de force.

L'ordre règne bientôt. Quand les franquistes arriveront, ils n'auront plus beaucoup de travail. Il a été fait par les communistes. La trahison, autorisée par le gouvernement légal, rappelle celle de la Commune de Paris, où Thiers a pactisé avec l'occupant allemand pour écraser la Commune, bien plus dangereuse pour lui que les troupes prussiennes.

Après avoir liquidé les milices populaires, dans l'armée, on restaure les grades, le salut, l'uniforme, la hiérarchie, supprimés par les révolutionnaires. La solde des officiers est à nouveau supérieure à celle des soldats.

La calomnie va bon train. Le complot "anarcho-trotskyste" est repris allégrement par la presse étrangère qui ne fait pas dans la nuance, qu'elle soit pro-nazie ou pro-stalinienne. Dans l'ensemble, elle dit la même chose dans les deux cas. La presse socialiste espagnole réussira l'exploit de ne pas parler du tout des événements de Mai 37 à Barcelone !

Une fois la révolution liquidée, Staline n'enverra plus d'armes, comme si la suite des opérations n'était plus qu'un détail sans importance. Ses partisans se feront d'autant plus facilement balayer. Quant à celles qu'il a fournies, il se les fera payer avec l'or de la République. Outre Orlov, son homme de main principal est Antonov-Ovséenko qui avait fait ses armes face à Makhno en Ukraine. Dans peu de temps, Staline va se débarrasser de lui, il fait décidément trop bien son boulot. Lister, lui, survivra. Il sera, jusqu'aux années 1980, le leader du PC orthodoxe réfugié à Moscou (et opposé à celui, "eurocommuniste", de Carillo). Ce sont ces hommes qui ont conduit la répression, qui ont fait assassiner les leaders de la révolution espagnole, Camilo Berneri (un des deux leaders italiens de la colonne Ascaso, grand militant anarchiste), Nin, Landau, Wolf, Moulin, Barbieri.

La CNT, dont les meilleurs éléments avaient péri dans la guerre des premiers mois contre les franquistes, et dont les autres avaient été liquidés par les communistes, ne sut plus réagir à cette offensive. Et puis les démocraties parlementaires européennes se firent enfin entendre. Depuis Mai 37, trois navires anglais étaient venus "protéger les intérêts britanniques", prêts à intervenir. Cela joua un rôle dans la démoralisation du camps révolutionnaire.

George Orwell, un des meilleurs témoins de ce basculement de la révolution, lui-même socialiste engagé dans les rangs du POUM, raconte l'effet terrible que fit la propagande stalinienne sur les combattants, pas toujours au courant des subtilités de la lutte pour le pouvoir : Ainsi donc, voilà ce que nous étions aux dires des communistes : des trotskystes, des fascistes, des traîtres, des assassins, des lâches, des espions, etc. Imaginez tout l'odieux de voir un jeune espagnol de quinze ans ramené du front sur une civière, de voir, émergeant des couvertures, son visage exsangue, hébété, et de penser que des messieurs tirés à quatre épingles sont, à Londres et à Paris, tranquillement en train d'écrire des brochures pour prouver que ce petit gars est un fasciste déguisé. L'un des traits les plus abominables de la guerre, c'est que toute la propagande de guerre, les hurlements et les mensonges et la haine, tout cela est invariablement l'œuvre de gens qui ne se battent pas. Les miliciens du Parti Socialiste Unifié de Catalogne (PSUC, fusion du parti communiste et du parti social-démocrate), que j'ai connus au front, les communistes des Brigades Internationales qu'il m'est arrivé de rencontrer, ne m'ont jamais, ni les uns ni les autres, appelé trotskyste ou traître ; ils laissaient cela aux journalistes de l'arrière.

Les chacals de l'arrière, la France et l'Angleterre en étaient pleines. L'Humanité titrait en Mai 1937 : Putsch hitlérien. Mais elle ne visait pas ceux qui avaient fait le lit de Franco ; elle visait les révolutionnaires.

Que la base du Parti Communiste ait été à l'écart de ça, comme le laisse entendre Orwell, nul doute. De nombreux combattants du front, membres des Brigades Internationales, rentrés en URSS, seront liquidés à leur tour.

Il est presque inutile de raconter la suite. Franco n'avait pas attendu les bras croisés. Il n'eut aucune peine à bousculer les armées républicaines vidées de leur ardeurs révolutionnaire (on se posait des questions là aussi malgré la propagande). La République fut vaincue. Companys, lui, fuira en France. L'idée n'était pas terrible. Pétain le livrera à Franco. Il sera fusillé en 1940.

Des centaines de milliers de républicains espagnols furent enfermés dans des camps de transit en France avant d'immigrer à travers toute l'Europe. Leur expérience libertaire enrichira l'ensemble du mouvement international. Des anarchistes espagnols poursuivront le combat contre le fascisme, notamment dans la résistance française. Nous en retrouverons, dans la division Leclerc, lors de la libération de Paris en 1944...

Mais cela, c'est pour la prochaine brochure Increvables Anarchistes volume 7...

Les éditeurs

 


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Le Monde Libertaire - Mai-juin 1986

1936, à la veille de la révolution
Gaétano Manfrédonia

Au début de l'année 1936, la situation internationale est partout lourde de menaces et se dégrade rapidement. Sur le plan économique et social, la crise de 1929 n'a pas encore été résorbée. Certes des signes de reprise se manifestent ici ou là, mais dans des pays comme la France, là où la crise s'est manifestée plus tardivement, les activités sont loin d'être rétablies et les queues devant les soupes populaires sont toujours une triste réalité.

La marche du fascisme dans le monde

Mais que dire alors de la situation politique ? Depuis la poussée révolutionnaire de l'après-guerre et la victoire de la révolution russe, partout la réaction a repris le dessus, acculant le prolétariat à une situation défensive quand celui-ci n'est pas brisé par la force.

La liste des régimes fascistes ou fascisants des années trente est impressionnante. Dans l'espace d'une quinzaine d'années, la marche du fascisme dans le monde, selon une expression de Luigi Fabbri, n'a fait que s'élargir. Circonscrit au départ à la seule Italie, le fascisme avait pu pendant un moment illusionner sur sa nature les révolutionnaires eux-mêmes et laisser croire qu'il s'agissait d'un phénomène limité et localisé à des pays aux institutions "fragiles" telle justement l'Italie de l'après-guerre. Hélas ! Il faudra vite se rendre à l'évidence devant la déroute des régimes libéraux et démocratiques. Incapable de faire face à la poussée révolutionnaire des travailleurs, la bourgeoisie se servira des troupes fascistes comme d'un moyen d'action extra-légal pour mener à bien une réaction que les appareils répressifs de l'État n'étaient plus en mesure d'accomplir tout seuls. Mais le fascisme, n'était pas que cela. Loin de se révéler un phénomène transitoire, il donna la preuve qu'il savait non seulement prendre le pouvoir mais aussi le garder, en imposant à tout et à tous sa logique de domination totalitaire.

Le capitalisme, comme le soulignait Fabbri, qui à ses débuts avait eu besoin d'une certaine liberté pour son développement ... arrivé à l'apogée de sa puissance ... ressent le besoin opposé de limiter ou de supprimer ces mêmes libertés préconisées par le passé ... La guerre du fascisme contre la liberté, en concluait-il, n'est plus seulement comme à ses débuts résistance à la future révolution sociale du prolétariat, mais carrément guerre à la modernité, la négation de toutes les révolutions passées, une lutte féroce contre les conquêtes réalisées par les peuples en un siècle ou deux d'efforts inouïs.

La nature totalitaire du fascisme ne pouvait être mieux saisie, cependant confronté à ce nouveau type de répression, le mouvement ouvrier aura du mal à prendre conscience du danger et les défaites s'accumuleront aux défaites. Méconnaissance de la "nouveauté" du phénomène, tendance à sous-estimer son ennemi, mais aussi division de la classe ouvrière écartelée entre l'œuvre bornée et sectaire des partis communistes et les trahisons répétées des forces social-démocrates qu'il s'agisse de l'Italie ou de l'Allemagne, dans les deux cas la division des travailleurs et la poursuite de stratégies imbéciles par les politiciens de gauche avaient grandement ouvert les portes au fascisme.

La guerre revient

La victoire d'Hitler en Allemagne marque à cet égard un tournant car elle va ouvrir définitivement les yeux à ceux qui s'illusionnaient encore sur la réalité de la menace fasciste pour des pays comme la France ; elle révèle à tout le monde les dangers pressants et existants pour la paix en Europe et dans le monde. La guerre, fruit de l'agressivité fasciste certes, mais surtout de l'exacerbation des contradictions entre États impérialistes, redevenait d'actualité. Dans ces conditions, continuer à faire confiance aux régimes démocratiques pour s'opposer au fascisme, soit pire encore tomber dans le piège de l'union sacrée des forces libérales prêtes à marcher pour une guerre préventive contre l'Allemagne ou l'Italie, ne pouvait être qu'une stratégie suicidaire pour la classe ouvrière. Le naufrage de la Société des Nations face aux visées du colonialisme mussolinien sur l'Ethiopie avait rendu manifeste en tout cas le refus et l'incapacité de la part des démocraties européennes de contrer en quoi que ce soit le fascisme, à condition que celui-ci ne s'attaque pas directement à ses intérêts directs.

De cela se rendaient parfaitement compte les militants libertaires qui, en France, notamment à partir de 1934, mènent une vaste campagne de mobilisation populaire en refusant de dissocier la lutte contre le fascisme de la lutte contre les causes de guerre. Mais devant les dangers conjugués, la marge de manœuvre dont pouvaient disposer les compagnons était des plus étroites. Marginalisés, isolés sur l'échiquier politique, ils furent souvent le sujet privilégié de la réaction fasciste, bolchevique ou "démocratique" qui les frappait durement un peu partout dans le monde.

Front populaire ou révolution sociale

En 1936 cependant le prolétariat mondial n'est pas encore vaincu partout et n'a pas encore dit son dernier mot car cette année voit aussi une réunion de luttes et d'espoirs pour le mouvement ouvrier. La lutte n'est pas morte et est même vivace autant en France qu'en Espagne, mais elle se ressent du malaise dans lequel le mouvement ouvrier se trouve pour riposter efficacement. En France, face à la tentative fasciste du 6 février et à l'essor des Ligues, un puissant mouvement de riposte unitaire se dégage pour barrer la route au fascisme. En Espagne, pendant toute l'histoire de la deuxième République, même aux moments les plus durs de 1934 et 1935, les militants anarchistes et les ouvriers organisés dans la Confédération Nationale du Travail (CNT/anarcho-syndicaliste) ne cesseront d'impulser le combat ou de déclencher des mouvements à caractère insurrectionnel.

La victoire électorale des partis de gauche en Espagne comme en France au cours des premiers mois de 1936, en dehors de toute autre considération, indique clairement la volonté et la détermination dont les travailleurs faisaient preuve. Mais la réalisation de Fronts populaires, sous la direction des socialistes et des communistes, ne pouvait cependant en aucune manière (les faits ultérieurs le prouveront amplement) constituer une riposte efficace aussi bien envers les menaces fascistes que contre les dangers de guerre. "Alliance politique" de partis en vue de la réalisation d'un programme minimum de gouvernement, ils vont constituer plutôt une tentative de canaliser la lame de fond unitaire vers des objectifs politiques et détourner les masses de la révolution sociale.

Seule l'action directe des travailleurs pouvait débloquer la situation comme le montreront les grèves sur le tas en France de juin 36, mais surtout le soulèvement populaire en Espagne comme riposte au coup d'État fasciste. Vu sous cet angle, l'épisode de la révolution espagnole peut-être envisagé en quelque sorte comme la bataille de la dernière chance pour sauver l'Europe et le monde d'un conflit dont le seul grand perdant sera le prolétariat.

Son enjeu dépassa donc largement, dès le départ la seule situation ibérique et d'ailleurs, les gouvernements tant "démocratiques" que "fascistes" ne s'y tromperont pas en faisant de celle-ci le premier banc d'essai des affrontements à venir. Tout comme les "révolutionnaires" qui vinrent apporter leur soutien "actif" à la cause des travailleurs espagnols. La guerre d'Espagne ne saurait être, en aucun cas, appréhendée comme une lutte pour ou contre le fascisme, mais bien comme la dernière tentative pour le prolétariat révolutionnaire de s'opposer à la réaction en faisant la révolution sociale.


Gaétano Manfrédonia

 


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Le Monde Libertaire - Été 1976

Les collectivisations
en Espagne
Augustin Souchy

La rébellion militaire du 19 juillet 1936 a eu des conséquences profondes pour la vie économique. de l'Espagne. La lutte contre le clan cléricalo-économique n'a été possible qu'avec l'aide de la classe ouvrière. Livrée à ses seules forces, la bourgeoisie républicaine aurait été écrasée. Aussi a-t-elle dû se placer aux côtés du prolétariat. En effet, en 1934, lorsque la gauche catalane voulut mener la lutte contre Madrid sans les ouvriers, et même contre les anarchistes et les syndicalistes, ce fut Madrid qui gagna la partie. Les défenseurs de l'autonomie catalane furent écrasés. Après leur défaite, Madrid prit sa revanche. Les chefs catalans, Companys en tête, furent condamnés à plusieurs années de prison.

Pour éviter le même danger, cette fois-ci, la petite bourgeoisie dut s'allier aux syndicalistes et aux anarchistes. Cette alliance ne pouvait se limiter au terrain politique. Les syndicalistes et les anarchistes avaient fait de mauvaises expériences avec la république bourgeoise. Il ne fallait donc pas songer à ce qu'ils se contentassent de mater la rébellion cléricalo-militariste. Il fallait s'attendre à la mise sur pied d'un changement du système économique. Ils ne pouvaient, en effet, continuer à tolérer l'exploitation économique, base, à leur yeux, de l'oppression politique.

La grève générale, déclenchée par la classe ouvrière, mesure de défense contre la rébellion, paralysa pendant huit jours toute la, vie économique. Dès que la rébellion fut brisée, les organisations ouvrières décidèrent de mettre fin à la grève. Les syndiqués de la CNT, à Barcelone, furent convaincus que la reprise du travail ne pouvait pas se faire aux mêmes conditions qu'auparavant. La grève générale ne fut pas une grève qui avait pour but la défense ou l'amélioration des salaires. Il ne s'agissait pas, en effet, d'obtenir des salaires plus élevés ou de meilleures conditions de travail. Des entrepreneurs, aucun n'était là. Les travailleurs ne devaient pas seulement reprendre leur place à l'établi, sur la locomotive ou le tramway ou dans les bureaux. Ils devaient se charger aussi de la direction générale des fabriques, des ateliers, des entreprises, etc. En d'autres mots, la direction de l'industrie et de toute la vie économique incombait désormais aux ouvriers et employés occupés dans tous les secteurs de l'économie du pays.

On ne peut cependant pas parler d'une socialisation ou d'une collectivisation appliquée suivant un plan bien tracé. En fait, il n'y eut pratiquement rien de préparé d'avance, tout dut être improvisé. Comme dans toutes les révolutions, la pratique dépassa la théorie. Les théories furent, en effet, dépassées et modifiées conformément aux exigences présentes de la réalité. Les partisans de l'idée qu'on ne peut établir une nouvelle organisation sociale que par la voie d'une évolution pacifique, eurent aussi tort que ceux qui croyaient que ce n'est que par un acte de violence qu'un nouveau système social ou économique pouvait être mis sur pied, si seulement le pouvoir politique tombait aux mains de la classe ouvrière. Ces deux opinions se révélèrent erronées. Et la seule opinion fondée fut celle-ci : le pouvoir militaire, policier et public de l'État capitaliste devait être brisé pour laisser la voie libre à l'établissement de nouvelles formes sociales.

Si l'on considère la succession des événements à Barcelone, et dans beaucoup d'autres localités de Catalogne et d'Espagne, on constate que la réalité se rapproche fortement de ces théories. Les pouvoirs publics passèrent aux mains des anarcho-syndicalistes et des partis politiques de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie.

Tels furent les changements sur le terrain politique. Sur le terrain économique, les syndicats agirent seuls. Après le 19 juillet 1936, les syndicats de la CNT se chargèrent de la production et du ravitaillement. Les syndicats s'efforcèrent d'abord de résoudre la question la plus urgente : celle d'assurer le ravitaillement de la population. Dans chaque quartier, des cuisines furent installées dans les locaux des syndicats. Des comités de ravitaillement (Comités de Abastos) s'occupèrent de chercher les vivres aux dépôts centraux de la ville ou à la campagne. Ces vivres furent payés avec des bons dont la valeur était garantie par les syndicats. Chaque membre des syndicats, les femmes et les enfants des miliciens et aussi la population en général, tous furent nourris gratuitement. Pendant les journées de grève, les ouvriers ne reçurent aucun salaire. Le Comité des milices antifascistes décida de verser aux ouvriers et employés la somme correspondant à ce qu'ils auraient touché s'ils avaient travaillé pendant ces journées. Cette vie économique sans circulation de numéraire dura deux semaines. Quand le travail recommença et que la vie économique reprit son cours, la circulation monétaire recommença.

La première phase de la collectivisation débuta quand les travailleurs prirent à leur charge l'exploitation des entreprises. Dans chaque atelier, fabrique, bureau, magasin de vente, des délégués syndicaux furent nommés qui s'occupèrent de la direction. Souvent, ces nouveaux dirigeants n'avaient pas de préparation théorique et peu de connaissances en économie nationale. Cependant, ils avaient une connaissance profonde de leurs besoins personnels et des nécessités du moment. La question des salaires, des prix, de la production, de la relation de ces facteurs entre eux, ne fut jamais étudiée par eux d'une façon scientifique. Ils n'étaient ni marxistes, ni proudhoniens. Mais ils connaissaient leur métier, le processus de production de leur industrie, savaient conseiller. Leur esprit d'initiative et d'invention suppléait au manque de préparation. Dans quelques fabriques de l'industrie textile, on confectionna des foulards en soie, rouge et noir, avec impression d'un texte antifasciste. Ces foulards furent mis en vente. Comment avez-vous calculé le prix ? Comment avez-vous établi la marge de profit ? demanda un journaliste étranger et marxiste - Je ne connais rien en ce qui concerne la marge de profit, répondit l'ouvrier à qui l'on posait ces questions. Nous avons cherché dans les livres le prix de la matière première, calculé les dépenses courantes, ajouté un supplément en vue du fonds de réserve, additionné le montant des salaires, ajouté un supplément de 10 % pour le Comité des milices antifascistes et le prix fut établi.

De cette façon s'effectua, dans la plupart des entreprises, la direction de la production par les ouvriers. Les patrons furent jetés sur le pavé pour autant qu'ils s'opposaient à la nouvelle gestion économique. Ils furent admis comme travailleurs s'ils acceptaient le nouvel état de choses. Ils furent, dans ce cas, occupés comme techniciens, directeurs commerciaux, ou même comme simples ouvriers. Ils touchaient un salaire correspondant à celui d'un ouvrier ou d'un technicien suivant leur profession.

Ce début et ces changements furent relativement assez simples. Les difficultés apparurent plus tard. Au bout d'un temps assez court, il n'y eut plus de matières premières à volonté. Les premiers jours après la Révolution les matières premières furent réquisitionnées. Ensuite on dut les payer, c'est-à-dire les faire entrer en ligne de compte. De l'étranger n'arrivaient que fort peu de matières premières, il s'ensuivit une augmentation des prix des matières premières et des produits finis. Les salaires furent augmentés, mais cette augmentation ne fut pas générale.

La collectivisation se limita à l'abolition des privilèges de certains patrons ou consista au bénéfice d'entreprise d'une société anonyme ; ainsi les ouvriers de ces entreprises ou sociétés étaient devenus les bénéficiaires à la place des propriétaires précédents. Ce changement constitua une légitime amélioration sur la situation antérieure, car cette fois-ci les ouvriers récoltaient réellement les fruits de leur labeur. Mais cette amélioration, ce statut économique n'était ni socialiste, ni communiste. Un capitaliste était remplacé par une sorte de capitalisme collectif. Là où il y avait un seul propriétaire de fabrique ou d'un café, il y eut ensuite un propriétaire collectif constitué par les ouvriers de la fabrique, le personnel du café. Le personnel d'un café bien fréquenté a un revenu plus grand que celui d'un établissement moins connu.

La collectivisation ne pouvait s'arrêter à cette phase. Cela fut constaté partout. Les syndicats décidèrent de s'occuper eux-mêmes du contrôle des entreprises. Les Syndicats d'entreprise se transformèrent en entreprises industrielles. Le Syndicat du bâtiment de Barcelone se chargea de l'exécution des travaux des différentes entreprises en bâtiment de la ville. Les salons de coiffure furent collectivisés. Dans chaque salon de coiffure, il y eut un délégué syndical. Chaque semaine, il apporta le produit de toutes les recettes au Comité Economique du syndicat. Les dépenses des salons de coiffure furent payées par le syndicat, de même que les salaires.

Le processus de collectivisation ne pouvait pas, non plus, s'arrêter à cette phase. À la Fédération locale des syndicats de Barcelone (CNT) on discuta la création d'un comité de liaison. Celui-ci devait s'étendre à tous les comités économiques des divers syndicats, l'argent devait être concentré dans une seule place, une caisse d'égalisation devait veiller à une répartition légitime des fonds. Dans certaines industries existaient depuis le début ce comité de liaison et cette caisse d'égalisation. La Compagnie des autobus de Barcelone, entreprise rentable administrée par les ouvriers, a des excédents de recettes. Une partie de ces excédents est versée à un fonds de réserve pour l'achat de matériel à l'étranger. Une autre partie est destinée à soutenir la compagnie des tramways dont le rendement financier est inférieur à celui de la Compagnie des autobus.

Lorsque l'essence devint rare, 4.000 conducteurs de taxis tombèrent en chômage. Leur salaire dut tout de même être payé par le syndicat. Ce fut une lourde charge pour le syndicat des transports. Il dut demander une aide aux deux autres syndicats et à la commune de Barcelone. Dans l'industrie du textile à cause de la pénurie de matières premières, on dut diminuer les heures de travail. Dans certaines fabriques, on ne travailla plus que trois jours par semaine. Cependant, les ouvriers durent être payés. Comme le syndicat du textile n'avait pas de moyens à sa disposition, la Généralité dut payer les ouvriers à sa place.

Le processus de collectivisation ne pouvait s'arrêter à ce degré. Les syndicalistes réclamèrent la socialisation. Mais socialisation ne signifie pas pour eux nationalisation, soit direction de l'économie par l'État. La socialisation doit être une généralisation de la collectivisation. Il s'agit d'un rassemblement des capitaux des divers syndicats dans une caisse centrale ; la concentration dans le cadre de la Fédération locale se transforma en une sorte d'entreprise économique communale. Il s'agit d'une socialisation par en bas ou des activités ouvrières dans le cadre de la commune. Sans organisation des travailleurs, il n'y a pas de socialisation.

Non seulement en Catalogne, mais aussi dans toutes les parties de l'Espagne, les traditions du collectivisme avaient des racines. Lorsque le pouvoir des généraux fut abattu, on constata dans le pays, cette aspiration générale en faveur de la collectivisation des grandes propriétés existantes. Les organisations syndicales et les groupes anarchistes se placèrent à la tête de ce mouvement pour la collectivisation. Ils restèrent fidèles à leur tradition. Au congrès de Madrid de la CNT, en juin 1931, la collectivisation du sol fut déclarée comme l'un des plus importants buts des travailleurs de la campagne.

Les décisions prises par ce congrès indiquent clairement la voie qu'en juillet et août 1936 les travailleurs de la campagne devaient suivre.

Dans la résolution votée en juin 1931, on réclamait...

- Tous les pâturages, grandes propriétés, terrains de chasse et autres propriétés foncières doivent être expropriés sans indemnisation et déclarés propriétés publiques (sociales). Tous les contrats concernant les dîmes à verser aux propriétaires seront annulés et remplacés par d'autres contrats établis par les syndicats suivant les besoins de chaque district.

- Le bétail de boucherie, les semences, les instruments de culture et les machines qui se trouvent en possession des particuliers seront expropriés.

- Répartition proportionnée aux besoins et gratuite des champs ensemencés et des instruments de culture entre les syndicats des travailleurs agricoles pour la mise en valeur des terres et leur exploitation.

- Suppression des impôts, Âmes, dettes et hypothèques qui pèsent sur les propriétés agricoles exploitées par leur propre propriétaire sans l'aide constante ou le service salarié d'autres travailleurs.

- Suppression des impôts agricoles et prélèvements d'autre nature que les petits fermiers sont obligés de verser aux grands propriétaires ou aux intermédiaires.

Le congrès déclare que la socialisation du sol et de tous les moyens et instruments concernant la production agricole et la mise en valeur des terres, leur utilisation et leur exploitation par les syndicats agricoles unissant les producteurs est une condition primordiale pour l'organisation d'une économie qui assurera à la collectivité ouvrière le produit intégral et le bénéfice de son travail.

La collectivisation du sol prit en Espagne d'autres formes qu'en Russie. La propriété agricole, dans le cadre d'une commune, fut collectivisée pour autant qu'elle appartenait auparavant à un grand propriétaire foncier. Celui-ci s'était placé du côté du clan clérico-militariste et contre le peuple.

Les propriétaires, qui avaient accepté le changement économique purent continuer à travailler dans le cadre du syndicat, qui se plaça à la tête de la collectivisation.

Les exportateurs se rallièrent aussi au syndicat et, en plusieurs endroits également, les petits propriétaires.

Le sol et la propriété sont travaillés en commun par les travailleurs de la campagne, tous les produits sont livrés au syndicat qui verse les salaires et vend la production.

Dans une branche, il n'y eut pas de collectivisations : dans les banques. Pourquoi donc les banques ne furent-elles pas organisées ? Les employés de banques étaient faiblement organisés. Ils étaient affiliés non pas aux syndicats de la CNT, mais aux syndicats de l'Union générale des travailleurs (UGT/socialiste) qui est opposée à la collectivisation ; l'UGT, socialiste, a, en effet, d'autres traditions. Son idéologie est social-démocrate, elle veut l'étatisation. La socialisation doit, selon cette doctrine, être appliquée par l'état au moyen de décrets. Le gouvernement ne décréta pas la collectivisation des banques. Les employés de banques ne surent pas ce qu'ils devaient faire : ainsi les banques ne furent pas collectivisées. La collectivisation ou la socialisation des banques aurait eu sans doute un autre développement. Les biens des banques ne sont pas constitués par des machines et des outils, mais par les moyens de circulation, par des valeurs nominales, par de l'argent. La réquisition des biens des banques aurait permis une répartition centrale, unique des moyens financiers et l'établissement d'un plan financier.

Mais ce que l'on perdit d'un côté, on le gagna de l'autre côté. L'initiative de quelques-uns ne créa aucun obstacle. Après sept mois de collectivisation, les syndicats, à la lumière de leurs expériences, constatèrent qu'il était nécessaire de coordonner toutes les entreprises collectivisées des différentes industries. Ils se basèrent donc sur les expériences faites. La direction centrale, qui est créée aujourd'hui, n'a pas besoin de se préoccuper de la création d'organes subordonnés qui existent déjà. Le sommet de la collectivisation repose sur un fondement solide, qui a pour base le syndicat d'industrie, ses sections de métier dans les entreprises et les ateliers mêmes. Voilà ce qui a fait la force de la collectivisation en Espagne.

Dans le développement de la collectivisation, on constate la même marche que dans l'évolution politique : en particulier le rejet de tout mouvement totalitaire. Les syndicats émirent aussi la prétention de régler le ravitaillement, sans vouloir cependant en faire un monopole. Le syndicat de l'alimentation prit à sa charge le fonctionnement des boulangeries. (Il n'y a pas à Barcelone de grandes boulangeries, de fabriques de pain).

À côté de celles-ci existent encore de petites boutiques de boulangers, qui travaillent comme auparavant. Le transport du lait des campagnes dans les villes est assuré aussi par les syndicats, qui s'occupent, en, plus, du fonctionnement de la majorité des laiteries. Le syndicat de l'alimentation contrôle les entreprises agricoles et travaille en collaboration avec les fermes collectivisées. La diminution de l'entrée en Espagne du lait condensé eut pour conséquence une pénurie de lait. Le syndicat de l'alimentation acheta du lait condensé à l'étranger et il n'y eut ainsi plus de pénurie de lait à Barcelone. En Russie, pendant les premiers temps de la révolution, les magasins étaient fermés. Il n'en fut pas ainsi, le grand commerce passa dans les mains des syndicats. Le petit commerce reçut ses marchandises du syndicat. Pour le petit commerce, les prix furent fixés d'une façon générale. Le commerce intérieur organisé fut contrôlé. À la tête du monopole de ravitaillement se trouve la Consejeria de abastos, le conseil de ravitaillement. Le but fut d'organiser et d'unifier l'ensemble du ravitaillement en Catalogne de façon à ce que chaque localité soit servie suivant ses besoins. Un prix unique fut établi par les communes collectivisées, les syndicats de pêcheurs et d'autres branches de l'alimentation, en accord avec l'offre du ravitaillement. Eviter l'augmentation des prix des denrées alimentaires, tel était le but de cette politique économique. Spéculateurs et accapareurs devaient être ainsi éliminés.

Au milieu de décembre, cette politique fut suspendue Le 16 décembre fut formé un nouveau gouvernement catalan. Les communistes obtinrent l'exclusion du Parti Ouvrier d'Unification Marxiste (POUM) du gouvernement. Dans la formation de celui-ci, le ministère du ravitaillement fut accordé à Comorera, membre du parti socialiste unifié (affilié à la troisième internationale). Un autre ministère fut donné à Domenech, le représentant des syndicalistes de la CNT Comorera abolit le monopole du ravitaillement. La liberté du commerce fut de nouveau introduite. On laissa la voie libre à l'augmentation des prix. Dans ce domaine, la collectivisation fut suspendue.

Dans la branche des transports, l'heureuse influence de la collectivisation saute aux yeux. En dépit d'une augmentation générale des prix, les tarifs des compagnies de transports de Barcelone n'ont pas augmenté. On aperçoit dans les rues de Barcelone de nouveaux tramways aux peintures toutes fraîches ainsi que de nouveaux autobus. De nombreuses voitures taxis ont été remises à neuf.

La collectivisation de la campagne et de l'industrie ouvre de nouvelles voies de développement au changement structurel de la société. Mais il serait prématuré d'émettre un jugement définitif sur ce développement qui est un des événements sociaux les plus intéressants de notre époque.

La collectivisation ouvre de nouvelles perspectives, conduit à de nouvelles voies. En Russie, la révolution a pris le chemin de l'étatisation. En Italie et en Allemagne, le fascisme a placé ses espoirs dans le système corporatif. Dans les états démocratiques aussi on pense à trouver une solution à la crise économique actuelle dans de nouvelles formes des fondements économiques et politiques de la société. En Amérique, Roosevelt s'est lancé dans une voie nouvelle ; en Belgique, de Man à proposé un socialisme partiel. En France, des théoriciens démocrates empruntent quelques-unes de leurs idées au système corporatif. Par ces nouveautés, on entrevoit une issue à la crise politique, économique et spirituelle, un assainissement de la vie économique. En Espagne, on n'a pas mis sur pied de nouvelles théories, le peuple lui-même, les paysans à la campagne, les ouvriers dans les villes ont pris à leur charge l'exploitation du sol et des moyens de production. Au milieu de grandes difficultés, à tâtons et à travers les erreurs, ils vont toujours de l'avant, s'efforçant d'édifier un système économique équitable dans lequel les travailleurs eux-mêmes sont les bénéficiaires des fruits de leur travail.

Tel est le sens de la collectivisation en Espagne.


Augustin Souchy - Avril 1937

 


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Le Monde Libertaire - Mai-juin 1986

Mujeres Libres
De toda la vida

Le problème des femmes avait été abordé dès la fin du XIXe siècle par le mouvement libertaire espagnol. Des auteurs anarchistes écrivent des articles dans la presse. On peur citer Amselmo Lorenzo, José Prat et Teresa Claramount. Pendant la Seconde République, les libertaires organisent des campagnes en faveur de l'éducation sexuelle, pendant lesquelles ils développent l'information sur le contrôle des naissances, la prévention des maladies vénériennes, sur la liberté sexuelle et l'union libre.

Le mouvement ouvrier syndical s'organise et se développe en Espagne dès le début du siècle. Il connaît des périodes de répression très dures. Les dictatures d'Alphonse XIII et de Primo de Rivera répriment de façon sanglante les luttes sociales. Les militants sont pourchassés et assassinés, et les groupes démantelés. Malgré cela, les organisations se reconstituent. À la veille de la révolution, le mouvement libertaire occupe une place essentielle sur le champ social. Le congrès de la CNT (centrale anarcho-syndicaliste) de mai 1936 adopta, dans son rapport sur le concept confédéral du communisme libertaire, la complète égalité de la femme et de l'homme.

Afin de mieux comprendre ce que pouvait représenter ce discours dans la société espagnole, il faut essayer de remonter 50 ans en arrière. L'éducation très catholique reléguait les femmes au rôle de servante et de mère. Ces idées se heurtaient au machisme, et ceci même parmi les militants syndicalistes. Il faut aussi remarquer que parallèlement, en France, il faudra attendre 1945 pour que les femmes aient le droit de vote.

Née d'une réflexion de femmes militant dans les organisations anarchistes et anarcho-syndicalistes, Mujeres Libres s'était donné pour but la libération de la femme sous tous ses aspects afin de combattre son esclavage en tant que productrice, son esclavage en tant que femme, son esclavage dû à l'ignorance. Il s'agissait aussi d'attirer les femmes vers les idées libertaires. Des groupes féminins s'étaient constitués à Madrid, Barcelone et Valence, dès 1933 autour d'une revue et d'une intervention de type culturel. Ils se sont regroupés à la veille de la révolution, afin de s'organiser en fédération et de lancer une campagne de propagande. Ses objectifs étaient l'émancipation de la femme et du prolétariat. Mujeres Libres ne voulait pas être une organisation d'une minorité élitiste de dirigeants, mais se proposait d'être une organisation de masse de femmes. Elle comptera jusqu'à 20.000 affiliées au plus fort de son essor. De même, Mujeres Libres s'identifiait aux aspirations du mouvement libertaire espagnol et se considérait comme partie prenante de ce mouvement, même si cela n'a pas toujours été bien compris du reste du mouvement espagnol.

La révolution espagnole a sûrement déterminé l'essor de cette organisation. En effet, l'atmosphère catalysatrice de la "guerre" a fait que beaucoup de femmes sont sorties de leur rôle social traditionnel. En effet, dès juillet 1936, les ouvriers et les paysans regroupés dans les syndicats de la CNT et de l'UGT réorganisèrent la production dans les villes et dans les campagnes. De nombreux hommes et femmes partirent au front combattre le fascisme.

Mujeres libres a profité de la dynamique révolutionnaire afin d'investir tous les terrains. Leurs actions concrètes ont été nombreuses et variées, s'adaptant aux situations locales. Elles se sont attaquées au problème de l'éducation des femmes en organisant des cours d'alphabétisation, des cours d'éducation sexuelle et de forma-tion professionnelle. Elles se sont aussi occupées de l'éducation des enfants en créant des classes et des ateliers inspirés de l'École rationaliste de Franscisco Ferrer. Elles ont constitué des groupes d'aide aux familles et aux victime de guerre. Elles se rendaient régulièrement sur le front apporter leur aide morale aux miliciens. Elles ont organisé, à l'arrière des fronts, des hôpitaux, des crèches gratuites, des réfectoires populaires ainsi que des liberatorios pour aider les femmes à se libérer de la prostitution. Elles ont assumé des postes de responsabilité à tous les niveaux de la société qui était en construction. Enfin, certaines sont parties immédiatement sur le front combattre le fascisme.


Carolina (Groupe de Béziers)

Pour en savoir plus les Mujeres Libres

 

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Portraits de femmes Anarchistes

Les portraits qui suivent sont tirés d'un document vidéo réali

sé en 1985 : De toda la vida. Ce film est disponible actuellement en castillan, en anglais et en français. Il dure trente minutes.

Dolores Prat vit aujourd'hui à Toulouse, elle est née à Ripoll, en Catalogne, d'une famille pauvre très catholique. Après une année chez les sœurs dont elle garde un souvenir très pénible et une année à l'école publique, elle commence à travailler dans une usine textile. Elle raconte : En 1919, il y eut une grande grève dans toute la Catalogne ... C'est alors que je me suis mise à travailler, j'avais quinze ans. Mon père me proposa de suivre des études pour devenir institutrice ou de m'acheter un fonds de commerce. Je ne voulais pas passer ma vie avec des enfants, ni me voir vendre de la nourriture au lieu de la distribuer ... il y avait tant de misère. Alors je lui ai dit que je voulais aller à l'usine pour pouvoir protester. Et là, je suis rentrée à la CNT, parce que c'était eux les vrais révolutionnaires.

Lola Iturbe a commencé à travailler elle aussi très jeune dans l'industrie du textile à Barcelone, Née d'une relation extra-conjugale, elle a beaucoup souffert de cette situation. La pression sociale, imprégnée de catholicisme et de moralisme, fait d'elle une enfant révoltée. C'est dans les milieux libertaires qu'elle rencontre la chaleur et le respect qu'elle attendait. À partir de là, elle commence à étudier et à connaître l'anarchisme : ... Un des événements les plus sensationnels avant la révolution eut lieu un 1er mai à Barcelone, à la fête du livre. Pour la première fois, la maison d'édition anarchiste "Tierra y Libertad" y tint un très grand stand. Il y avait des jeunes filles qui vendaient à la criée les brochures du docteur Lazarte en revendiquant la liberté sexuelle. Vous pouvez imaginer ce que ce discours pouvait représenter à ce moment-là. Ce fut la première fois que l'anarchisme sortait dans la rue, non plus comme quelque chose de violent mais comme un phénomène culturel.

Elle a dirigé avec son compagnon Juan Manuel Molina la revue théorique anarchiste Tierra y Libertad et a écrit un ouvrage en 1974, en castillan La femme dans la lutte sociale.

Il faut que nous gardions en mémoire, les milliers de femmes qui furent exécutées pendant la guerre. Je me souviens de l'une d'entre elles, elle s'appelait Soledad Amoros. Lorsque les fascistes lui annoncèrent son exécution, elle demanda si elle pouvait se retirer quelques instants dans sa cellule. Elle s'habilla, se maquilla, et lorsqu'elle sortit dans la cour, elle cria : "Compagnes, ils m'emmènent à la mort, vive la liberté !". C'est pour cela, que j'ai écrit ce livre, pour que ces femmes ne restent pas dans l'anonymat. En effet, peu de ces femmes ont été citées dans les nombreux ouvrages que les compagnons ont écrit sur le mouvement anarchiste espagnol, à part peut-être Soledad Gustavo et Teresa Claramount. En revanche, moi j'ai voulu parler des autres qui ont été moins connues, mais qui n'en ont pas eu pour cela une importance moindre dans l'histoire de notre mouvement.

Federica Montseny a été une des figures marquantes de cette révolution. Elle a été une des ministres anarchistes qui ont participé au gouvernement. Et elle fut la première femme nommée ministre en Espagne (ministre de la Santé). Fille de militants anarchistes, elle raconte comment sa mère, au début du siècle, partait faire des tournées de conférences avec trois compagnons et comment de chez elle sortaient des milliers de brochures, de revues que ses parents éditaient.

Elle parle aussi des réalisations auxquelles elle a participé, lorsqu'elle était ministre : la création de lieux pour les enfants et les personnes âgées ; les centres de formation pour les femmes, particulièrement pour aider les prostituées à se libérer de leur milieu ; ainsi que la légalisation de l'avortement libre.

Pepita Carpena a vécu ses années d'adolescence pendant cette période. Faisant partie des jeunesses libertaires, très tôt le problème de l'émancipation de la femme l'a poussée à participer aux activités de Mujeres Libres. Là, elle y rencontre Mercedes Comaposada et Lucia Sanchez Saornil, deux des femmes fondatrices de ce mouvement. Ces femmes, en complétant son éducation de jeune fille quasiment analphabète, ont eu une grande importance dans sa vie. Elle raconte ces trois années de lutte, de révolution, qui l'ont tant enrichie et malgré la guerre, les bombardements, les compagnons disparus, elle garde de cette époque un souvenir très exalté. Trois années qui ont compté chacune pour dix. Trois années qu'elle aurait regretté ne pas avoir vécues. Pepita participe aujourd'hui aux travaux du CIRA de Marseille.

Sara Berenguer est la fille d'un militant anarcho-syndicaliste. En 1936, celui-ci part pour le front. Elle a alors 17 ans. Voulant être utile à la révolution, elle se rend sur les conseils de son père au comité révolutionnaire de son quartier et y prend des responsabilités. Le comportement machiste de certains compagnons militants face à leurs compagnes et aux femmes désirant sortir de leur rôle traditionnel, la pousse à participer aux activités de Mujeres Libres. Elle prend alors conscience que le discours politique ne suffit pas et qu'il est nécessaire d'agir sur les consciences et de s'éduquer. Au début, lorsque "Mujeres Libres" s'organisa, je n'étais pas d'accord avec elles parce que je considérais que pour gagner la lutte, il fallait combattre ensemble, l'homme à côté de la femme. Et comme pour moi, cela me semblait naturel, je ne voyais pas le pourquoi d'une organisation de femmes. Puis il y eut l'annonce d'une conférence de Femmes libres. Je m 'y suis rendue, et j'ai entendu trois compagnons y entrer en se moquant de Mujeres Libres : "Qu'est-ce que viennent faire ces femmes ? Tenir une conférence ? Pour qui se prennent-elles ?". Cela me toucha très profondément. Aussi, lorsque la conférence se termina, je me suis emportée contre eux et à la faveur des débats, j'ai déballé toute la rancœur que j'avais contre les compagnons qui ne nous considéraient que comme des mères de famille ou des servantes.

 

 

 

 

 

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Publié dans Anar

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