Increvables anarchistes - VOLUME 2 - (2 ème partie)

Publié le par Mailgorn Gouez

Increvables anarchistes

VOLUME 2
(2 ème partie)



Des origines à 1914...

Au Congrès de Limoges, en 1895, s'était créée la CGT (Confédération générale du travail), mais les anarchistes n'avaient pu d'emblée accéder à sa direction. Il leur faudra quelques années mais la conquête sera rapide, Pelloutier étant d'ailleurs assuré du secrétariat de la Fédération des Bourses du travail, une des colonnes du temple, dès 1895.

L'anarcho-syndicalisme était né !

La charte d’Amiens

Il est un texte par lequel la CGT d'autrefois prétend aussi avoir fait école et qu'un syndicaliste révolutionnaire d'une grande autorité morale, Pierre Monatte, dont les derniers disciples se groupent dans une revue de haute tenue, la Révolution prolétarienne, s'attacha à faire revivre : c'est celui dit de la Charte d'Amiens.

Cette charte avait clos le Congrès tenu à Amiens en 1906, au plus beau du syndicalisme révolutionnaire. On prétendait par là sortir de la pratique syndicale pour entrer dans une doctrine et une morale syndicalistes.

Le texte ne se limitait pas à affirmer la valeur du syndicalisme en tant qu'instrument uniquement de combat mais posait nettement le problème de la relève des institutions par les producteurs organisés. Le tout était habilement saupoudré d'un apolitisme plus prétendu que réel puisque, même après le vote de cette motion, la CGT prêtera la main et plus fortement que jamais à des agitations telles que l’antimilitarisme (sou du soldat), grève générale contre la guerre menaçante, campagnes antiparlementaires, qui, sauf à jouer sur les mots, étaient plus "politiques" que syndicales, de quelque côté qu'on tournât ou retournât ce dernier mot.

Donnons quelques extraits de la fameuse Charte :

La CGT groupe en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte des classes qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. Dans l'œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du bien-être des travailleurs par la réalisation d’assimilations immédiates telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l'avenir le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le syndicalisme révolutionnaire et la guerre, la faillite de 1914

L'heure de vérité devait sonner pour le syndicalisme révolutionnaire le 2 août 1914. Il avait trop affirmé, vingt années durant, qu'il ferait obstacle à la guerre pour qu'on ne l'attendit pas là.

Les dirigeants, apeurés par la crainte des mesures dont les menaçait le gouvernement de l'époque (application du fameux carnet B, prévoyant l'arrestation massive de tous les chefs connus), faisaient leur soumission pour la plupart et entamaient le processus d'intégration de la CGT à l'ordre social existant. Le syndicalisme révolutionnaire avait vécu.

JB / PP / AC

 

 

Le Monde Libertaire / Octobre 1984

LE SYNDICALISME RÉVOLUTIONNAIRE
FACE À FACE AVEC L’ÉTAT

Alain Sauvage

Il n'est pas possible de dissocier l'affaire Jules Durand du développement du syndicalisme révolutionnaire au début du siècle.

Face à un Parti socialiste réformiste et dominateur, l'action directe et la grève générale rassemblaient des adeptes de plus en plus nombreux jusqu'à rendre difficile l'exercice du pouvoir en France.

Affolé par le succès grandissant de la CGT qui culmina avec la journée de grève du 1er mai 1906 pour la journée de 8 heures, le pouvoir décida d'utiliser tous les moyens pour abattre le syndicalisme révolutionnaire.

Provocations et menaces

La répression physique ne suffisant pas, on eut recours à la provocation pour tenter de déstabiliser la CGT et permettre le retour des réformistes à sa tête. Ce fut l'affaire de Draveil-Vigneux, montée de toutes pièces par Aristide Briand, alors ministre de l'Intérieur. La manifestation du 30 juillet 1908 qui tourna à l'émeute fut le prétexte de l'arrestation de la plupart des dirigeants confédéraux, et parmi eux le secrétaire général Victor Griffuelhes, ce qui allait permettre à d'autres syndicalistes de profiter de cet emprisonnement pour tenter un véritable putsch.

Le congrès de Marseille, en septembre, confirme pourtant, à une majorité qui surprit tous les observateurs, les thèses du syndicalisme révolutionnaire. La provocation du pouvoir s'était retournée contre lui. La libération des dirigeants emprisonnés ne tarda pas, mais dans l'ombre, des hommes de main de Briand, et notamment le trésorier Lévy et Latapie, lancèrent une véritable cabale contre Griffuelhes, l'accusant ouvertement de détournement de fonds dans l'affaire de l'achat d'un local confédéral.

Les congrès suivants lavèrent Griffuelhes de tout soupçon, mais la crise était ouverte, car le secrétaire général démissionnait.

C'est un transfuge du syndicalisme révolutionnaire, Niel, qui fut élu le 25 février 1909, secrétaire général de la CGT avec les voix des réformistes et des guesdistes. Mais la provocation allait faire long feu : la CGT se reprenait et, six mois plus tard, Niel était contraint de démissionner à son tour.

Il fut remplacé par un jeune militant anarchiste pratiquement inconnu alors: Léon Jouhaux.

Aussi, il n'est pas étonnant que la tension monte à nouveau avec le pouvoir à partir de 1910. En octobre, la grève des cheminots, située dans le cadre d'une grande campagne contre la vie chère, fit envisager à Briand la dissolution de la CGT. Mais l'affaire Durand, à laquelle Briand n'était sans doute pas étranger et qui éclata véritablement en novembre avec sa condamnation à la peine de mort, a joué un rôle dans cette hésitation: le risque aurait été trop grand, l'affaire Durand aidant, de déclencher un vaste mouvement de protestation.

Lois "ouvrières" un moyen de porter des coups bas

II n'est pas jusqu'aux lois ouvrières qui n'aient été utilisées pour tenter d'abattre le syndicalisme révolutionnaire.

En 1910, un projet de loi proposait de rendre obligatoire les contrats collectifs réglementant le travail. La CGT estima qu'en les rendant obligatoires, le pouvoir pourrait prononcer des sanctions contre les syndicats qui dénonceraient un accord, et d'ailleurs la loi prévoyait également un arbitrage obligatoire en cas de conflit et un vote secret des ouvriers préalable à toute grève. Le congrès de Toulouse, en 1910, rejeta ce projet qui fut alors abandonné.

Nouvel assaut en juin 1913 : le ministre du Travail, Raoul Chéron, proposa d'accorder aux syndicats la capacité civile (possibilité de posséder des biens, d'acheter et de revendre...) et tentait par ce biais d'imposer aux syndicats le vote à la proportionnelle qui était réputé favoriser les réformistes. Ce projet fut aussi abandonné en pleine mobilisation syndicaliste contre les risques de guerre. Le président du Conseil, Barthou, menaçait la CGT de dissolution... ce fut son ministère qui tomba en décembre.

Une des tactiques habituelles du pouvoir, soutenu en cela par les réformistes et le Parti socialiste, consistait à dénoncer le fait que les syndicats étaient dominés par les révolutionnaires parce qu'on ne votait pas proportionnellement au nombre d'adhérents. Les réformistes étaient censés contrôler les gros syndicats, tandis que les révolutionnaires ne devaient représenter que des syndicats squelettiques. La réalité était tout autre et un pointage rigoureux permet de montrer que le mode de vote n'était pour rien dans la domination des anarchistes à la CGT.

De 130000 adhérents en 1902, la CGT était passée à 200000 en 1906, 300000 en 1908, 400 000 en 1910 (en pleine crise interne, ce qui prouve que la provocation n'a pas réussi). À la veille de la Première Guerre mondiale, on estime généralement les effectifs réels de la CGT à près de 600000.

Dans ce contexte de progression importante du syndicalisme révolutionnaire (qui s'accompagne, ne l'oublions pas, d'une progression des idées anarchistes, celles-ci ayant trouvé un de leurs moyens d'action privilégiés dans la CGT), l'affaire Durand est bien un épisode de la guerre ouverte entre la CGT et le pouvoir. Mais aucun des moyens utilisés ne se révélera efficace. Seul, le déclenchement de la guerre sonnera le glas d'un mouvement social qui menaçait l'ordre établi.

Alain Sauvage

 


Le Monde Libertaire / Octobre 1984

JULES DURAND :
OU COMMENT S’EN DÉBARRASSER

J.P. Levaray

Le Havre est une ville industrielle et portuaire qui a longtemps connu une tradition anarchiste et anarcho-syndicaliste. Le découpage géographique de la ville exprimait clairement l'existence de deux classes: celle des exploiteurs qui habitaient le haut de la ville et celle des exploités qui habitaient le bas, accentuant par là la mainmise du patronat. De plus, Le Havre, de par sa situation maritime, voyait passer, après 1880, les exilés ou les condamnés au bagne, de la Commune telle Louise Michel, qui débarqua en janvier 1888 (1), et avait de nombreux contacts avec les prolétaires organisés de Londres.

Dans les archives de la police, il est question de nombreux groupes anarchistes qui, de 1887 à 1930, firent parler d'eux : groupe anarchiste du Havre, groupe anarchiste révolutionnaire, groupe Ni Dieu ni maître, colonie communiste, etc.

Jules Durand, militant syndicaliste-révolutionnaire

C’est dans cette ville, dans une famille ouvrière vivant le long des docks que naît, le 6 septembre 1880, Jules Durand. Très tôt amené à travailler, il fréquente l'université populaire des Bourses du travail, le soir après les heures de travail. C'est là qu'il découvre les écrits de Proudhon, Louise Michel, Pouget, etc., et qu'il prend conscience de la lutte des classes, qu'il se lance dans le militantisme syndicaliste-révolutionnaire.

Ses activités syndicalistes ne sont pas du goût de tout le monde et entraînent son licenciement de la société d'affrètement où il travaillait comme docker. À partir de ce moment, il devient, comme son père, charbonnier-journalier ; mais comme ses idées sont connues de l'employeur, il ne trouve du travail que lorsqu'il y a vraiment beaucoup de boulot. Ce qui l'arrange: les jours où il ne travaille pas, il participe activement à l'organisation syndicale.

Devenant secrétaire du syndicat corporatiste des charbonniers, il le fait adhérer à l'union locale des Bourses du travail et à la CGT; il participe étroitement à la formation de l'union départementale des syndicats.

La jeune union des charbonniers devient vite importante et compte, début 1910, plus de 400 adhérents. Les charbonniers forment une corporation ouvrière importante au Havre, cette ville vivant principalement du commerce du charbon. D'ailleurs la ville ouvrière et les docks ressemblent plus, à cette époque, aux corons du Nord qu'à une ville normande.

En août 1910, le syndicat des charbonniers lance une grève illimitée contre l'extension du machinisme, contre la vie chère, pour une hausse des salaires et le paiement des heures supplémentaires. La grève est très bien suivie et Jules Durand se démène en démarches et collectes de solidarité. Pour contrer le mouvement de grève, la Compagnie transatlantique embauche des jaunes B on les appelle ici des "renards" B qu'elle paye triple.

Le 9 septembre, Dongé, un des jaunes, ayant travaillé sans arrêt les 7 et 8 septembre et, étant en plus en état d'ivresse, menace de son revolver quatre charbonniers B grévistes, mais non syndiqués B aussi ivres que lui. Les quatre hommes ripostent aux menaces et le frappent si fort que Dongé doit être emmené à l'hôpital où il meurt le 10 septembre. Les quatre coupables sont arrêtés. Trouvant que le mouvement de grève dure trop longtemps à leur goût et voulant se débarrasser de Jules Durand pour quelques temps en l'envoyant en prison, la Compagnie générale transatlantique, la bourgeoisie locale et sa presse, avec en première ligne Le Havre Éclair, exploitent le fait divers et achètent le témoignage de charbonniers qui affirment que l’assassinat de Dongé a été voté par le syndicat, à l'instigation de Durand, le 14 août.

Même le chef de la Sureté du Havre dénonce cette machination grossière, mais Jules Durand est arrêté, ainsi que les frères Boyer (secrétaire adjoint et trésorier du syndicat).

L'affaire Dreyfus du pauvre

Le procès a lieu en novembre 1910 à la Cour d'assise de Rouen. L'avocat général ne fait pas dans la dentelle et veut vraiment défendre sa classe contre les anarchistes ; il n'évite pas les coups bas en dénonçant avec acharnement Jules Durand, comme buveur d'eau et membre d'une ligue anti-alcoolique, au jury, composé de paysans pour la plupart bouilleurs de cru et fabricants de calva.

Sa plaidoirie réussit à arracher la condamnation à mort de Jules Durand, le 25 novembre. Les frères Boyer sont acquittés et les quatre coupables condamnés l'un à 15 ans de travaux forcés, deux à 7 ans, le dernier étant relégué. À l'issue du procès, Jules Durand a une crise de nerf, on doit l'emmener et il est maintenu 40 jours en camisole de force.

Au Havre, c'est la consternation, la stupeur. En solidarité, une grève générale éclate à partir du 28 novembre, paralysant toute la ville. Le Comité confédéral appelle à la grève de solidarité et dénonce les responsabilités de la Compagnie générale transatlantique, ainsi que le comportement de l'avocat général. Les gens ont encore à l'esprit l'affaire Dreyfus, et on parle alors d'affaire Dreyfus du pauvre.

Au niveau international, la solidarité se fait également sentir: Ben Tillet et la Fédération internationale des ports et docks entraînent les mouvements des docks en Angleterre ainsi qu'aux États-Unis. En décembre, Francis de Pressensé et la Ligue des droits de l'homme lancent un mouvement général de protestation.

Toutes ces actions sont efficaces et la peine de mort est commuée... en 7 ans de réclusion. Là encore, de nouvelles protestations éclatent, l'indignation augmente : la commutation en 7 ans de prison laisse entendre que Durand est tout de même responsable. Le 1er janvier 1911, de nouvelles campagnes de solidarité ont lieu, notamment celle de Émile Glay, Alcide Delmont et Paul Meunier (député de l'Aube) qui obtiennent la libération de Jules Durand avant la révision.

Malheureusement, les nerfs et la tête de Jules Durand n'ont pas supporté l'affaire et le séjour de 40 jours en camisole : il est devenu "fou" et ne retrouvera jamais la raison. Le directeur de la prison de Rouen le remet aux mains du dirigeant de la CGT, Charles March, le 15 février 1911, mais c'est pour qu'il soit envoyé à l'asile. La révision entreprise en 1912 par la Cour de cassation proclame Jules Durand innocent, le 15 juin 1918.

Jules Durand meurt le 20 février 1926 à l'asile d'aliénés B comme on disait à l'époque B de Sotteville-lès-Rouen. Détail curieux: dans les archives du Palais de Justice de Seine-Inférieure ne figure pas le dossier de l'affaire Durand: il a brûlé pendant la Seconde Guerre mondiale, justement.

Piètre consolation, aujourd'hui, un de ces grands boulevards dont Le Havre a le secret porte le nom de Jules Durand.

J.P. Levaray

(1) Elle y tint même une de ses premières réunions publiques, où elle fut blessée par un dénommé Lucas (représentant de commerce) qui lui tira deux balles à bout portant, le 22 janvier 1888.

Sources: Boulevard Durand d’Armand Salacrou, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, L'Histoire à bâtons rompus: Jules Durand, B. Portales (Radio-Haute-Nornandie), archives du Palais de justice et archives départementales.

 


Le Monde Libertaire / Lexique de l’anarchisme

PELLOUTIER ET POUGET

Fernand Pelloutier (1867-1901)

Syndicaliste anarchiste français. Jeune journaliste, il adhère au Parti ouvrier français de Jules Guesde. Délégué aux Bourses du travail à Saint-Nazaire puis à Nantes, il fait adopter le principe de la grève générale. À Paris, il se rallie aux idées libertaires et contribue au rapprochement des mouvements anarchistes et syndicalistes.

Secrétaire de la Fédération des Bourses du travail (1893), où il exerce une influence de plus en plus grande, il fonde l'Ouvrier des Deux Mondes (1897), revue d'économie sociale. Son livre Histoire des Bourses du travail est une œuvre essentielle du syndicalisme anarchiste révolutionnaire. Épuisé par ses activités, il meurt dans la misère, à moins de trente-quatre ans.

Émile Pouget (1860-1931)

Syndicaliste révolutionnaire français, il participe à la création du premier syndicat d'employés à Paris (1879). Arrêté à la suite d'une manifestation impulsée par Louise Michel, il est condamné à huit ans de prison. À sa libération, il fonde le Père Peinard (1898) où il manifeste des talents de pamphlétaire, puis La Sociale (1895).

Lors du Procès des trente, qui recherchait à faire l'amalgame entre des théoriciens anarchistes et des délinquants, tentative qui échoua lamentablement, il se réfugie à Londres. Au congrès de Toulouse (1898), la CGT adopte un rapport de Pouget sur le boycottage et le sabotage. Fin 1900 paraît La Voix du peuple, journal de la CGT dont il est le responsable. Par la suite, il sera nommé secrétaire-adjoint aux fédérations de la CGT, de 1901 à 1908, sera l'un des propagandistes de la grève générale et l'organisateur du grand mouvement pour la journée de huit heures de travail, prévu pour le 1er Mai 1906 et décidé au congrès de Bourges (1904). Il participera à la rédaction de la Chartre d’Amiens (congrès de la CGT 1906).

 


Le Monde Libertaire - 219 - Février 1976

LA RÉVOLUTION MEXICAINE

B. Cano Ruiz traduit de "Tierra y Libertad" de novembre 1973

Antécédents

Le processus de la révolution mexicaine présente des caractéristiques idéologiques difficiles à classer et très complexes, comme on peut le supposer d'un peuple sortant d'une longue période de colonialisme esclavagiste et qui a reçu l'impact des nouvelles idées d'émancipation et de justice projetées depuis l'Europe et reflétées ici par ses penseurs et sociologues les plus clairvoyants.

Vers le milieu du XIXe siècle, les idées de Fourrier et Proudhon trouvèrent écho chez des personnes comme Ignacio Ramírez et Melchor Ocampo (ce dernier en vint à traduire quelques œuvres de Proudhon), qui s'efforçaient de faire connaître ces idées au peuple pour ce qu'elles signifiaient d'espérance et de moyens vers la conquête de son émancipation intégrale.

À l’opposé, le régime politique dans lequel le Mexique vivait, était pratiquement dictatorial, surtout depuis la mort de Benito Juàrez, survenue en 1872, époque à laquelle la présidence de la République est occupée par Sebastiàn Lerdo de Tefada, élu pour la période 1873-1876, à la fin de laquelle il sera réélu.

En 1884, le général Porfirio Díaz conquiert la présidence de la République pour la seconde fois et ne la quittera pas avant 1911, date à laquelle la Révolution le met en déroute. Ce gouvernement qui dura 30 ans vit se dérouler sept élections: 1877-1880 (de 1880 à 1884, le général Manuel Gonzàlez assuma la présidence), 1884-1888, 1888-1892, 1892-1896, 1896-1900, 1900-1904, 1904-1910, et en 1910, on le déclara élu pour la période 1910-1916. Durant ces trente ans, le gouvernement de Porfirio Díaz s'employa à "pacifier" la république en employant une poigne de fer contre le petit peuple, en aidant au développement matériel dans le but de fortifier les grands propriétaires et le clergé, et finalement les grands capitalistes qui entreprenaient la formation d'une industrie débutante.

La révolution

En pleine domination porfiriste, le 7 août 1900, paraît le journal Regeneration fondé par R.F. Magón, dans lequel on combat la dictature porfiriste et propage des idées très proches des conceptions anarchistes et révolutionnaires. Le 30 du même mois, un groupe de libéraux, dirigé par l'ingénieur Camilo Arriaga, lance un manifeste pressant le peuple mexicain à former le Mouvement Libéral mexicain et dès lors, avec l'apparition des frères Flores Magón (parmi lesquels se distinguait Ricardo), de Práxedes Guerrero, Librado Rivera, et d'une pléiade de lutteurs anarchistes, la lutte contre la dictature porfiriste ne connut plus de trêves; les publications, les manifestes, les emprisonnements et les faits sanglants se succédèrent, tel le massacre de Cananea, où les sbires des compagnies minières de la région mirent à mort plus de cent travailleurs, ceux de Río Blanco et de Veracruz qui suscitèrent une haine croissante contre la tyrannie et un sentiment révolutionnaire chaque fois plus intense, qui allait en s'étendant dans tout le pays.

Parallèlement à ce mouvement révolutionnaire, surgit un mouvement politique anti-porfiriste, dominé par Francisco I. Madero, qui, en 1908, publia un livre contre la réélection.

Le 4 octobre 1910, Porfirio Díaz est réélu président pour la période de 1910 à 1916. Madero lance le plan de San-Luis (en date du 5 octobre) déclarant nulles ces élections et proclamant la non-réélection comme loi suprême, en même temps qu'un appel aux armes, fixant au 20 novembre un soulèvement général. À cette date éclate la révolution à Puebla et à Chihuahua. En Basse-Californie, Ricardo Flores Magón se soulève et s'empare provisoirement de Mexicali.

Six mois après le soulèvement du 20 novembre, Porfirio Díaz est vaincu. On signe, le 21 mai 1911, l'accord de Ciudad Juarez et le vieux dictateur, maître absolu du Mexique durant trente ans, part pour l'Europe.

Madero entre à Mexico le 7 juin. Il est élu président en octobre et prend possession de ses fonctions le 6 novembre. En moins d'un an, la rébellion servit de tremplin à Madero pour s'élever jusqu'à la présidence.

Madero, qui n'était pas un vrai révolutionnaire, mais un bourgeois libéral assez modéré et propriétaire terrien, s'engagea dans la tâche impossible de détruire la tradition gouvernementale porfiriste viciée, avec les éléments mêmes qui la composaient et qui en avaient profité. Et en réalité, même s'il avait appelé à son cabinet des ministres plus radicaux que ceux qu'il avait choisis, la situation n'aurait pas été substantiellement modifiée, car les nécessités étaient beaucoup plus profondes.

Madero n'ébaucha même pas les profonds changements que l'on espérait d'une révolution tant désirée et aux racines si radicales. Les révolutionnaires qui exigeaient l'accomplissement des demandes de la révolution pour ce qui était des véritables transformations sociales, finirent par prendre les armes. C'est ainsi que le fit Emiliano Zapata dans le sud de la République et le 28 novembre 1911, il expédia le plan d'Ayala. De même, Pascual Orozco, dans le nord, lança le 25 mars 1912 le plan de Chihuahua.

Zapata, avec le drapeau Terre et Liberté, et en relations avec le mouvement Magoniste (relations niées par quelques historiens), représentait le désir de la Terre exprimé par les dépossédés tout au long de l'histoire mexicaine. Par héritage ancestral, sa famille était dépositaire des désirs revendicatifs des communautés indigènes de sa région et jouissait de l'adhésion quasi religieuse des multitudes paysannes du sud.

Les réactionnaires se levèrent aussi contre Madero et le général Bernardo Reyes se joignit à la révolte avec quelques éléments, confiant dans le fait que les partisans qu'il eut en d'autres temps le suivraient. Mais il échoua et se livra à Linares (Nuevo León) le 25 décembre 1911 et fut emmené à la capitale pour être enfermé dans la prison militaire de Santiago Tlaltelolco. De même, Félix Díaz, neveu du dictateur Porfirio Díaz, se souleva à Veracruz, le 16 octobre 1912, et au bout d'une semaine tomba au pouvoir du général Beltrán et fut transporté à la prison de Santiago Tlaltelolco. Pendant ce temps, en plein développement de la révolution, les éléments avancés des forces ouvrières de la capitale fondèrent, le 15 juillet 1912, la Maison de l'Ouvrier Mondial, où se formèrent les célèbres bataillons rouges dans lesquels intervinrent quelques éléments anarchistes. Mais ni la Maison de l'Ouvrier Mondial, ni les bataillons rouges ne purent donner à la révolution une orientation proprement socialiste ou anarchiste.

La décade tragique

Après quinze mois de gouvernement madériste, les divers mouvements armés qui prétendaient radicaliser la révolution et l'opposition constante des forces réactionnaires créèrent un climat propre à un soulèvement dans la ville même de Mexico. Le dimanche 9 février 1913, à l'aube, les forces d'artillerie de Tacubaya et les jeunes militaires de l’École des Aspirants de Tlalpan arrivèrent à la ville et ouvrirent les portes de la prison de Santiago Tlaltelolco aux généraux Bernardo Reyes et Félix Díaz qui, accompagnés de Manuel Mondragón, se dirigèrent vers le palais national, en pensant qu'il était déjà entre les mains des forces insurrectionnelles. Mais le général Lauro Villar, qui avait réussi à maintenir le palais en son pouvoir, reçut avec une décharge les insurgés qui avançaient sûrs et confiants sur la place de la Constitution. Le général Bernardo Reyes fut tué et ses alliés Félix Díaz et Manuel Mondragôn fuirent et se réfugièrent dans la citadelle.

Alors commença la Décade tragique, épisode qui opposa durant 10 jours les forces du gouvernement qui avaient comme centre d'opérations le Palais national et les forces réactionnaires qui s'étaient retranchées dans la citadelle. Le président Madero surveilla personnellement les opérations pour étouffer la rébellion et donna le commandement des troupes au général Victoriano Huerta qui avait déjà vaincu le rebelle Pascual Orozco à la bataille historique de Bachimba.

Mais Huerta trahissait le gouvernement et une semaine après, le 21 février, il faisait prisonniers le président Madero et le vice-président Pino Suárez qui, le jour suivant, sous prétexte qu'ils essayaient de fuir pendant leur transfert en prison, furent assassinés.

La révolte renaît

Après avoir assassiné Madero, le général Huerta s'empara de la présidence pour rétablir la vieille politique, implantant une dictature de type porfiriste. Mais les assassinats de Madero et de Pino Suárez indignèrent et émurent le pays. Le 5 mars 1913, Ignacio L. Pasqueira, gouverneur de l'État de Sonora, renie Huerta, et nomme le général Alvaro Obregón, qui avait déjà combattu contre Pascual Orozco, chef de la section de guerre. Au même moment, Venustiano Carranza, ancien gouverneur de l'état de Coahuila, lance le 26 mars son plan de Guadalupe, en reniant aussi Huerta et en appelant le pays à prendre les armes, en même temps qu'il déclarait assumer la charge de premier chef de l'armée constitutionnaliste.

Alors commence une lutte féroce entre l'armée fédérale au service de Huerta et les divers contingents révolutionnaires, formés de la façon la plus bigarrée et la plus hétérogène. Voyant sa déroute imminente, Victoriano Huerta abdiquait le 15 juillet 1914 et quittait le pays.

Durant cet interrègne intervient le gouvernement des USA, tout d'abord par l'intermédiaire de son ambassadeur à Mexico, Henry Lane, et ensuite, par désir express de Woodrow Wilson, récemment nommé président des USA. Henry Lane, ami personnel de Porfirio Dlaz, qu'il connut dans la splendeur des fêtes du centenaire de l’indépendance, était ennemi de la révolution et, durant la Décade tragique, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour le triomphe de la cause de la réaction.

Woodrow Wilson voyait avec plus de sympathie le mouvement révolutionnaire et se déclara ennemi de Huerta. Il intervint alors dans la lutte en ordonnant l'occupation du port de Veracruz par les forces de la marine de guerre nord-américaine, dans le but d'empêcher que Huerta ne reçoive un chargement d'armes que lui apportait le bateau à vapeur allemand Ipiranga. Mais la réaction du peuple mexicain fut de refuser cette occupation et les forces nord-américaines rencontrèrent une résistance et entamèrent une lutte dans laquelle moururent quelques militaires et civils qui opposèrent une vaillante résistance à une occupation qui, finalement, eut lieu.

Les groupes révolutionnaires, qui se multipliaient dans tout le pays, eurent trois principaux pôles d'attraction : Emiliano Zapata, Francisco Villa, et Venustiano Carranza. Emiliano Zapata représentait les désirs de revendication agraire ; généreux et qu'on ne pouvait facilement émouvoir, guidé par des idéaux un peu confus, mais avec de vigoureux principes libertaires et justicialistes, il se concentra dans la zone de l'État de Morelos, rendant propice de tous côtés la répartition de la terre aux paysans. Francisco Villa, guerillero audacieux et téméraire, sans pitié et presque toujours brutal, qui mit une note d'agressivité et d’enthousiasme dans la lutte contre Huerta, ne faisait pas reposer son action sur des idéaux concrets et définis de justice sociale, mais la projetait principalement vers la vengeance contre les puissants qui maintenaient le peuple mexicain dans la misère et l'ignorance. Dans l'action de Villa, pleine de génie et de valeur, il manquait le désir qui s'ébauchait dans la lutte de Zapata. Venustiano Carranza, premier chef de l'armée constitutionnelle, homme énergique, put compter sur des collaborateurs capables pour planifier et établir un gouvernement. Avec quelques variantes, c'était le continuateur des idéaux démocratiques, libéraux et bourgeois de Madero.

Quand, le 15 juillet 1914, Huerta renonça et quitta le pays, la révolution avait triomphé pour la seconde fois. Il ne restait qu'à consolider ce triomphe cimenté par le sang. Le manque d'idéaux à véritable contenu social et l'influence ancestrale de la politique de soumission au chef requerraient impérieusement une dictature pour stabiliser la révolution. Lequel des trois chefs révolutionnaires assumerait cette dictature ?


Les luttes internes de la révolution

Même si la Convention convoquée par Carranza ne fut suivie d'aucun résultat positif, l'idée d'une convention prévalut et celle-ci fut à nouveau remise, mais cette fois-ci à Aguascalientes, dans la région controlée par Francisco Villa. Carranza craignant un mauvais tour de la part de Villa ne voulut pas y assister et la Convention résolut les problèmes du mieux qu'elle put, même si les problèmes restèrent sans résultat. La Convention suspendit Carranza comme chef de l'exécutif, nommant à cette charge le général Eulalio Gutiérrez. Elle destitua Pancho Villa de sa fonction de chef de la fameuse division du nord, l'armée avec laquelle il réalisa ses exploits légendaires. Mais ces mesures ne menèrent à rien, et les deux Conventions qui continuèrent à fonctionner durant quelques mois réussirent seulement à prouver que la rivalité entre les trois chefs ne pourrait se régler que par la voix des armes.

En décembre 1914, le gouvernement de la Convention que coiffe Eulalio Gutiérrez arrive dans la ville de Mexico, et en janvier 1915, commencent les Campagnes de l'armée constitutionnaliste de Venustiano Carranza pour récupérer le terrain perdu. La lutte reprend et les groupes révolutionnaires qui s'étaient dispersés dans tout le pays durant le bref laps de temps que dura la paix se trouvèrent dans l'alternative de s'unir avec Villa ou Carranza (les armées de Zapata, unies par un idéal plus défini, continuèrent toujours à soutenir le romantique général Suriano) .

En juillet 1915, les forces carrancistes occupèrent Aguascalientes, San-Luis Potosi, Zacatecas et Querétaro ; le 2 août, elles s'emparèrent de la ville de Mexico et en septembre de Saltitto et de Torreón.

En octobre, Carranza transporte son gouvernement de Veracruz à Mexico, et le 19 du même mois, Woodrow Wilson, après avoir pris le pouls de la situation mexicaine par l'intermédiaire de ses agents personnels, reconnut le gouvernement de Carranza comme gouvernement de fait. Les principaux pays d'Amérique du Sud en firent autant au même moment. Pour mettre fin à la lutte, les USA, décrétèrent l'embargo sur les armes à destination du Mexique avec toutefois une exception pour celles destinées au gouvernement reconnu.

Dans ces conditions, la situation de Villa empira de semaine en semaine. En octobre, il perd le port de Guaymas. En novembre, il est repoussé à Agua Prieta et à Hermosillo et battu à San Jacinto (province de Sonora).

En janvier 1916, désespéré et sans possibilité de triompher, Villa est une bête sauvage cernée et enragée. Il accuse, non sans raisons, les USA d'avoir contribué en grande partie à cette situation désastreuse, il veut se venger et en janvier 1916, il arrête un train dans la gare de Santa Isabel (Chihuahua) et fusille quinze nord-américains qui s'y trouvent ; le 8 mars suivant, il entre dans la ville de Colombus aux USA (dans l'État du Nouveau-Mexique), tue quatorze nord-américains et incendie entièrement deux pâtés de maisons. Comme on peut le supposer, l'indignation aux USA fut énorme. Bon nombre demandèrent l'invasion immédiate du Mexique, mais Wilson trouva le moyen de satisfaire en partie ces demandes en envoyant une expédition punitive qui, on doit le reconnaître, n'exerça pas de représailles contre le Mexique, mais se consacra uniquement à poursuivre Villa, qu'elle ne put d'ailleurs pas trouver.

En avril 1919, les forces de Carranza assassinèrent Emiliano Zapata, en se servant d'un traître rusé. Les forces que dirigeait la victime se trouvèrent désorientées et se soumirent passivement au développement postérieur de la révolution. Mais on trouvait toujours ; ayant pris les armes : Villa, Peláez, Félix Díaz et Almazán. Un climat de haine et de mécontentement imprégnait tout le pays. La véritable phase sociale et revendicative qui avait pu se manifester dans la révolution était terminée et la lutte se polarisa dans des personnes et des problèmes exclusivement politiques. À l'approche des élections présidentielles pour la période 1920-1924, Carranza appuya Ignacio Bonillas, ambassadeur du Mexique à Washington, à la place d'Alvaro Obregón qui, en juin 1919, accepta depuis Sonora sa candidature. Carranza envoyait alors des troupes à Sonora, foyer de l'obregonisme et Obregón, qui avait vaincu Villa au profit de Carranza, renia ce dernier et se découvrit en envoyant son plan de Agua Prieta. Obregón nomma Plutarco Eliás Calles chef de ses troupes et celles-ci envahirent Sinaloa et occupèrent Culiacán. La rébellion se propagea rapidement et les États de Guerrero, Michoacán, Zacatecas et Tabasco s'y rallièrent. Le 7 mai, Carranza et ses ministres abandonnèrent la ville de Mexico dans laquelle, deux jours après, entrera Obregón. Sur la route de Veracruz, la suite de Carranza fut surprise. Celui-ci est assassiné à Tlaxcalaltongo le 21 mai 1920. Adolfo de la Huerta fut nommé président provisoire et aux élections du 5 septembre Obregón est élu président pour la période 1920-1924.

La révolution mexicaine fut le premier grand événement révolutionnaire de ce siècle et son impact eut des répercussions sur la conscience du monde occidental, où les idéaux du socialisme avaient puissamment germé à travers les semailles d'idées et l'arrosage de sang si prodigue durant les trente années qui précédèrent cette révolution, dans laquelle Terre et Liberté fut la devise de ses contingents les plus sains et les plus forts.

B. Cano Ruiz

 


Le Monde Libertaire - 210 - Mars 1975

HISTOIRE
DU MOUVEMENT OUVRIER BELGE
LA GRÈVE DE 1886

Alain Duveau

La lutte des mineurs belges de mars 1886 a marqué l'accroissement des revendications chez les travailleurs dans une période où les conditions sociales étaient pénibles. En effet, si nous effectuons une étude succincte des salaires de 1886, nous constatons que leur taux était plus ou moins équivalent à celui de 1856 alors que le coût de la vie était en augmentation.

Les conditions de travail étaient effroyables ; les mineurs travaillaient souvent plus de douze heures par jour. De plus les enfants, aussi bien filles que garçons, étaient employés et touchaient comme les adultes des salaires de famine.

Cette misère ébranla la population de même que les nombreux groupes anarchistes qui existaient à cette époque. Dans la province de Liège, des noyaux actifs tels que ceux de Seraing, Ougrée... menaient un combat contre l'ordre bourgeois. Dans les villes de Bruxelles et Verviers s'amorçait un renouveau de l'idéal libertaire de même que dans le Hainaut. N'oublions surtout pas les copains flamands. Ces groupes précipitaient la grève de 1886 qui, par son caractère, était presque générale et, de ce fait, elle dépassait très vite le stade des revendications habituelles pour remettre en cause l'utilité d'un gouvernement.

Ce mouvement prenait surtout naissance à Liège où la propagande anar était importante.

Vers le milieu du mois de mars 1886, le groupe anar liégeois décidait de célébrer l'anniversaire de la Commune de Paris et organisait une manifestation tout en publiant un texte qui avait pour but de rassembler le plus de monde possible et qui, nous pouvons le croire, allait mettre le feu aux poudres.

Ce texte disait:

Appel aux travailleurs.

Concitoyens.

Partout les ouvriers s'agitent ; la crise, terrible et lamentable, au lieu de diminuer grandit de jour en jour; partout aussi les idées d'émancipation pénètrent dans la masse exploitée.

À Londres, à Amsterdam, à New York, partout enfin, les travailleurs font entendre leur voix aux oreilles de la bourgeoisie égoïste. Resterons-nous dans une coupable apathie ?

Continuerons-nous à laisser nos femmes et nos enfants sans pain, quand les magasins regorgent des richesses que nous avons créées.

Laisserons-nous éternellement la classe bourgeoise jouir de tous les droits, de tous les privilèges et refuser toute justice et toute liberté à ceux qui la nourrissent : la classe des producteurs ?

Nous ne le pensons pas ; c'est pourquoi nous faisons appel à toutes les victimes de l'exploitation capitaliste, aux meurt-de-faim, à tous ceux que le chômage a jetés sur le pavé pendant le rigoureux hiver que nous traversons. Rappelez-vous, compagnons, que jeudi 18 mars, il y aura quinze ans que l'héroïque population de Paris se soulevait pour l'émancipation des peuples et que cette tentative de révolution sociale fut étouffée dans le sang de 35 000 travailleurs.

Nous vous invitons donc, jeudi 18 mars, quinzième anniversaire de la Commune, à vous joindre à la grande manifestation ouvrière qui aura lieu place Saint-Lambert, à 7 heures du soir.

Pour le groupe anarchiste de Liège :

J. Outters, rue des Écoliers, 8

F. Billien, rue de Robermont, 28 (1).

La grève se déclara aussitôt à Jemmeppe-sur-Meuse. C'est pourquoi, face à cette agitation croissante qui représentait un danger certain pour la racaille au pouvoir, le bourgmestre de Liège décidait par décret que tout rassemblement de plus de cinq personnes après huit heures du soir serait interdit. Cette décision était prise ce 18 mars afin d'empêcher la manifestation prévue pour le soir.

Néanmoins, dès l'après-midi, les manifestants se rassemblaient et de nombreux orateurs libertaires prenaient la parole. La plupart des discours mettaient en avant les thèmes chers à notre idéologie. Les premiers incidents éclataient avec l'arrivée D'Andrimont B clown de service et bourgmestre de Liège B accompagné de flics, qui ordonnait de disloquer le cortège. Bien entendu, les copains refusèrent et les chiens de la haute finance chargèrent, ce qui provoqua la riposte des prolos et des incidents graves. La répression fut sanglante; de nombreuses arrestations, des blessés et des tués.

Le gouvernement débordé envoyait l'armée mais de nouveaux foyers de résistance naissaient, et la grève s'étendait à tout le pays. La situation devenait critique pour les "bien-pensants".

Surtout dans le Hainaut, les révoltés s'armaient et s'attaquaient aux propriétés ; ils incendiaient le château Baudoux, la ferme Dumont de Chassart, s'attaquaient à des usines et s'affrontaient aux forces de l'ordre (se rappeler la rencontre sanglante de Quaregnon). Les ouvriers expliquaient leur combat et trouvaient de nombreux alliés dans le peuple vu le mécontentement qui régnait à cette époque. Au bout de quelque temps, la troupe, sous le commandement du tortionnaire Vandersmissen B le Massu du XIXe siècle B réprima sévèrement cette révolte. Durant ces durs combats, tous les partis d'extrême gauche étaient dépassés et seuls les anarchistes avaient une part active dans ces affrontements. Les marxistes dénonçaient l'inégalité sociale et ses conséquences; ils réclamaient le suffrage universel et demandaient aux ouvriers de se calmer. Le P.O.B. B parti ouvrier belge B d'idéologie marxiste se bornait par la parole à lutter contre le pouvoir. De tout temps ces "révolutionnaires" de la "dictature du prolétariat" ont servi le jeu gouvernemental.

Le syndicalisme révolutionnaire et l'idée de la grève générale, après cette expérience, gagnaient de plus en plus les milieux subversifs et nous constatons que malgré la disparition de ces groupes anars, héritiers du père Proudhon, ces idées sont toujours de mise en Belgique.

Comme après toutes émeutes, les procès condamnaient les accusés à de lourdes peines de prison : de plusieurs mois aux travaux forcés à perpétuité.

Nous pouvons affirmer que cette révolte fut déclenchée par des militants anarchistes qui se soulevaient contre la misère populaire, les tabous et écoutaient leur raison. Ces hommes demandaient ce que nous réclamons aujourd'hui : avoir de meilleures conditions de travail, supprimer la surproduction, avoir des salaires égaux, profiter de l'automation... et ne plus travailler comme des bêtes.

Cette grève de 1886 nous permet de mieux comprendre les luttes qui secoueront par la suite la Belgique et l'existence toujours réelle de l'esprit anarchiste qui est vivace et ne demande qu'une intensification de la propagande pour être l’élément catalyseur de la révolution.

Alain Duveau
Texte tiré d'un ouvrage de Bertrand. J'ai réuni les divers éléments pour la composition de cet article grâce à des documents d'époque et à des renseignements communiqués par le copain Lepape.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Publié dans Anar

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