Increvables anarchistes - Des origines à 1914 (1ère partie)

Publié le par Mailgorn Gouez

Increvables anarchistes
Volume 1
(1 ère partie)
- Des origines à 1914



éditions du Monde Libertaire
éditions Alternative Libertaire

 

Note des éditeurs

Il faut que le hasard renverse la fourmi pour qu'elle voie le ciel

C'est un fait, l'idéal libertaire et le mouvement du même nom suscitent un intérêt croissant dans des milieux de plus en plus larges.

Il n'y a pas lieu de s'en étonner outre mesure, tant il est vrai que l'implosion de l'escroquerie marxisto-goulaguesque, le libéralisme-social des socialistes rose bonbon, la course à la respectabilité des schadoks trotskistes, les compromissions de nos écolos réalistes... et l'intolérable brutalité d'un capitalisme toujours plus cannibale ne laissent plus guère le choix, à la révolte, que celui du dernier rêve encore coté à la grande bourse de l'espoir : la révolution sociale libertaire.

Aussi, c'est de plus en plus nombreux(ses) que les damné(e)s de la terre qui refusent de chausser les pauvres galoches de la résignation viennent frapper à notre porte. S'enquérir de ce qu'il en est de l'anarchisme, de son histoire et de ses propositions.

Face à la demande d'information, de formation et d'adhésion, il nous a semblé utile de retracer, en une dizaine de brochures, la grande saga de ces increvables anarchistes qui, depuis un siècle et demi, s'acharnent à brandir, haut et clair, le drapeau d'un socialisme sans dieu, sans maître, sans patron, sans État... conjuguant, au temps présent, l'égalité et la liberté.

Depuis bientôt un demi-siècle, Le Monde Libertaire (successeur direct du Libertaire de Louise Michel et de Sébastien Faure qui avait ouvert le bal à la fin du siècle dernier) écrit les pages de cette ambitieuse aventure en lettres de feu.

De la Première Internationale aux luttes de cette dernière décennie en passant par la Commune de Paris, l'Internationale antiautoritaire, les grands congrès anarchistes, les martyrs de Chicago, les bombes de la propagande par le fait, la naissance et l'épopée du syndicalisme révolutionnaire et de l'anarcho-syndicalisme, l'éducation libertaire, la révolution mexicaine, russe, espagnole.... les révoltés de Krondstadt, les insurgés de l'Ukraine maknoviste, les collectivités agricoles aragonaises, le peuple libertaire espagnol en armes, Mai 68, la renaissance du mouvement libertaire de ces dernières années.... tout y est, ou presque. Tout y est, avec de grandes signatures du mouvement ouvrier de ces cent cinquante dernières années. Avec toujours (par delà le temps et les dates) ces mêmes foutues idées qui nous animent encore aujourd'hui.

Un siècle et demi d'histoire, un siècle et demi de l'histoire anarchiste, un siècle et demi de combats de tous les instants contre tous les intolérables, un siècle et demi de rigueur et d'intransigeance, un siècle et demi de luttes pathétiques contre le capitalisme, les Églises, les militarismes, les États et tous les fossoyeurs du grand rêve émancipateur d'une société de liberté, d'égalité, d'entraide, d'autogestion.... tout de suite, ici et maintenant.

C'est peu dire que les cartouches ne manquent pas et que tous ceux et toutes celles qui recherchent des munitions pour les fusils de la révolte et de l'espoir, qu'ils ont décidé de tirer des râteliers de la résignation, devraient trouver leur bonheur dans cet arsenal de la mémoire que notre obsession de l'instant et notre regard planté dans les étoiles de l'avenir ont failli laisser en jachère.

Merci, donc, aux camarades du Groupe Louise Michel de la Fédération Anarchiste Francophone pour ce travail de recherche, de sélection et de mise en forme d'articles extraits de cette formidable mine qu'est Le Monde Libertaire.

Ces brochures ne nous offrent rien de moins que le bonheur d'un autre futur au petit prix d'un autre présent.

Nous avons failli être, nous pouvons être... voulons-nous être ?

Et dire que nous aurions pu passer à côté de cela !

éditions du Monde Libertaire
éditions Alternative Libertaire

 


Le Monde Libertaire - 169 - Mars 1971

LA COMMUNE DE PARIS

Maurice Joyeux

De multiples organisations politiques ou humanitaires s'apprêtent à commémorer la Commune de Paris. Ces soixante-douze journées marquèrent la fin d'une époque qui fut celle des insurrections de caractère sentimental où la justice, le droit et la liberté eurent une part prépondérante et en verront naître une autre qui se voudra économique, rationnelle, scientifique. Et même si, avant la Commune, Proudhon et Marx avaient déjà jeté les bases du mouvement révolutionnaire moderne, même si les réflexes sentimentaux et romanesques n'ont pas complètement disparu de nos jours, on peut prétendre que née d'une liesse quarante-huitarde que dominèrent le tumulte, le débraillé et la barricade, la Commune s'achèvera dans une tentative d'organisation rationnelle de la société et par une tuerie qui serait la préface aux affrontements révolutionnaires modernes.

On connaît mal la Commune. Les hommes qui se réclament d'elle se bornent à populariser ceux de ses aspects qui coïncident avec leurs intérêts ou leur préoccupation politique du moment. Trop souvent, on prétend y voir l'aboutissement de desseins longuement médités, de réflexions théoriques mûries. Ce n'est pas vrai! Et il n'est pas souhaitable que les anarchistes emboîtent le pas à des partis politiques qui se livrent à une démagogie effrénée et qui prétendent l'accaparer, car, en dehors de quelques avantages momentanés qu'une telle attitude procure, on risque d'ignorer les grandes leçons qui se dégagent de la Commune et qui justement tiennent à son caractère hybride, aux improvisations parfois géniales auxquelles il fallut recourir pour organiser la grande ville, aux ajustements parfois laborieux de théories contradictoires, alors que naît une économie nouvelle qui bouleversera la société romantique. Et justement sur un palier différent, bien entendu, les classifications politiques et idéologiques comme les mutations économiques de notre époque sont similaires à celles qui secouèrent la fin du Second Empire. Nous vivons, comme les Communards, une époque charnière, et plutôt que de ramener à soi ce qui appartient au passé, il est préférable de l'examiner objectivement afin d'en tirer les leçons profitables pour notre mouvement anarchiste.

Les hommes qui firent la Commune

L'insurrection du 18 mars est née en marge des organisations révolutionnaires, même si certains militants ouvriers y prirent part. Les blanquistes sont désorganisés par l'emprisonnement de leurs chefs. Les hommes de l'Internationale restent dans l'expectative. Seul ce qui reste du jacobinisme quarante-huitard sera mêlé à travers le Comité central à l’insurrection. C'est son esprit qui anime la garde nationale. Les manifestations périodiques qui, depuis la chute de l'Empire, se succèdent et qui ont décapité le mouvement ouvrier et révolutionnaire ont donné aux Jacobins l'occasion d'une revanche contre cette bourgeoisie libérale qui, après avoir été au pouvoir sous Louis-Philippe, pendant la IIe République et sous le Second Empire, s'apprête à confisquer la République. Derrière Félix Pyat, Delescluze, Flourens et quelques autres, ils livrent une lutte sans merci à la République des Jules: Jules Simon, Jules Ferry, Jules Favre, etc.

Au cours de ces journées de mars décisives, qui précèdent l'insurrection, la garde nationale a pris conscience de sa force. Deux proclamations ont donné sa mesure ; la première déclare : La garde nationale ne reconnaît pour chefs que ses élus; la seconde: La garde nationale proteste contre toute tentative de désarmement et déclare qu'elle y résistera au besoin par les armes.

L'instrument est en place. Pourtant l'émeute viendra de la rue. Louise Michel nous a laissé un vivant récit de ces heures tragiques. Thiers a décidé de faire enlever les canons entreposés à Montmartre. L'alarme est donnée. Le comité de vigilance se réunit. Mais écoutons la bonne Louise: Dans l'aube qui se levait on entendait le tocsin; nous montions au pas de charge, sachant qu'au sommet il y avait une armée rangée en bataille. Nous pensions mourir pour la liberté.

On était comme soulevés de terre. Nous morts, Paris se fût levé. Les foules à certaines heures sont l'avant-garde de l'océan humain.

La butte était enveloppée d'une lumière blanche, une aube splendide de délivrance.

La troupe fraternise avec le peuple, l'insurrection gagne Paris quartier par quartier, surprenant à la fois le gouvernement et le Comité central. Ce n'est que le soir que les membres du Comité central se décideront à passer à l'attaque et à occuper toute la ville alors que Thiers et le gouvernement fuient vers Versailles.

Ces hommes, qui vont s'emparer de la ville, viennent de tous les horizons. Ils appartiennent à la petite bourgeoisie, à l'artisanat, au monde ouvrier alors à sa naissance. On ne trouve pas encore de militant ouvrier connu parmi eux en dehors de Varlin et de Pindy et quelques blanquistes, tels Ranvier, Brunel ou Eudes. Les grands noms sont soit en prison, soit en fuite, soit dans l'expectative.

Le soir du 18 mars, le Comité central de la garde nationale, qui a chassé l'État et s'est emparé du pouvoir, prendra le chemin de l'Hôtel de Ville qui est chemin traditionnel où les révolutions de Paris trouvent leur consécration !

Les causes de la commune

Cette journée du 18 mars fut une journée réussie parmi d'autres qui ont auparavant échoué sans qu'on puisse bien clairement en expliquer les raisons, tant leur mécanisme fut le même avec leur part d'improvisations tardives, de préparation sérieuse et de chance. Mais, par contre, les causes de ce climat d’insurrection existaient en permanence depuis le coup d’État. La guerre, la défaite et le siège leur avaient conféré un caractère encore plus aigu.

Mais quelles sont donc les causes profondes de ce climat qui, à partir du 4 septembre 1870, jour où fut proclamée la déchéance de l'Empire et l'avènement de la IIIe République, suscita de nombreuses insurrections dont celle du 18 mars fut le couronnement "heureux" ?

On peut, parmi d'autres, définir trois causes qui, d'ailleurs, coïncideront avec les trois grandes tendances politiques de la Commune: le patriotisme, le fédéralisme, le social, et, s'il est vrai qu'en gros cela correspondait à des tendances du jacobinisme, du blanquisme et du proudhonisme, on aurait tort de croire que chez chacun des participants ces tendances seront nettement tranchées; et c'est Lefrançais, qui appartient à l'Internationale, et qui, après la Commune, entretiendra des relations suivies avec l'Internationale antiautoritaire de Saint-Imier qui nous apprend: Le dégoût et l’indignation produits par l'ignoble conduite de la prétendue "défense nationale" durant le premier siège de Paris fut certainement la principale cause de la Commune.

Et il n'y a rien d’étonnant pour tous ceux qui se refusent à voir la Commune avec d’autres yeux que ceux de l'époque. L’esprit de la première révolution française est encore puissant parmi le peuple parisien qui a un goût prononcé pour porter chez les autres la liberté à la pointe des baïonnettes. Le pacifisme révolutionnaire amorcé par Proudhon dans un discours retentissant à l’Assemblée nationale, en quarante-huit, pour s’opposer à l'expédition de Pologne et la magnifique adresse de la section française de l'Internationale aux peuples en guerre n’ont pas encore pénétré profondément le petit peuple cocardier et chauvin, et le faubourg qui vit son rêve des victoires de 93, pousse d'abord à la guerre puis à la résistance. Jules Vallès nous raconte dans L'Insurgé comment il sera comique victime de cet état d’esprit.

Le deuxième facteur, une des causes principales de la Commune fut l'esprit fédéraliste communaliste, si l'on veut. Les autres, nous dit Eugène Pottier, voulaient que Paris nommant les municipalités, fût en possession de lui-même comme le sont les grandes villes des États-Unis. Mais deux autres sentiments puissants vont pousser le peuple de Paris vers le fédéralisme. Le premier, c'est le climat suscité par le siège, où, isolés du pays et du gouvernement qui prépare la capitulation, les Parisiens ont pris l'habitude de se considérer comme seuls à faire face à tous les problèmes que leur posait la lutte. Ce qui se traduira par une organisation administrative des arrondissements et la création de la garde nationale. Enfin, le second, c'est l'esprit même du mouvement ouvrier interprété par la section française de l'Internationale et qui est dominé par les théories économiques de Proudhon.

La troisième cause de la Commune c'est, nous dit Félix Pyat, un autre acteur de ce drame : La révolte prolétaire contre le capital, et, là encore, si les internationalistes armés par leur congrès paraissent les représentants les plus qualifiés des travailleurs et si ce sont eux qui, effectivement, prendront en main l'organisation économique, laissant aux jacobins la défense et aux blanquistes la police intérieure, le miracle de la lutte au coude à coude, qui ne rapprochera jamais tout à fait les trois courants et qui donnera naissance à un homme révolutionnaire nouveau pour qui le fédéralisme sera l'élément de base.

Proudhon et Blanqui

Il est vrai que les hommes qui vont faire la Commune venaient d'horizons différents. Il est vrai que les causes de la Commune furent multiples. Il est vrai qu'à côté de militants chevronnés et connus, les élections enverront siéger sur ses bancs des inconnus et que, par conséquent le caractère créateur des refus et des choix spontanés joua un rôle important et pas toujours heureux, d'ailleurs. Mais sitôt après les élections, lorsqu'il fut alors indispensable de construire et de se défendre, c'est l'esprit de deux grands absents qui va dominer la Commune: celui de Proudhon, mort en 1865, celui Blanqui emprisonné au fort du Hâ.

Ce sont des hommes comme Jourde, Varlin, Theisz, Lefrançais, Langevin, Benoît Malon qui vont faire vivre et organiser la ville, et, il faut lire et chaque révolutionnaire devrait lire dans le Journal officiel de la Commune ces séances de travail laborieuses où le sérieux a pris la place des fiestas romantiques. Il faut lire l'affiche placardée par l'Internationale où après avoir affirmé: L'indépendance de la Commune est le gage d'un contrat dont les clauses librement débattues feront cesser l'antagonisme des classes et assureront l'égalité sociale qu'elle définissait dans un programme d’action où l'on sent à chaque instant la présence de Proudhon.

La commission militaire, par contre, où siégera seulement un internationaliste proudhonien, sera composée de jacobins et de blanquistes: Flourens, Bergeret, Ranvier, Eudes, Duval, etc. Et lorsque la situation militaire s’aggravera, le fossé se creusera entre les deux dominantes de la Commune pour éclater lors de la création d'un Comité de "Salut public", réminiscence des grandes heures de quatre-vingt-treize. Les jacobins et les blanquistes l’emporteront et les internationalistes de tendance anarchiste se retireront. Au cours de la séance orageuse, le blanquiste Pyat et l’internationaliste Benoît Malon s’opposeront violemment et la polémique se continuera à travers le Cri du Peuple de Jules Vallès et le Vengeur d’Eudes.

La proclamation de la minorité contre la constitution d’un Comité de Salut Public restera éternellement vraie pour les anarchistes.

Considérant que l’institution d’un Comité de Salut de public aura pour effet essentiel de créer un pouvoir dictatorial qui n'ajoutera aucune force à la Commune,

Attendu que cette institution serait en opposition formelle avec les aspirations politiques de la masse électorale dont la Commune est la représentation,

Attendu en conséquence que la création de toute dictature par la Commune serait de la part de celle-ci une véritable usurpation de la souveraineté du peuple, nous votons contre !

Andrieu, Langevin, Odtyn, Vermorel, V. Clement, Theisz, Serraillier, Avrial, Malon, Lefrançais, Courbet, Girardin, Clémence, Arnoult, Beslay, Vallès, Jourde, Varlin. Nous retrouverons au bas de ce texte le nom de tous les internationalistes, excepté celui de Frankel qui est le seul marxiste et qui se joindra aux blanquistes et aux jacobins, et il suffit de regarder les noms des hommes qui formeront le Comité de Salut public pour constater qu’à travers les épreuves de la Commune sont nées les deux expressions différentes du socialisme qui vont marquer le mouvement ouvrier moderne. Parmi ces noms on retrouvent ceux de Ferré, de Frankel, de Pyat, de Delescluze, d'Eudes, de Billioray, de Dupont, de Rigault, de Ranvier, de Vaillant.

Les anarchistes et la Commune de Paris

Même si leur contenu actuel est notoirement différent de ce qu'il fut alors, on peut dire que la Commune de Paris a marqué l'anarchisme, le socialisme révolutionnaire et le syndicalisme alors à leurs débuts. Seul le jacobinisme ne tirera aucun profit de l'aventure sanglante de ces dix semaines. Trop des siens se trouvaient sous le visage de conciliateurs dans le camp des Versaillais, et loin d'être vivifié par la grande aventure révolutionnaire, il sombrera dans un parlementarisme abêtissant avant de devenir le parti radical, père nourricier de toutes les combines équivoques.

Le marxisme, lui, n'aura aucune influence sur la Commune. Marx, qui méprise les ouvriers parisiens et spécialement les membres de l'Internationale, les a pendant la guerre abreuvés d'insultes et s'est réjoui de la victoire du militarisme allemand. Certes, après l'écrasement, il s'apercevra de la popularité de la révolution parisienne et il se rattrapera dans un livre : La Guerre civile en France, probablement le meilleur de ses ouvrages où il justifiera la Commune et les internationalistes, pas pour longtemps d'ailleurs, car le naturel reprenant le dessus il tonnera contre son gendre Charles Longuet, un communard, qu'il accusera d'être resté un proudhonien impénitent. Il est vrai qu'il fera à son autre gendre Lafargue un autre reproche : celui d'être resté un blanquiste.

Proudhon a donné au mouvement anarchiste une doctrine économique. Les hommes de l’Internationale feront passer cette doctrine dans des réalités concrètes. Bakounine avait marqué l'Internationale qui avait ajusté l'économie proudhonienne sur les méthodes de lutte de classe. Cependant, il n'aura guère d'influence sur le déroulement des événements, excepté en province et plus spécialement à Lyon, et paradoxalement c'est plus tard que les effets de la Commune se feront sentir au sein du communisme libertaire.

Mais dans les luttes qui précéderont la Commune, comme pendant les journées révolutionnaires, des hommes comme Élisée et Élie Reclus, comme Paul Robin, des femmes comme Louise Michel, comme Andrée Léo feront leur apprentissage et seront à la base du renouveau de l'anarchie quelques années plus tard.

Les hommes de la Commune sentent confusément la vérité, leur vérité, qui se révèle en eux. Après la Semaine sanglante, en exil à Londres, à Bruxelles, à Genève, ils vont réfléchir, analyser ce que furent les moyens et les buts de la Commune de Paris. Et c'est de ces réflexions que sortira le grand schisme de l’Internationale à La Haye et, extraordinaire coïncidence, l'éclatement de la Première Internationale suivra étrangement la courbe de celui de la Commune et les hommes qui avaient refusé le Comité de Salut public rejetteront Marx et rejoindront la Fédération jurassienne pour former l'Internationale anti-autoritaire. Il suffit de rappeler ici certains noms pour voir toute l'importance de la Commune et de la section française de l'Internationale dans la formation du mouvement anarchiste moderne. Je cite au hasard : Séraillier, B. Malon, Lefrançais, Jourde, Avrial, Courbet, Pindy, Vesinier, Vermorel, auxquels viendront s'ajouter : Guillaume, Kropotkine, Louise Michel, Paul Robin, Élisée Reclus, Malatesta et beaucoup d'autres.

Les internationalistes qui firent la Commune furent proudhoniens. Après la Commune, sous l'influence de Bakounine, ils fonderont la Première internationale anarcho-syndicaliste d'où sortira le mouvement anarchiste moderne.

La Commune dans l’histoire

Il est délicat de porter un jugement sur la Commune, encore que ce soit avec les dates et les grands hommes le travail "important des historiens". De toute façon, on ne peut pas détacher la Commune de son contexte politique et social dont j’ai essayé de mettre en relief quelques aspects importants pour les anarchistes.

Disons que ce qui domine la Commune de Paris comme, d’ailleurs, le mouvement ouvrier révolutionnaire de cette moitié de siècle, c'est la confusion et la naïveté.

La confusion est due à ce brassage économique profond qui, en marge des luttes politiques, bouleverse l'économie et s’apprête à créer un homme différent à travers un clivage entre des classes nouvelles. Le patriotisme, le socialisme utopique, le chartisme, le syndicalisme, l'anarchisme à travers Proudhon et Bakounine, le christianisme social, le classicisme dans les lettres et les arts, le romantisme, ce qui n'est pas tout à fait hier et qui n'est pas encore aujourd’hui, se mêlent profondément en s'entrechoquant. Époque charnière difficilement analysable où le caractère des hommes qui se forme influe directement sur la marche des choses.

La naïveté est justement la preuve que, dans la balance, le tumulte des sentiments l'emporte encore sur la froide analyse des réalités. Les hommes se grisent de phrases où le bon droit, la justice, la loi l’emportent sur les réalités concrètes. Rien ne pouvait encourager un esprit froid à se lancer dans l'aventure, et cette vieille canaille de Marx l'avait bien compris qui conseillait à ses amis de rester tranquillement fidèles à la "République des Jules" du 4 septembre. La campagne était réactionnaire, une armée ennemie campait aux portes de Paris, la bourgeoisie d'affaires qui avait fui possédait tous les rouages économiques dans ses blanches mains, les libéraux, effrayés, se retiraient à Versailles, justifiant la trahison d'une fraction importante de la population parisienne, les intellectuels de gauche avaient (déjà) déserté, les militaires avaient suivi, les fonctionnaires aussi. Non, rien, vraiment, ne pouvait engager un esprit logique dans Paris révolutionnaire. Pourtant, et il suffit d'avoir lu leurs proclamations pour en être intimement persuadé : les hommes de la Commune ont vraiment cru possible leur victoire. Oui! Ils furent naïfs ! Et finalement, ils eurent raison car, contre toute évidence, la victoire eût été possible si, au lieu de tomber dès les premières heures sur un alcoolique à moitié fou, le colonel Langlois, ils avaient placé à la tête de la garde nationale un homme énergique qui, dans la nuit, eût enlevé les forts, pris Versailles et enfermé M. Thiers.

Naturellement, on ne refait pas l'Histoire, on profite simplement de l'enseignement qu'elle nous apporte, et la Commune de Paris qui marqua d'un coup de reins une période économique en pleine gestation, peut être riche d’enseignements pour notre époque à la condition de laisser de côté les images d'Épinal et d'étudier avec sérieux les mouvements qui la projetèrent en avant.

Maurice Joyeux

 

 


Revue La Rue - 1981


LOUISE MICHEL

UNE GRANDE FIGURE DE L’ANARCHISME

Thyde Rosell

Avant d'examiner de plus près le cheminement de cette militante révolutionnaire, ouvrons une parenthèse qui mettra à bas le mythe "petite sœur des pauvres" imposé par des historiens étudiant le passé par le bout de la lorgnette des préjugés. À l'opposé des commentateurs de radio, des représentants de la bourgeoisie, nous nous refusons à passer au crible la vie d'une révolutionnaire... sous prétexte que c'est justement parce qu'elle milite que cela se fait ! Ève Ruggieri, Alain Decaux et consorts se préoccupent-ils des amours de Vallès, des rages de dents de Kropotkine ou de la coupe de cheveux de Pouget ? Déjà, au cours de son existence, Louise Michel dut faire face aux mesquineries et calomnies propagées par la presse bourgeoise et la préfecture, qui n'avaient pour but que de dévaloriser aux regards de la population sa démarche révolutionnaire, tout comme d'ailleurs furent dévoyées, en leur temps, les activités de militantes ou ouvrières (les Pétroleuses, les miliciennes...). À l'instar de ses prédécesseurs, le monde culturel bourgeois actuel ne retient des activités et écrits de Louise Michel que les anecdotes amoureuses, de "charité chrétienne", ses menées de type "pétroleuse", en défigurant ainsi la vie d'une militante révolutionnaire.

La Commune de Paris où les femmes jouèrent un rôle prédominant, la verra combattre sur les barricades, dans son uniforme de garde national, participer activement au comité de vigilance du 18e arrondissement, organiser les sections d'ambulancières ou les coopératives de quartier. Après un procès retentissant et un emprisonnement en Nouvelle-Calédonie qui lui permit, au contact de Nathalie Lemel (ouvrière, adhérente à la Première Internationale) et de Charles Malato, d'approfondir sa pensée, Louise Michel revient en France en anarchiste confirmée et décidée à propager ses théories ce qu'elle fera jusqu'à sa mort, survenue à Marseille au cours d'une tournée de conférences. Se vouant à des causes plus spécifiques, elle animera des cercles féministes. Athée, elle créera des organismes d'aide aux prisonniers. Dans une période où travailler à l'émancipation des travailleurs, revenait à encourir les foudres du pouvoir, Louise Michel s'assiéra souvent sur le banc des accusés et se reposera, comme elle le disait, dans les geôles des républicains.

Nous, militants anarchistes, tirons d'autres leçons du passé et des expériences du mouvement ouvrier. Louise Michel laissera une empreinte différente que celle de ses compagnons de lutte (Kropotkine, Pouget, Sébastien Faure) dans le mouvement libertaire. Représentante quasi exacte du propagandiste infatigable qui diffuse les propositions anarchistes, renfloue les caisses de groupes, elle sera un des piliers du mouvement anarchiste du siècle dernier. Utilisant autant la parole que l'écrit, oratrice remarquable, participant à la rédaction des journaux anarchistes, aux réunions et congrès internationaux, nous la verrons tantôt haranguer les publics de meetings populaires, puis affronter ceux de Versailles aux lendemains de la Commune ou ceux de Londres et Bruxelles.

Facteur primordial qui a joué dans sa popularité et que trop souvent les révolutionnaires oublient, Louise Michel est la première femme anarchiste qui sera représentative du mouvement révolutionnaire.

Sa ténacité, son courage n'y sont pas étrangers.

Héritière du courant unitaire du socialisme communard, imprégnée par le fédéralisme proudhonien et le blanquisme, elle ne côtoiera pas que les seuls anarchistes, mais participera également aux activités de socialistes parlementaristes, tels Rochefort et Clémenceau, des groupes féministes électoralistes, des guesdistes, des milieux littéraires, etc. Partout où il fallait se battre - même si, par certains côtés, cette lutte demeure spécifique - Louise Michel mettait ses talents au service des opprimés et y intégrait ses propositions propres sur les phénomènes sociaux (le syndicalisme, la grève, les colonies...). Et le peuple l'a bien compris comme tel, car l'enterrement de Louise Michel représente un des derniers rassemblements de masse, unifiant pour un temps anarchistes, marxistes et réformistes.

Si nous saluons, à l'occasion de cet anniversaire, les talents et le parcours militants d'une anarchiste, nous saluons, également, par cet intermédiaire, les hommes et les femmes qui luttèrent pour l'émancipation de la classe ouvrière et que l'histoire, autant officielle que révolutionnaire, jette aux oubliettes trop facilement. Car l'héritage que nous laissent les théoriciens révolutionnaires, n'est rien sans ces propagandistes anonymes, véritables piliers du mouvement ouvrier, construisant les organisations de masse et les organisations spécifiques.

Thyde Rosell

 


Le Monde Libertaire - 112 - Mai 1965

LA COMMUNE DE MARSEILLE

On a beaucoup écrit sur la Commune, et en particulier sur la Commune de Paris. Pas assez peut-être, car les Communes de province sont trop souvent méconnues et même, les répercussions du mouvement communaliste à l’étranger, soit sous l’aspect des poursuites intentées aux communards ou aux internationaux, soit sous l’angle de l’interprétation et de l’utilisation politique, scientifique et sociologique, sont laissées dans l’oubli le plus complet.

À cela une raison essentielle : les idées-force que l’on peut en extraire n’intéressent personne, elles n’apportent de l’eau qu’au moulin des anarchistes! Et c’est pourquoi les travaux qui y sont relatifs ne jouissent pas de la faveur du grand public. On ne peut que le regretter.

C’est donc dans le but de compléter notre connaissance de ce mouvement que nous publions cette étude, rendant hommage, à près d’un siècle de distance, à tous les obscurs combattants de la Commune et en particulier à ces 4 500 membres de l’Internationale (dans le seul département des Bouches-du-Rhône) qui, sous l’influence de Bakounine, s’efforcèrent de réaliser une société nouvelle basée sur le fédéralisme et la liberté de l’individu.

E. Bianco

La tentative des 7 et 8 août 1870

Dès le lendemain de la défaite de Forbach, une grande agitation se manifeste à Marseille. 40000 personnes ayant à leur tête Gaston Crémieux, Naquet, Brochier, Rouvier et quelques autres manifestent devant la préfecture.

L’arrestation d’Alfred Naquet provoque une recrudescence de colère et aussitôt se forme un Comité central d’action révolutionnaire, la foule occupe bientôt la mairie et les membres du Comité sont portés au pouvoir sous les acclamations populaires. Ce Comité, comprenant surtout des membres de l’Internationale (en l’absence de Bastelica, la section marseillaise reçut très vraisemblablement les ordres directs de Bakounine) et quelques républicains radicaux, et présidé par Gaston Crémieux, se trouve ainsi à la tête d’un pouvoir révolutionnaire issu du peuple.

Malheureusement, ses délibérations sont de courte durée, car une escouade de policiers, dispersant la foule aussi prompte à s’enthousiasmer qu’à devenir d’une passivité extrême, bloque les insurgés dans la mairie et, après un court échange de coups de feu, capture les membres du Comité. Les prisonniers, au nombre d’une trentaine environ, sont enfermés au Fort Saint-Jean et entassés dans un cachot puant. Le 10 août, sur ordre de l’impératrice régente, l’état de siège est proclamé et le 27 ils sont jugés.

Deuxième tentative d’insurrection révolutionnaire

1er novembre 1870

Le préfet Esquiros s’oppose à Gambetta et au gouvernement provisoire. Au Conseil municipal un affrontement se produit entre les modérés et les révolutionnaires et très vite, la Garde nationale (bourgeoise) commandée par le Colonel Marie va s’opposer à la Garde civique et l’Internationale.

La réaction populaire est immédiate et spontanée, l’hôtel de ville, défendu par les gardes nationaux est occupé et la Commune révolutionnaire est proclamée aussitôt. Un comité d’une vingtaine de membres est formé qui représente toutes les nuances de l’opposition radicale et socialiste parmi lesquels plusieurs membres de l’Internationale dont Bastelica, Chachouat, Job, Cartoux, etc. Le général Cluseret qui vient d’arriver à Marseille après l’échec de la Commune de Lyon se joint bientôt à eux, et la Commune prend l’héritage de la Ligue du Midi. Mais Esquiros qui jouit de l’estime populaire se retire (son fils atteint de typhoïde meurt et ce deuil l’abat profondément); il est remplacé par Alphonse Gent qui, à la faveur des circonstances (un attentat manqué contre lui qui soulève la réprobation générale) va reprendre le pouvoir en main pour le compte du Gouvernement et écarter tous ceux qui pouvaient raffermir la volonté populaire.

Le 13 novembre, le préfet télégraphie à Gambetta l’Ordre tout entier règne à Marseille...

La Commune révolutionnaire de Marseille
(23 mars - 4 avril 1871)

Le 21 mars 1871

Une dépêche télégraphique du préfet, le contre amiral Cosnier indique : Marseille est tranquille. Tous les rapports qui m’arrivent sur l’état des esprits dans le département sont rassurants.

Le 22 mars

La proclamation de Thiers, flétrissant l’insurrection parisienne et exhortant à l’union est affichée sur les murs de la ville. Cette proclamation qui parle en termes favorables de Canrobert et de Rouher apparaît aux Marseillais comme une traîtrise et, le soir même, devant plus de 1 000 personnes, Gaston Crémieux, prononce un discours extrêmement violent : Le gouvernement de Versailles a essayé de lever sa béquille contre ce qu’il appelle l’insurrection de Paris, mais elle s’est brisée entre ses mains, et la Commune en est sortie.

Ainsi Citoyens, les circonstances sont graves. Avant d’aller plus loin, je veux vous poser une question. Quel est le gouvernement que vous reconnaissez comme légal? Est-ce Paris ? Est-ce Versailles?

Toute la salle unanime, crie : "Vive Paris!"

À ces cris unanimes qui sortent de vos mille poitrines nous nous unissons et nous crions : "Vive Paris!".

Mais ce gouvernement va être combattu par Versailles. Je viens vous demander un serment, c’est celui de le défendre par tous les moyens possibles, le jurez-vous?

- Nous le jurons!

Et nous aussi, s’il faut combattre, nous nous mettrons à votre tête. Nous serons obligés de le défendre dans la rue. Rentrez chez vous, prenez vos fusils, non pas pour attaquer, mais pour vous défendre...

Le 23 mars

Le contre-amiral Cosnier organise une contre-manifestation en faveur du gouvernement de Versailles, mais depuis l’aube, les gardes nationaux des quartiers populaires s’étaient rassemblés, et une foule immense se regroupe autour d’eux.

La préfecture est envahie, les autorité destituées, une commission départementale est formée, présidée par Crémieux et comprenant 12 membres. Elle représente équitablement les diverses fractions de l’opinion publique : les Radicaux avec Job et Étienne, l’Internationale avec Alérini, la Garde nationale avec Bouchet et Cartoux, et trois membres délégués par le Conseil municipal.

La Commission déclare : À Marseille, les citoyens prétendent s’administrer eux-mêmes, dans la sphère des intérêts locaux.

Il serait opportun, que le mouvement qui s’est produit à Marseille fût bien compris, et qu’il se prolongeât.

Nous voulons la décentralisation administrative avec l’autonomie de la Commune, en confiant au conseil municipal élu dans chaque grande cité les attributions administratives et municipales.

Le 26 mars

Le général Espivent de la Villeboisnet, officier réactionnaire et clérical s’il en fut, qui s’était réfugié à Aubagne avec ses troupes, et qui calque sa conduite sur celle de Versailles, proclame le département des Bouches-du-Rhône en état de guerre.

Le 27 mars

Le conseil municipal (composé de républicains modérés et bourgeois) rompt avec le conseil départemental. Cette rupture accroît les difficultés matérielles auxquelles devait faire face la Commune après le départ de nombreux fonctionnaires.

Le 28 mars

Arrivée à Marseille de trois représentants en mission envoyés par la Commune de Paris (May, Amouroux et Landeck). Malheureusement, ils sont tous trois incapables et vont s’immiscer dans les affaires marseillaises portant de graves préjudices à l’action locale.

Le 1er avril

Le Conseil municipal est dissout.

Le 3 avril au soir

Espivent fait marcher ses troupes (6 à 7000 hommes) sur Marseille. Il a l’appui de trois navires qui croisent au large du port. En pleine nuit, les soldats parcourent les 17 km qui les séparent de Marseille. Pendant ce temps, des barricades sont dressées autour de la préfecture et quelques hommes se rassemblent. Les soldats d’Espivent prennent la gare, le fort Saint-Nicolas et le fort de Notre-Dame-de-la-Garde, ils effectuent un mouvement d’encerclement complété par le débarquement des marins.

Pourtant, la population réagit. Une foule immense, armée en partie et tumultueuse, se réunit. Deux bataillons d’infanterie fraternisent levant leurs chassepots en l’air aux applaudissements de la foule. Mais Espivent, après avoir reçu sèchement Crémieux, venu parlementer, fait bombarder la ville (300 obus tomberont sur la préfecture). Les combats acharnés se déroulent jusqu’au soir et la préfecture est finalement investie par les marins.

La Commune de Marseille avait vécu, la répression cléricale et réactionnaire allait s’exercer impitoyablement jusqu’en 1875.

Charles ALÉRINI

Comme Bastelica, il était d’origine corse puisque né à Bastia le 20 mars 1842.

Devenu professeur, il enseignait au Collège de Barcelonnette où il était en même temps correspondant de l’Internationale, ce qui lui vaudra d’être suspendu de ses fonctions en avril 1870 et arrêté quelques jours après toujours pour le même motif.

S’étant établi à Marseille, il participe ensuite, à l’occupation de l’hôtel de ville et à l’organisation de l’éphémère commune révolutionnaire du 8 août 1870. Puis il sera membre de la Commission départementale insurrectionnelle de mars 1871.

Actif, énergique, intelligent, il mettra toutes ses connaissances au service de l’action révolutionnaire et de l’Internationale, organisant notamment la résistance armée, requérant les fusils, les munitions, et prenant une part des plus actives à tous les actes de l’insurrection.

Le 4 avril, il reste un des derniers à la préfecture, alors que la plupart ont fui le danger.

Après l’échec de la Commune, il réussit à passer en Espagne où il va poursuivre son action militante pendant que le Tribunal militaire le condamne à mort par contumace (il sera grâcié en 1889).

Très vite, il est admis parmi les intimes de Bakounine et devient un militant actif de l’Alliance et, à ce titre, il sera toujours mêlé, aussi bien sur le plan espagnol que sur le plan français, à la vie de l’Internationale anti-autoritaire contre les agissements de Marx et de ses amis.

James Guillaume, dans ses Souvenirs parlera du cœur chaud, de la droiture, de la vaillance simple et sans phrases de cet homme qui sera délégué de la Fédération régionale espagnole à La Haye, où il signera la déclaration bakouniniste; qui assistera au Congrès de Saint-Imier dont il sera l’un des trois secrétaires; qui participera au Congrès de Genève (septembre 1873) en tant que représentant de la FRE et de diverses sections françaises (dont plusieurs illégales) et qui après avoir fait deux ans de prison à Cadix, fera partie en 1877 du Comité fédéral de la fédération française de l’AIT.

Gaston CRÉMIEUX

Né à Nîmes, le 22 juin 1836, il est issu d’une famille israélite. Après de brillantes études au lycée de sa ville natale, il obtient sa licence de droit à Aix-en-Provence, en 1856.

Avocat à Nîmes, il se fait vite remarquer par son éloquence et sa générosité. Très vite aussi on le surnomme avec une pointe de mépris, l’avocat des pauvres.

Cette réputation de désintéressement va le suivre à Marseille où il s’établit en 1862.

Sa générosité naturelle, son caractère affable et doux, ses allures paisibles et ouvertes, attiraient toutes les sympathies. Et par le fait même qu’il était toujours disposé à défendre les miséreux, il entra tout naturellement en contact avec les milieux républicains de l’époque. Porté par sa sympathie presque instinctive vers les classes opprimées, il fut également en liaison quasi permanente et amicale avec l’Internationale.

Mais, malgré ses qualités de cœur, son désir de soulager la misère, il ne fut jamais, en dépit de quelques discours ou de quelques articles violents, un homme d’action véritable.

Il n’en reste pas moins que le 8 août 1870 il se trouve porté à la tête d’un pouvoir révolutionnaire issu du peuple.

Arrêté, emprisonné dans un sombre cachot du fort Saint-Jean et bientôt condamné à 6 mois de prison qu’il va purger à la prison Saint-Pierre, il est libéré avec ses camarades par une foule de plus 20 000 personnes dans la nuit du 4 au 5 septembre.

C’est lui qui, le 7 septembre, accueille Esquiros à la gare Saint-Charles et l’ac-compagne à la préfecture.

Dans le cadre de l’épuration (destitution des magistrats compromis sous l’Em-pire), Crémieux est ensuite nommé au poste de procureur de la république, où il ne restera en fonction que quelques semaines.

Puis, après la création de la Ligue du Midi (qui groupait 15 départements), il parcourt la province comme envoyé en mission, il signe peu après une proclamation qui indique notamment :

Nous sommes résolus à tous les sacrifices, et, si nous restons seuls, nous ferons appel à la révolution, à la révolution implacable et inexorable, à la révolution avec toutes ses haines, ses colères et ses fureurs patriotiques. Nous partirons de Marseille en armes, nous prêcherons sur nos pas la guerre sainte...

Bientôt la Ligue va entrer en opposition ouverte contre le gouvernement de la défense nationale et, au cours d’un meeting organisé à l’Alhambra, le 19 octobre, comme on lui demandait les moyens de réagir devant une telle situation, il s’écria : La Ligue du Midi, et la Commune Révolutionnaire!

C’est ainsi qu’il fait partie, dès le 1er novembre, de la Commission départementale insurrectionnelle qui ratifie les pouvoirs de la Commune révolutionnaire et qu’il appelle les Marseillais à prendre les armes.

Mais, la Commune écrasée par la réaction, Crémieux refusant de s’enfuir est arrêté et le 8 avril, il est condamné à mort comme factieux incorrigible.

Six mois après sa condamnation, malgré la multitude de démarches entreprises de tous côtés pour obtenir sa grâce, Crémieux est fusillé sur ordre de "Monsieur" Thiers.

Le 30 novembre 1871, à 7 heures du matin, au Pharo, tombait l’un des hommes les plus intègres que le mouvement ouvrier ait connu.

Sa mort provoqua une profonde émotion dans toute la ville.

André BASTELICA

Né à Bastia le 28 Novembre 1845, il apparaît à 23 ans dans l’histoire de l’Internationale.

Anarchiste, il le fut jusqu’au bout des ongles, alors même que le mot n’était pas encore inventé. En effet, tour à tour employé de commerce et typographe, il possédait une culture étonnante pour son âge et sa condition.

Une immense curiosité, toujours en éveil, l’avait poussé à s’instruire dans tous les domaines. Journaliste de talent, il écrivait dans de très nombreux journaux : L’Égalité de Genève, L’Internationale de Bruxelles, La Marseillaise de Paris, L’Égalité et Le Peuple de Marseille, et dans des revues littéraires, avec un style précis et fougueux, plein de flamme et de vivacité, un style qui traduit la pensée et surtout la parole, car Bastelica était aussi un brillant orateur.

C’est son éloquence surtout qui explique le véritable ascendant que ce tout jeune homme exerçait sur les masses.

À l’idéal généreux qui l’animait, il joignait l’immense avantage de posséder un sens pratique de l’organisation, un souci méthodique et lucide de l’action révolutionnaire.

Son camarade de combat, Albert Richard, disait de lui : Il avait besoin de vivre, d’agir, de produire... et de défendre, à la lumière, l’idée qu’il incarnait en lui.

Voilà l’homme qui constitua, avec Eugène Varlin et Benoît Malon à Paris, Émile Aubray à Rouen et Albert Richard à Lyon, la génération spontanée de la renaissance du socialisme français.

Alors même que Tolain, découragé, pensait que l’Association Internationale des Travailleurs était morte en France, elle allait renaître avec des hommes nouveaux et des idées nouvelles, des hommes jeunes, des hommes issus des milieux ouvriers.

D’abord isolés dans la clandestinité, du fait de la répression ils vont peu à peu se trouver en contact, unis dans une même cause et par une amitié jamais démentie.

Bientôt, ils vont coordonner leurs efforts dans une parfaite égalité d’action, sans qu’aucun d’entre eux n’essaie de dominer les autres et cela aussi bien en France qu’à l’étranger, lors des congrès de l’Internationale, et cela à tel point qu’un éminent historien pourra écrire : Leur activité commune, parallèle, évitant toute hiérarchie est un remarquable exemple d’autonomie, de libre initiative de décentralisation volontaire au sein d’une organisation perfectionnée qui rêvait précisément de fonder la société nouvelle sur des bases fédéralistes (A. Olivesi, La Commune de 1871 à Marseille).

Nous ne nous attarderons pas sur l’influence que Bakounine exerça sur Bastelica. Elle n’eut aucun rapport de maître à élève mais de compagnon de lutte à son frère d’armes, d’ami à ami. En effet, dès son adhésion à l’Internationale, Bastelica avait écrit à Albert Richard: Nous voulons le non-gouvernement parce que nous voulons la non-propriété, et vice versa. La morale humaine détruira les religions révélées, le socialisme supprimera le gouvernement et la question politique. Si le peuple comprend aujourd’hui surtout la question politique, c’est que dans sa conception théorique, il croit que le gouvernement représente la société (on croit entendre Bakounine).

Et c’est sous l’impulsion de cet homme, qui fait preuve d’une activité prodigieuse d’organisateur et de propagandiste, que Marseille, ralliée au communisme non-autoritaire de Bakounine allait devenir l’une de bases de la Révolution mondiale que l’Internationale souhaitait et pour laquelle elle œuvrait de toutes ses forces.

Fondée en juillet 1867, la section marseillaise de l’Internationale connut dès la fin de l’année suivante (arrivée de Bastelica) une rapide extension. Organisée strictement selon les principes proudhoniens, elle compte 27 corporations groupées dans la fédération marseillaise, une des mieux organisées de France. Les adhérents atteignent bientôt le nombre de 4 500. Infatigable, Bastelica laisse à ses camarades (Poletti, Combes, Pacini, Roger, Alérini) le soin de s’occuper des affaires locales et parcourt la campagne, en de perpétuels déplacements, pour créer de nouvelles sections dans les départements voisins : Aix (600 adhérents), La Ciotat, Saint-Tropez, Cogolin, Callabrières, Gonfaron, La Garde-Freinet, Toulon, La Seyne, Draguignan deviennent à leur tour des foyers actifs. Il ira jusque dans l’Hérault et les Basses-Alpes, pour convertir à la cause les population rurales.

Le 28 avril 1870, il écrit à James Guillaume : La section marseillaise marche résolument dans la voie des grands progrès... Je suis de retour d’une excursion parmi les populations révolutionnaires du Var. Quel enthousiasme l’Internationale a soulevé sur le passage de son propagateur ! J’ai acquis cette fois la preuve invincible, irrécusable que les paysans pensent, et qu’ils sont avec nous... Tout ce mouvement brise mes forces mais augmente mon courage.

Quatre jours auparavant, il écrivait dans Le Mirabeau (journal socialiste) à propos des grèves du Creusot : Jugulée par une politique honteuse et réactionnaire, la grande voix du peuple, pour se faire entendre, emprunte un autre organe plus terrible: la grève.

La grève c’est l’irruption endémique du mal social. Organiquement, la société actuelle aboutit à la grève : ce n’est ni la paix, ni la justice.

La théocratie et l’aristocratie reprennent courage et essayant l’offensive sur la Révolution trahie par la bourgeoisie, sa fille aînée... Que l’État, l’Église et les bourgeois se coalisent pour une œuvre d’imposture et d’ignominie, le peuple vengeur, les confondra dans une même ruine.

Le principe autour duquel le peuple doit se grouper c’est la solidarité... les fruits de cinq révolutions seraient perdus pour nous si nous ne nous redressions forts, et défiant les traînards de la civilisation d’oser porter la main sacrilège sur le sanctuaire de la justice sociale.

Mais le gouvernement s’inquiétait du développement de l’Association. Le Congrès retentissant tenu à Lyon en mars 1870, présidé par Varlin et auquel assistaient Bastelica et Bakounine, avait affirmé la volonté des fédérations françaises d’intensifier leur action révolutionnaire.

Aussi Émile Ollivier, décide de sévir : il télégraphie aux préfets de poursuivre l’Internationale et surtout ajoute-t-il : Frappez à la tête !

Varlin et Richard sont arrêtés. Bastelica se réfugie à Barcelone (il était en contact étroit avec les bakouninistes catalans de l’Internationale). Le mouvement est momentanément désorganisé, mais il est trop puissant pour périr et il aboutira aux événements grandioses que l’on connaît, que certains regrettent, avec raison sans doute, puisqu’ils furent le tombeau du mouvement ouvrier, la porte ouverte au socialisme autoritaire et autres dictatures du prolétariat.

Ainsi, un des rares révolutionnaires de valeur que Marseille possédait fut envoyé à Paris (on sait qu’en échange, la Commune de Paris délégua à Marseille trois représentants en mission qui ne l’égalèrent pas, c’est le moins qu’on puisse dire), et là, d’une honnêteté scrupuleuse, il manipula des millions sans en distraire un centime, en dirigeant avec beaucoup d’intelligence le service des contributions directes et indirectes de la Commune de Paris.

Bastelica, qui fut incontestablement l’un des hommes les plus brillants de son époque, Bastelica qui aurait pu utiliser ses talents à des fins ambitieuses et qui aurait certainement réussi, Bastelica qui préféra se vouer avec un rare désintéressement à la cause ouvrière et socialiste, mourut, exilé en Suisse, en 1884, à l’âge de 39 ans, brisé par l’écrasement de son grand rêve de révolution internationale.

Son seul défaut, en effet, fut d’être vulnérable au découragement: il ne put supporter la défaite du socialisme, refusa de s’abaisser aux compromissions politiques et mourut dans la pauvreté et la tristesse.

Tel fut l’homme de réelle valeur qui fit de Marseille une des capitales du socialisme.

E. Bianco

 


Le Monde Libertaire - 105 - Octobre 1964

HISTOIRE TUMULTUEUSE DE L’INTERNATIONALE

Maurice Joyeux

La constitution d'un organisme de liaison internationale avait été un acte de foi. Lorsque, de ce rassemblement confus il fallut extraire un ensemble de principes et une ligne de conduite commune à toutes les sections nationales, les difficultés commencèrent.

La capacité ouvrière de Proudhon qui vient de paraître et les Principes fédératifs du même auteur, inspirent les représentants de la section française qui voient l'émancipation ouvrière à travers la généralisation du Mutualisme. Les blanquistes mal débarbouillés des "grands principes de 89" pratiquent un nationalisme agressif et rêvent de porter le socialisme à la pointe des baïonnettes à travers toute l'Europe. Calfeutrés dans leur île, l'immense majorité des syndicats anglais essaient de construire une économie en marge de leur capitalisme mais aussi du mouvement socialiste européen, cependant que par personne interposée Marx, ce génie gothique, débute cette lente ascension qui aboutira à la centralisation de l'organisation internationale et sera le prélude au "centralisme démocratique" inventé par Lénine. Partout ailleurs en Italie, en Belgique, en Hollande, en Allemagne même, le Mouvement socialiste oscille entre la collaboration avec les libéraux dans des gouvernements bourgeois et le carbonarisme. Non dépourvu de visées personnelles, à quoi rêvent les politiciens issus de la bourgeoisie et qui se sont ralliés au socialisme, le romantisme révolutionnaire, n'a pas encore vu son exubérance corrigée par une étude sérieuse de l'économie. Les études sérieuses de l'économie parues jusqu'alors et qui sont l'œuvre soit de Proudhon soit de Marx sont négligées car elles limitent l'aventure révolutionnaire. La Grèce, la Pologne, l'Italie, autant de problèmes nationaux qui masquent le vrai problème, le problème de classe que l'Internationale doit résoudre et Bakounine lui-même n'échappera pas pour un temps à ce lyrisme nationaliste mis à la mode par Byron et qui gangrène la démocratie radicale et socialiste du dix-neuvième siècle.

Des débuts difficiles

Six mois ne se sont pas écoulés depuis la création de l'Internationale que déjà un conflit s'élève entre la section parisienne et le Conseil de Londres sourdement travaillé par Marx. Le bureau International a désigné pour le représenter en France, Henri Lefort, un républicain socialiste qui n'appartient pas au mouvement ouvrier. Tolain et Fribourg refusent au Conseil général le droit de s'immiscer dans l'organisation et l'administration intérieure de la section française : ils ont donné leurs adhésions au pacte de Londres parce que fédératif ; ils ne veulent relever que de leurs mandants. Le Conseil général n'est que le cœur de l'association ; le Congrès seul en sera la tête. Ils obtiendront satisfaction. Mais déjà se trouve posé un problème essentiel du Mouvement ouvrier qui, aujourd'hui encore, agite profondément les partis communistes en rébellion contre Moscou. À la conférence qui se tint à Londres, en 1865, et qui consacra la prédominance de la section française dans l’Internationale, un autre événement important se produisit. Pour la première fois, au côté de Tolain, siège un ouvrier relieur. Il s'appelle Eugène Varlin.

 

 

 

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@+Maligorn Gouez 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Anar

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