Un Peu d'histoire - fin

Publié le par Mailgorn Gouez

Un Peu d'histoire - fin

James Guillaume, 1844 - 1916 (biographie
)

De l'esprit libertaire de la première internationale (AIT) au syndicalisme révolutionnaire du début du XXè siècle


Le nom de James Guillaume est indissolublement lié à celui de la première Internationale et à celui de la Fédération jurassienne dont il fut, dans les quatre volumes de ses "documents et souvenirs", le chroniqueur minutieux et passionné. Mais cette période essentielle de sa vie ne doit pas rejeter dans l'ombre le reste de son existence. Certes, il est plus difficile à connaître : Guillaume n'a pas rédigé de mémoires et, pour diverses raisons, s'est refusé à tout rôle public, dissimulant autant qu'il le pouvait son action personnelle. Mais il est possible d'en retrouver les grandes lignes et d'esquisser une biographie qui ne soit pas trop lacunaire. C'est ce que nous essayerons de faire dans ces quelques pages, en insistant plus particulièrement sur les périodes et sur les faits les moins connus.

Né le 16 février 1844 à Londres, James Guillaume était le fils d'un républicain neuchâtelois qui dirigeait, dans la capitale anglaise, la succursale d'une petite fabrique d'horlogerie de Fleurier. Cette entreprise familiale ne survécut pas à la crise des années 48 et le père, George, rentré au pays après la proclamation de la République à Neuchâtel, fut successivement juge, préfet du Val-de-Travers, puis, dès 1853, conseiller d'Etat, charge à laquelle il fut constamment réélu durant quelque trente-cinq ans. L'influence familiale fut déterminante sur le jeune James : il s'assimila harmonieusement les meilleurs éléments qu'il put trouver dans ce milieu dont il faut dire ici quelques mots. Esprit ouvert et remarquablement cultivé, George Guillaume s'intéressait particulièrement à la philosophie et aux sciences naturelles; il sut transmettre ses goûts à son fils et réussit à éveiller en lui une infatigable curiosité intellectuelle. Voici comment, beaucoup plus tard, en 1906, James Guillaume évoquera sa jeunesse :
J'entrai au collège latin de Neuchâtel à l'âge de neuf ans et demi; à seize ans je passai dans les classes qu'on appelait les Auditoires (aujourd'hui l'Académie), et y fus trois ans comme étudiant, jusqu'en 1862. J'étais un élève assez indiscipliné, et j'avais souvent maille à partir avec les autorités scolaires, qui étaient royalistes et religieuses; nous n'étions que trois élèves républicains, et j'étais le seul libre-penseur (mon père m'avait élevé de bonne heure dans la libre-pensée).
Mais si j'étais mal noté durant l'année pour mes allures indépendantes, je me rattrapais aux examens de fin d'année, où, sans effort, j'étais toujours le premier, et où je remportais la plupart des prix.
Ce qui a eu de l'importance dans ma vie d'écolier, ce n'est pas ce que je faisais en classe (je n'écoutais pas mes maîtres, je n'avais nulle confiance en eux), c'était ce que j'apprenais tout seul, et ce qui fermentait dans ma tête. Je lus toute la bibliothèque de mon père, me passionnant pour l'antiquité, pour la Révolution française, pour la philosophie (Spinoza surtout), pour la poésie (Homère, Shakespeare, Goethe, Byron), pour les grands écrivains français (Rabelais, Molière, Voltaire). Je m'occupais aussi beaucoup de sciences naturelles (astronomie, géologie, et, comme collectionneur, entomologie); la poésie était pour moi une passion (j'ai écrit des milliers de vers, lyriques et autres, composé des drames, des romans, comme écolier et étudiant), et la musique une autre passion (j'avais entrepris un opéra et un oratorio). La politique aussi était une troisième passion ; à Neuchâtel, entre républicains et royalistes c'était une lutte acharnée. L'histoire de la Révolution française, dès ce moment, me fascinait, et mes héros étaient les Montagnards, Marat (un Neuchàtelois), Robespierre, Saint-Just.

Ajoutons que le milieu radical et gouvernemental dans lequel avait grandi James Guillaume avait également contribué à son éveil intellectuel; en effet, dans le salon de ses parents se retrouvaient les esprits les plus avancés de la petite ville; beaucoup plus tard, il écrira à un ami : " Si nous pouvions bavarder, je vous raconterais une foule d'anecdotes et de détails, je vous ferais revivre tout ce milieu neuchâtelois de 1856 à 1866, où le hasard des circonstances avait amené tant de personnalités intéressantes: les Français Versigny, Cantagrel, Chaudey, Erdan, Pascal Duprat, Pierre Leroux, Mlle Clémence Auguste Royer (la traductrice de Darwin); les Allemands Karl Vogt et Edouard Desor, Moleschott, Gressly (Soleurois), l'Américain T. Barker, puis les champions du protestantisme libéral français d'alors : Félix Pécaut, Albert Réville, Jules Steeg et leur disciple F. Buisson, etc. etc." Nombre de ces personnalités étaient des républicains que l'échec des révolutions de 1848 avait contraints à se réfugier en Suisse où ils jouèrent souvent un rôle important : Carl Vogt à Genève, où il fut professeur et qu'il représenta au Conseil des Etats, le savant Edouard Desor à Neuchâtel, canton où les républicains français Gustave Chaudey et Jean Baptiste-Victor Versigny furent rédacteurs de L'indépendant, le journal radical lié aux intérêts du " franco-Suisse " (ligne Pontarlier-Neuchâtel) dont le second fut administrateur, tandis que l'organe de l'autre tendance du radicalisme, Le National suisse , était dirigé par Erdan. Les autres ne firent que passer, donnant parfois des cours ou des conférences où ils développaient des idées fort hardies pour l'époque et le lieu (que l'on songe au conservatisme protestant qui régnait alors dans l'aristocratie et dans la majeure partie de la bourgeoisie neuchâteloise !). Républicanisme quarante-huitard, libre-pensée et matérialisme, socialisme mystique avec Pierre Leroux, protestantisme libéral tendant, avec Ferdinand Buisson, à n'être plus qu'une pure morale laïque, tels sont les courants d'idées avec lesquels James Guillaume fut confronté, chez ses parents.

De septembre 1862 au printemps 1864, sans but bien défini, il poursuivit ses études à Zurich où il s'inscrivit, trois semestres durant, au "philologisch-pâdagogisches Seminar". Mais l'atmosphère zurichoise ne lui convenait guère et l'on trouve dans ses lettres à son père les réactions typiques du jeune Romand à l'égard de la Suisse allemande. Pourtant, il travailla sérieusement et fut particulièrement impressionné par deux de ses professeurs, fort renommés à l'époque : le philologue Hermann Kôchly et l'historien de la littérature et esthéticien Friedrich Theodor Vischer, tous deux des Allemands réfugiés en Suisse. Mais James Guillaume ne se borna pas à ses études; il se livra à de nombreuses lectures et traduisit des nouvelles de Gottfried Keller; il rendit visite à l'écrivain, qui révisa la traduction des Gens de Seldwyla que le jeune homme fit paraître à Neuchâtel, après son retour au pays, en 1864. Des bords de la Limmat, l'étudiant suivait de près la vie politique de son canton ; ardent radical, il accuse le Conseil d'Etat de s'endormir dans ses fauteuils.
Le 1er mars 1864, avec quelques camarades romands, il organise une petite fête commémorative et une de ses lettres raconte avec verve comment un honorable royaliste neuchâtelois, venu à Zurich rendre visite à son fils pour échapper aux festivités officielles, était, dès son arrivée, tombé en arrêt devant l'affichette manuscrite que James Guillaume avait apposée sur la porte de l'université. Mais les Guillaume avaient cinq enfants à élever et, pour des raisons financières, ne voulurent pas continuer à payer les études de leur aîné. James rentra donc à Neuchâtel et accepta un remplacement d'un an à l'Ecole industrielle du Locle où il enseigna le français et l'histoire. En 1865, il passa l'examen d'Etat et fut nommé à titre définitif :
A ce moment, écrira-t-il, commence mon évolution morale. Au milieu d'une population ouvrière, je suis frappé de la vanité de mes études classiques, je hausse les épaules en songeant à mes anciens plans d'avenir; je me dis que, si ma vie vaut encore la peine d'être vécue, c'est à condition que je la consacre à l'instruction du peuple; et, pour commencer, j'organise des cours du soir pour les jeunes apprentis. Je continue à lire toute sorte de choses, Feuerbach, Darwin, Fourier, Louis Blanc, Proudhon, et peu à peu s'élaborent dans ma tête des conceptions nouvelles [ ... ] Les échos du mouvement coopératif français, et la fondation d'une section de l'internationale à La Chaux-deFonds (1865), furent de nouveaux éléments dans ma vie; et la connaissance que j'avais faite du père Meuron, me mettant en contact intime avec un vieux révolutionnaire qui avait donné sa vie comme enjeu de ses idées, et qui gardait les aspirations de sa jeunesse, me fut un grand encouragement à l'action. "
Constant Meuron (il avait volontairement supprimé la particule de son nom) avait pris part à la révolution de 1831; réfugié dans le canton de Berne après son échec, il avait été livré aux autorités royalistes de Neuchâtel et condamné à mort. Gracié, il avait pu s'échapper de sa prison. C'est avec lui qu'en août 1866, James Guillaume créa une section de l'Internationale au Locle, section qu'il représenta au premier congrès de l'Association internationale des travailleurs (le nom officiel de la première Internationale), tenu à Genève, le mois suivant.

Dès lors, l'existence de James Guillaume va progressivement se confondre avec celle de l'Internationale. Tout d'abord, il voit, dans la politique parlementaire, le moyen de réaliser les buts de l'A.I.T. ; il est alors un ardent radical-socialiste. Mais, l'influence des délégués belges, français, anglais et allemands rencontrés aux deux premiers congrès de l'Internationale, à Genève en 1866 et à Lausanne en 1867, l'amène à préciser ses vues sociales ; il comprend que l'organisation de la classe ouvrière ne peut se réaliser que contre la bourgeoisie. D'autre part, les expériences faites durant la campagne électorale de 1868 montrèrent aux internationalistes neuchâtelois que les radicaux au pouvoir, s'ils entendaient bien se servir de l'appui des ouvriers, se refusaient à leur faire la plus petite place sur leurs listes. Dans le cadre du scrutin majoritaire qui était alors la règle, il était exclu que, face aux deux partis qui se disputaient les faveurs de l'électeur, les membres de l'Internationale pussent, avec la moindre chance de succès, constituer une troisième liste.
Ils n'avaient d'autre choix que d'appuyer les radicaux, ce qu'avaient fait jusqu'alors sans résultat James Guillaume et ses amis, s'allier aux royalistes, comme le docteur Coullery à La Chaux-de-Fonds, ce qui répugnait profondément aux ouvriers et aux autres membres de l'Internationale, tous ardents républicains, ou alors, ne plus participer aux luttes électorales. C'est vers cette dernière solution que penchaient Guillaume et ses amis quand Bakounine vint leur fournir la justification théorique qui leur manquait : le but du mouvement ouvrier est le collectivisme. Celui-ci ne peut se réaliser par des réformes instaurées par en haut, par l'Etat, dont, au contraire, l'abolition est le préalable nécessaire à l'établissement de la société future; aussi les prolétaires doivent-ils rompre tous les ponts avec la bourgeoisie et renoncer à l'illusion de pouvoir obtenir quelque avantage en se faisant représenter dans les assemblées législatives.

Le succès que connurent les idées de Bakounine dans le Jura tient donc essentiellement au moment où elles y furent diffusées : au début de 1869, elles arrivaient à point pour servir d'explication et de justification à une pratique vers laquelle les internationalistes tendaient, de par leur propre expérience; d'autre part, elles correspondaient à une radicalisation générale de l'Internationale, qui s'était déjà manifestée par les résolutions collectivistes adoptées au congrès de Bruxelles, en 1868; enfin, il faut aussi faire la part du prestige personnel de Bakounine, de l'effet produit, en février 1869, par la venue du grand homme dans cette petite bourgade perdue qu'était Le Locle.

Tout en approuvant les buts de l'Internationale, le révolutionnaire russe estimait que son organisation était insuffisante et que les meilleurs de ses militants devaient se regrouper en une sorte de fraternité secrète qui servirait de colonne vertébrale, d'avant-garde à l'organisation de masse que devait être l'A.I.T. Il gagna facilement à ses vues James Guillaume qui groupa autour de lui cette petite élite de militants ; fraternellement unis, ils allaient animer pendant huit ou neuf ans les sections du Jura.
" Je dois à Bakounine, au point de vue moral, ceci, écrira Guillaume : auparavant, j'étais stoïcien, préoccupé du développement moral de ma personnalité, m'efforçant de conformer ma vie à un idéal; sous l'influence de Bakounine, je renonçai à cette préoccupation personnelle, individuelle, et je conçus qu'il valait mieux remplacer l'effort vers la perfection morale, par une chose plus humaine, plus sociale : renonciation à l'action purement individuelle ; et résolution de me consacrer à l'action collective, en cherchant la base et la garantie de la moralité dans la conscience collective d'hommes étroitement unis pour travailler à une oeuvre commune de propagande et de révolution. "

On sait comment les activités du révolutionnaire russe et de ses amis aboutirent à la scission de la Fédération romande puis à celle de toute l'Internationale; il ne peut être question d'en faire ici l'historique, non plus que celui de la Fédération jurassienne, issue de cette séparation. Bornons nous à relever le rôle de premier plan que joua James Guillaume dans tous ces événements; il est d'autant plus nécessaire d'insister là-dessus que, dans son ouvrage sur l'Internationale, il ne parle de lui que quand il ne peut faire autrement et cherche à minimiser sa propre action au profit de l'action collective. Pourtant, quand, en 1871-1873, la scission gagna l'ensemble de l'internationale, c'est à James Guillaume beaucoup plus qu'à Bakounine que la Fédération jurassienne dut d'avoir réussi à regrouper autour d'elle, sur une base fédéraliste et autonomiste, toutes les fédérations mécontentes de la politique du Conseil général, quelles que fussent leurs positions particulières. C'est ainsi qu'il réussit à constituer une Internationale fédéraliste qui survécut de quelques années aux restes de la fraction demeurée fidèle au Conseil général.

James Guillaume fut véritablement le principal animateur de la Fédération jurassienne, il faut souligner une constante de son action : un sens profond des réalités et une antipathie permanente à l'égard du pathos et du verbalisme révolutionnaire. Voici ce qu'il écrivait, en 1873, à Victor Cyrille :
Il me semble que nos journaux doivent toujours garder dans la forme beaucoup de modération : on se fait ainsi beaucoup mieux lire qu'avec des phrases qui font dresser les cheveux sur la tête au public, et on évite de fournir à la presse bourgeoise de ces citations ébouriffantes qui ne mettent pas les rieurs de notre côté ! Modérés dans la polémique, violents dans l'action : voilà, me semble-t-il, ce que nous devons être.

Il approuvait, certes, le principe de la "propagande par le fait", tel qu'il fut prôné par la Fédération jurassienne, mais il s'opposa à certaines de ses applications, entrant en conflit avec Paul Brousse dont l'extrémisme et la violence le heurtaient. Si ce dernier parvint à entraîner le noyau des militants jurassiens dans la manifestation du 18 mars 1877, où des " compagnons " venus de toute la Suisse défilèrent, drapeau rouge en tête, dans les rues de Berne, en se défendant avec vigueur contre les attaques de la police et de certains éléments de la population, ce fut contre l'avis de James Guillaume qui, bien sûr, participa quand même à l'action, ce qui lui valut une condamnation à quarante jours de prison. Mais, comme il l'avait prévu, cet acte de "propagande par le fait" n'atteignit nullement les buts que s'étaient fixés ses promoteurs, malgré quelques manifestations de sympathie à leur égard. Survenant dans une conjoncture défavorable, loin d'encourager les ouvriers à la défense de leurs droits, il les effraya et les écarta de la Fédération jurassienne dont le déclin, déjà sensible, ne fit que s'accroître.

On sait l'utilisation que l'anarchisme fera plus tard de la "propagande par le fait" qui finira par se confondre, dans les esprits, avec les attentats individuels. Aussi convient-il de dissiper une équivoque : si nombre des thèmes élaborés au sein de la Fédération jurassienne se retrouvent dans le mouvement libertaire des années 1880 et 1890, s'il est juste de voir en elle l'une des sources de l'anarchisme, il faut se garder de lui appliquer inconsidérément l'étiquette d'anarchiste. En effet, l'anarchisme ne se constituera en courant autonome du mouvement ouvrier qu'après 1880, auparavant, les tendances sont encore floues, les différenciations ne sont pas achevées et ce serait une erreur que d'appliquer au passé des concepts élaborés ultérieurement. Groupées derrière un certain nombre de thèmes libertaires, des tendances diverses coexistaient au sein de l'Internationale et de la Fédération jurassienne; c'est ainsi que James Guillaume, malgré son amitié pour Kropotkine et Malatesta, ne sera jamais un anarchiste

 

le congrès de Bâle

 

 

Les activités militantes de Guillaume n'étaient pas demeurées sans influence sur sa situation personnelle. Renvoyé de son poste de professeur par la commission scolaire du Locle, au début août 1869, il avait dirigé, jusqu'en 1872, une petite imprimerie appartenant à son père (c'est là que Benoît Malon et Gustave Lefrançais, réfugiés en Suisse après la chute de la Commune, firent paraître leurs récits de l'insurrection parisienne); puis il avait vécu de leçons particulières et de traductions. Malheureusement, sa renommée de dangereux révolutionnaire lui fit peu à peu perdre son gagne-pain; en assez mauvais termes avec son père qui lui reprochait ses activités, marié et père d'un enfant, sans ressources, découragé par le déclin de plus en plus marqué de la Fédération jurassienne, James Guillaume partit pour Paris, en mai 1878. Il ne devait plus revenir en Suisse que pour des séjours de vacances ou de convalescence.

Durant plus de vingt ans, il allait vivre complètement à l'écart de l'action politique, tout d'abord par crainte d'une expulsion, mais aussi par un choix délibéré, car l'acquisition de la nationalité française, en 1889, ne modifia en rien son attitude : il demeura éloigné de tous les courants socialistes et anarchistes, ne reconnaissant pas en eux le mouvement auquel il avait consacré ses meilleures années. Chargé par Ferdinand Buis, son, qu'il avait connu à Neuchâtel, d'articles pour son Dictionnaire de pédagogie, secrétaire de rédaction de la Revue pédagogique, Guillaume prit une part des plus actives au renouveau qui animait alors l'instruction publique et allait aboutir à l'établissement de l'école laïque. Désireux d'en établir les antécédents historiques, il se plongea dans l'étude de la Révolution française et, à l'occasion du centenaire de celle-ci, élabora un plan de publication de sources parlementaires qui fut agréé par le ministre de l'instruction publique (Guillaume publia lui-même les procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Législative et de la Convention).
En 1890, il fit paraître un Pestalozzi qui se lit encore aujourd'hui avec profit. En France, il avait trouvé sa seconde patrie; il y appréciait la liberté intellectuelle qui contrastait avec l'épais conformisme de son pays d'origine.
En 1881, il écrivait à sa mère :
Par M. Buisson, j'ai fait peu à peu la connaissance d'à peu près toutes les personnes qui ont un nom ou une fonction importante dans l'instruction publique-, on me fourre de temps en temps dans une commission, et j'y vais siéger sans scrupule, attendu qu'il ne s'agit que de pédagogie et non de politique. J'ai conservé une entière liberté de langage avec M. Buisson et ceux que je connais, et je m'en trouve très bien ; on sait ce que je pense, on ne me demande que ce qui est compatible avec mes Idées. Tout ce monde-là est tolérant en raison même de son intelligence-, du moment qu'on a reconnu que vous n'êtes pas un imbécile, on vous traite avec sympathie; en Suisse au contraire, on ne me pardonnait pas de n'être pas un imbécile : c'était là mon grand crime.

En 1900, il écrivait à son vieil ami, le peintre Gustave Jeanneret :
Demain je dois faire à la séance publique annuelle de notre Société de l'histoire de la Révolution, à la Sorbonne, une lecture sur le procès et la condamnation de Lavoisier; et cela me fait repenser à l'idée que tu avais eue pour moi, de me chercher une chaire à Neuchâtel. Décidément je préfère la liberté de parole dont je jouis ici; je ne crois pas qu'un professeur de votre Académie pût dire les choses que je dirai demain, et qui, je dois l'ajouter, loin de scandaliser notre public, seront accueillies avec sympathie. On a dit bien du mal de la France, depuis trois ans; mais c'est encore le pays où l'on peut le mieux vivre, étudier, écrire et parler.

Malheureusement, les malheurs domestiques s'abattirent sur James Guillaume : en 1897, sa fille cadette mourut et lui-même, atteint d'une grave maladie nerveuse, dut interrompre tout travail pendant deux ans. A peine était-il remis que sa femme tomba malade pour ne plus guérir; elle mourut à la fin de 1901.

James Guillaume surmonta ces épreuves et se replongea dans le travail. Dès 1902, on commença à s'intéresser à ses souvenirs et à ses documents sur la première Internationale. Jaurès, Charles Andler, Lucien Descaves, quelques autres encore, l'interrogèrent, le pressant d'écrire ses mémoires. On lui demanda des conférences, à l'Université populaire du XIVè, arrondissement, qu'il s'était mis à fréquenter et où il retrouvait un peu de l'esprit qui avait animé les sections jurassiennes, puis à la Bourse du travail. Dès lors, il se lie avec le mouvement syndicaliste révolutionnaire de la C.G.T. française; il voit en lui l'héritier de la première Internationale et considère de son devoir de transmettre l'expérience historique de la première organisation des travailleurs aux nouvelles générations qui, spontanément, en ignorant tout des antécédents, se plaçaient sur le même terrain. C'est ce qui l'amena à suivre les conseils de Lucien Herr, lequel, inlassablement, le poussa à rédiger son oeuvre majeure : les quatre volumes de L'internationale, Documents et souvenirs (1864-1878), qui parurent de 1905 à 1910.

Dans le syndicalisme révolutionnaire, Guillaume trouva une nouvelle raison de vivre. Sans s'immiscer dans la vie interne de la C.G.T., puisqu'en tant que travailleur intellectuel indépendant il ne pouvait adhérer à un syndicat, il collabora activement à ses journaux, à La Vie ouvrière de Monatte; mettant ses connaissances linguistiques à la disposition des rédacteurs, il traduisit d'innombrables articles, contribuant dans une large mesure à mettre les syndicalistes français en rapport avec ceux qui, dans les autres pays, défendaient des conceptions analogues, pour cela, il renoua avec d'anciens compagnons de l'Internationale, en Espagne, en Italie, en Suisse. Il recommença à s'intéresser au mouvement ouvrier dans son pays, où, chaque année, il revenait passer les vacances. Le retour de Charles Naine à La Chaux-de-Fonds, en 1902, la montée d'une nouvelle équipe au sein du socialisme neuchâtelois, le développement du syndicalisme surtout étaient à ses yeux les signes d'un réveil sur lequel il fondait de grands espoirs. Les premiers contacts furent noués par l'intermédiaire d'Auguste Spichiger, un ancien compagnon de la Fédération jurassienne qui participait aux activités du groupe des jeunes socialistes. En novembre 1903, Guillaume publia dans La Sentinelle cinq articles sur Le Collectivisme de l'internationale, qui furent plus tard réunis en brochure. Il espérait que Charles Naine, Achille et Paul Graber, poussés par leur antimilitarisme, perdraient leurs "illusions parlementaires" et évolueraient dans la direction du syndicalisme révolutionnaire. Informé par Spichiger, il suivait de près leur activité; certes leur "piétisme" et leurs contacts avec les "mômiers" des Unions chrétiennes le mettaient en défiance, mais, pendant plusieurs années, il conserva les espoirs qu'il avait placés en eux. En 1911 et 1912, lorsque, successivement, Charles Naine puis Paul Graber furent élus au Conseil national, il ne manqua pas de souligner la vanité de telles victoires, obtenues, surtout dans le cas de Graber, grâce au désistement des conservateurs qui avaient préféré, pour des raisons politico-religieuses, assurer le triomphe du candidat socialiste sur son adversaire radical. " Des victoires socialistes comme celle-là ne prouvent pas grand chose, écrira-t-il dans La Bataille syndicaliste . Ou, plutôt, elles prouvent que le peuple ouvrier, en Suisse, a encore fort à faire pour se débarrasser des politiciens, tant radicaux que libéraux, et surtout des mômiers protestants tartufes, qui, dans certaines régions industrielles, ont réussi à se faire gober par des salariés presque encore inconscients et à vivre à leurs dépens. "
Et à un ami, il confiait, à propos de l'élection de Graber : Ce pauvre pays de Neuchàtel est encore terriblement arriéré; en fait de socialisme, il en est toujours au coullerysme, comme si l'Internationale et la Commune n'avaient jamais existé. "

Mais si, pour des raisons qu'il serait trop long d'examiner, le syndicalisme révolutionnaire n'avait pu se développer dans les Montagnes neuchâteloises et chez les ouvriers de l'horlogerie, il avait remporté quelques succès dans le reste du pays romand où s'était constituée une Fédération des unions ouvrières de la Suisse romande, dans l'organe de laquelle Guillaume publia plusieurs articles. Pour renforcer ce courant, il organisa des tournées de conférences par des dirigeants de la C.G.T : Griffuelhes, Jouhaux, Yvetot. Il chercha à mettre en rapport les syndicalistes romands avec les éléments du Parti socialiste qui, en Suisse allemande, s'opposaient à la tendance opportuniste et nationaliste personnifiée par Hermann Greulich et qui sympathisaient avec les idées de la C.G.T. française : le docteur Fritz Brupbacher et son ami Max Tobler, rédacteur du Volksrecht, à Zurich, Margarete Faas-Hardegger qui fut, un temps, chargée du secrétariat féminin de l'Union syndicale suisse, Robert Grimm, même, dont Guillaume traduisit en français la brochure sur la grève générale (Der politische Massenstreik), bien que d'importantes divergences séparassent les deux hommes.

Lors des discussions sur la réorganisation de l'Union syndicale suisse, en 1908, il incita les syndicalistes romands et leurs amis alémaniques à se concerter pour prendre une attitude commune; pour lui, l'Union syndicale (réunissant les fédérations professionnelles suisses) et la Fédération des unions ouvrières (dont chaque union groupait syndicats et organisations ouvrières sur le plan local) étaient les deux moitiés d'un tout et, une fois réunies, auraient dû former une C.G.T. helvétique.

Mais, dès 1911, des querelles internes minèrent et discréditèrent la Fédération des unions ouvrières de la Suisse romande qui, d'ailleurs, était déjà en perte de vitesse, affaiblie qu'elle était par le succès des fédérations syndicales centralisées, comme celle des métallurgistes, et par le sectarisme de ses éléments anarchistes et leur opposition à tout "permanent" dans les organisations ouvrières. Après avoir essayé de réconcilier les adversaires, James Guillaume se retira d'une lutte désormais sans objet, se bornant à polémiquer contre Bertoni, le rédacteur du Réveil anarchiste de Genève, venu à deux reprises attaquer la C.G.T. à Paris.

Dans sa défense du syndicalisme révolutionnaire, James Guillaume s'était heurté aux socialistes allemands dont l'influence sur les partis des autres pays était considérable. Cette opposition était, à ses yeux, la suite logique de celle qui, au temps de la première Internationale, l'avait dressé, en compagnie de Bakounine, contre Marx, Engels et Wilhelm Liebknecht. Cette hostilité à l'égard du socialisme allemand, doublée d'un sentiment d'admiration pour le régime républicain de la France, développa en lui un véritable patriotisme jacobin qui se manifesta dès le début de la guerre de 1914. Comme la majorité de la C.G.T. et des socialistes, il se prononça en faveur de l'Entente et de l'"union sacrée". Ses attaques contre les socialistes allemands perdirent toute mesure et, au début de 1915, il s'en prit même à Karl Liebknecht qui venait de voter au Reichstag contre les crédits militaires : ce n'était là, prétendait Guillaume, qu'une nouvelle manouvre pour tromper l'opinion internationale. Cette attaque profondément injuste devait être, hélas, son dernier article. En effet, atteint à nouveau par la maladie nerveuse qui l'avait déjà frappé en 1898, James Guillaume, qui se savait perdu, se retira dans son pays où il fut soigné dans une clinique puis à l'asile de Marin. Visité parfois par ses vieux amis, en correspondance avec eux, il assista, pleinement conscient, à la disparition progressive de toutes ses facultés.
"Oui, écrira-t-il, le 14 mars 1916, je me résigne à finir, mais j'aurais voulu finir autrement."
Il mourut huit mois plus tard, le 20 novembre 1916, et fut inhumé à Paris, au cimetière du Montparnasse.

Marc Vuilleumier
Paru dans : Action Libertaire

James Guillaume

 

 

 

 


 


Karl Marx / Michel Bakounine et la Commune de Paris
Textes, déclarations et lettres 1870 - 1872

Michel Bakounine :

Je suis un partisan de la Commune de Paris qui, pour avoir été massacrée, étouffée dans le sang par les bourreaux de la réaction monarchique et cléricale, n'en est devenue que plus vivace, plus puissante dans l'imagination et dans le cour du prolétariat de l'Europe ; j'en suis le partisan surtout parce qu'elle a été la négation audacieuse, bien prononcée de l'Etat.
C'est un fait immense que cette négation de l'Etat se soit manifestée précisément en France, qui a été jusqu'ici par excellence le pays de la centralisation politique et que se soit Paris, la tête et le créateur historique de cette civilisation française qui en ait pris l'initiative...
La Commune de Paris a duré trop peu de temps et elle a été empêchée dans son développement intérieur par la lutte mortelle qu'elle a dû soutenir contre la réaction de Versailles, pour qu'elle ait pu, je ne dis pas même appliquer, mais élaborer théoriquement son programme socialiste. D'ailleurs, il faut le reconnaître, la majorité des membres de la Commune n'étaient pas proprement socialistes et s'ils se sont montrés tels, c'est qu'ils ont été invinciblement poussés par la force irrésistible des choses, par la nature de leur milieu, par les nécessités de leur position et non par leur convictions intimes. Les socialistes, à la tête desquels se place naturellement notre ami Varlin, ne formaient qu'une très infime minorité ; ils n'étaient tout au plus que quatorze ou quinze membres. Le reste était composés de Jacobins... Ces jacobins magnanimes, à la tête desquels se place Delescluze, une grande âme et un grand caractère, veulent le triomphe de la Révolution avant tout ; et comme il n'y a point de révolution sans masses populaires et comme ses masses ont éminemment aujourd'hui l'instinct socialiste, les jacobins de bonne foi se laissant entraîner toujours davantage par la logique du mouvement révolutionnaire finiront par devenir des socialistes malgré eux.

Telle fut précisément la situation des jacobins qui firent partie de la Commune.
Delecluze et bien d'autres avec lui signèrent des programmes et des proclamations dont l'esprit général et les promesses étaient positivement socialistes. Mais comme malgré toute leur bonne volonté, ils étaient des socialistes bien plus entraînés extérieurement qu'intérieurement convaincus, ils ne purent jamais sortir des généralisés, ni prendre une de ces mesures décisives qui rompraient à jamais leur solidarité et tous leurs rapports avec le monde bourgeois. Ce fut un grand malheur pour la Commune et pour eux ; ils en furent paralysés et ils paralysèrent la Commune ; mais on ne peut pas le leur reprocher comme une faute. Les hommes ne se transforment pas d'un jour à l'autre et ne changent ni de nature ni d'habitude à volonté. Ils ont prouvé leur sincérité en se faisant tuer pour le Commune. Qui osera leur demander davantage ?

La situation du petit nombre de socialistes convaincus qui ont fait partie de la Commune de Paris était excessivement difficile. Ne se sentant pas suffisamment soutenus par la grande masse de la population parisienne, l'organisation de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT), très imparfaite elle-même, d'ailleurs, n'embrasant à peine que quelques milliers d'individus, ils ont du soutenir une lutte journalière contre la majorité jacobine. Et au milieu de quelles circonstances encore ! Il leur a fallu donner du pain et du travail à quelques centaines de milliers d'ouvriers, les organiser, les armer et surveiller en même temps les menées réactionnaires... Je sais que beaucoup de socialistes, très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s'être pas montrés suffisamment socialiste dans leur pratique révolutionnaire... Je ferais observer aux théoriciens sévères de l'émancipation du prolétariat qu'ils sont injustes envers nos frères de Paris ; car entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une immense distance qu'on ne franchit pas en quelques jours.

Quiconque a eu le bonheur de connaître Varlin, sait combien, en lui et en ses amis, les convictions socialistes ont été passionnées, réfléchies et profondes. C'étaient des hommes dont le zèle ardent, dévouement et la bonne foi n'ont jamais pu être mis en doute par aucun de ceux qui les ont approchés. Mais précisément parce qu'ils étaient des hommes de bonne foi, ils étaient plein de défiance en eux-mêmes en présence de l'ouvre immense à la quelle ils avaient voué leur pensée et leur vie. Ils se comptaient pour si peu ! Ils avaient d'ailleurs cette conviction, que dans la révolution sociale, diamétralement opposée, dans ceci comme dans tout le reste, à la révolution politique, l'action des individus étaient presque nulle et l'action spontanée des masses devant être tout. Tout ce que les individus peuvent faire c'est de proposer d'éclairer et d'élaborer les idées correspondant à l'instinct populaire et de plus, c'est de contribuer par leurs efforts incessants à l'organisation révolutionnaire de la puissance naturelle des masses mais rien au-delà ; et tout le reste ne doit et ne peut se faire que par le peuple lui-même. Autrement on aboutira à la dictature politique, c'est à dire à la reconstitution de l'Etat, des privilèges, des inégalités, de toutes les oppressions de l'Etat...

Contrairement à cette pensée des communistes autoritaires, selon moi tout à fait erronée, qu'une révolution sociale peut-être décrétée, soit par une dictature, soit par une assemblée constituante issue d'une révolution politique, nos amis socialistes de Paris ont pensé qu'elle ne pouvait être faite ni amenée à son plein développement que par l'action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires.
Nos amis de Paris ont eu parfaitement raison !
Michel Bakounine

L'album photo de la Commune

Karl Marx

lettre à Engels (20 juillet 1870)
Les français ont besoin d'être rossés. Si les prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d'Etat sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande transférerait, en outre, de France en Allemagne, le centre de gravité du mouvement ouvrier européen et il suffit de comparer le mouvement de 1866 à aujourd'hui dans les deux pays pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la classe française sur le plan de la théorie et de l'organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, de la classe ouvrière allemande sur la française, signifierait du même coupla prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon.
Karl Marx

lettre à Engels (6 septembre 1870)
Aujourd'hui toute la french-branch lève le camp pour Paris pour y commettre des sottises au nom de l'Internationale. Ils veulent renverser le gouvernement provisoire, établir la commune de Paris, nommer Pyat ambassadeur de France à Londres,...
Karl Marx

lettre à Engels (septembre 1870)
" les ouvriers français doivent accomplir leur devoir de citoyens, mais ils ne doivent pas se laisser entraîner par les souvenirs de 1792. Qu'ils profitent de la liberté républicaine pour procéder à leur propre organisation. De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la république "... " Abstention de l'internationale en France jusqu'à ce que la paix soit faite ".
Karl Marx

lettre à Engels (12 avril 1871)
Première erreur : il eut fallu marché tout de suite sur Versailles, une fois que Vinoy d'abord puis la fraction réactionnaire de la garde nationale. Deuxième erreur : le comité central résilia ses pouvoirs trop tôt, pour faire place à la Commune. Encore par un souci excessif d'honnêteté ! "
Karl Marx

Les affiches de la Commune

 

 

 

 

 

La semaine sanglante, 22 - 29 mai 1871

La présentation d'un événement historique, surtout s'il constitue un affrontement de classes, est souvent falsifié par ceux de ses détracteurs qui l'étudient.
La Commune de Paris n'échappe pas à ce sort, ni à la mystification dont l'entoure ceux qui s'en réclament.
Le 21 mai 1871, c'est le début de l'effondrement de la Commune de Paris.

Après l'extraordinaire espoir (que la Commune) avait pu susciter parmi ses partisans (...), on est arrivé à un point de lassitude, de découragement qui va être déterminant puisque militairement, politiquement la Commune a déjà perdu la bataille.
Ce jour, quand les Versaillais entrèrent dans Paris, l'idée de la Commune était déjà morte.
Malgré les promesses, après un tas de propos ronflants, d'affirmations d'héroïsme, toute une armée va rentrer sans tirer un coup de fusil parce que c'est dimanche, qu'on n'y croit plus beaucoup, que ce n'est pas "notre" quartier et que les versaillais arrive par la porte du point du jour, c'est le XVIe, un quartier bourgeois.
Les communards vont retomber dans la vieille notion révolutionnaire qui est de défendre son quartier, c'est une défense qu'ils envisagent, pas une offensive. C'est le gros échec de la Commune sur le plan militaire. Thiers a dit : "Avec ce qui m'arrive à Paris, il me faut des troupes". Bismarck a libéré des officiers, qui ont été démobilisés dans plusieurs villes, en particulier à Auxerre, de façon à reprendre du service contre les communards.
Le comité de salut Public va alterner les déclarations héroïques d'appel à mourir sur les barricardes et les tentatives de négociations.
L'une des dernières réunions du Comité central, s'est tenue le 24 mai 1871. Il a proposé par voie d'affiches au gouvernement de Versailles, qui possédait déjà la moitié de Paris, un cessez-le-feu, la démission de l'Assemblée de Versailles, la démission de la Commune et l'élection d'une assemblée. Politiquement ce n'était plus d'actualité.

 

rue de Rivoli après la bataille (album photo)

La Commune a été de toutes les insurrections parisiennes celle qui avait le plus de munitions, le plus d'armes, le plus de canons. Or, la lutte a duré moins, pourquoi ?
Maintenant, c'est le Paris d'Haussmann, celui des grandes voies.
Les grandes rues permettent justement des tirs beaucoup plus longs, des charges de cavalerie.
C'est ce que voulait Haussmann. Mais on aurait tendance à oublier que l'inverse est vrai. Si ça permettait le tir des canons, cela permettait aussi le tir des canons fédérés. Pendant cette dernière semaine la Commune n'existe plus en tant qu'organisation. Tous les actes qui vont être commis par les communards seront essentiellement des actes individuels, de petits groupes plus ou moins organisés, mais ne seront pas du tout la traduction d'une volonté délibérée de la Commune en tant qu'organisation structurée.
On va reprocher à la Commune l'exécution des otages, en réalité elle n'y est pour rien. Cela va être la volonté de quelques membres de la Commune qui se rendent compte que tout est perdu. A l'inverse Thiers pensait que la répression, extraordinairement dure, qu'il a délibérément commandée, allait servir d'exemple pour les générations futures, leur donner une sainte peur de la répression gouvernementale. Il ne se rendait pas compte que cela allait être quelque chose d'indélébile, une blessure qui rendrait la Commune absolument inoubliable.

la dernière barricade : rue Ramponeau et rue de Tourtille

La répression de l'armée versaillaise va être méthodique, le laminoir sera effroyable.
Par les combats il y aura relativement peu de tués. Je ne pense même pas qu'il y aura mille Versaillais tués au combat. Seuls 3 000 ou 4 000 ont réellement été tués pendant les combats. Tous les autres ont été fusillés systématiquement en représailles : 40 000 à 60 000 morts.
Il faut reconnaître que les troupes de Versailles ont été aidées par toute une population de Paris qui arborait le brassard tricolore et dénonçait les gens. Il ne fallait pas à cette époque se cacher dans une maison inconnue avec une blessure à la jambe : on n'était même pas tué par la troupe, mais par des civils qui, exorcisaient une certaine lâcheté.
Cette répression n'a pas été seulement l'oeuvre dé la classe militaire, qui a été ignoble ; il ne faut pas oublier l'effroyable comportement des voisins, des bourgeois, des aristocrates, propriétaires ou militaires, mais aussi des voisins de palier, des jaloux, des aigris.
La Commune a aligné peut-être 40 000 combattants, peut-être un peu moins à la fin parce que l'enthousiasme baissait. Mais que représentent 40 000 combattants sur une population de 1 500000 à 1 600000 (habitants) ?
On est en droit de se demander ce que faisait le million d'observateurs.

Gérard Conte

le Mur des Fédérés au cimetière du Père Lachaise



 @+ Maligorn Gouez

 

 

Publié dans Un Peu d'histoire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article